• Posté par : Tom 30 déc. 2016

    Une nouvelle inédite de Yann Rambaud en calendrier de l'avent : « Fantastique Madame Sü » | Partie 1

    Après un été littéraire étonnant avec le cadavre exquis qui a réuni une petite vingtaine d'auteurs jeunesse, je vous propose un calendrier de l'avent sous forme d'une nouvelle en quatre parties !
    Cette fois-ci, c'est Yann Rambaud que vous retrouverez sur le blog jusqu'au 30 décembre. Ancien chanteur et compositeur, il est l'auteur de romans parus aux éditions Hachette Romans : Gaspard des Profondeurs (merveilleux, à lire absolument !), Teddy-n'a-qu'un-œil et Jessie des Ténèbres.
    Yann Rambaud propose donc sur La Voix du Livre une nouvelle inédite en quatre parties : « Fantastique Madame Sü ».


    Le jour venait à peine de poindre que Madame Sü était déjà debout. Appuyée contre la coiffeuse, une tasse de café à la main, elle fixait la forme éléphantesque qui gisait sous ses draps. Elle ne pouvait s’arrêter de sourire.
    Elle vint s’asseoir à côté du géant, et se penchant, posa un baiser sur un bout d’épaule dressé là. La montagne de peau et de tissu remua.

    « Je crois que je ne peux déjà plus me passer de toi, confia-t-elle. Et si tu restais vivre ici avec nous ? »


    Les deux semaines qui suivirent furent idylliques.
    Ils ne se quittaient plus. Un jour qu’ils rentraient d’une ballade en montagne, alors que Madame Sü, toujours en mode pilote de rallye, les ramenait à la maison, et qu’un crépuscule magistral éclaboussait de pourpre la campagne environnante, Philémon avait énoncé cette expression : « une douce euphorie ».
    « Même si tu risques ta vie à chaque fois que je prends le volant ? » avait-elle demandé en riant.

    La jeune femme avait même réussi à le faire asseoir sur un pédalo et à l’entraîner au milieu d’un lac, lui qui avait une peur quasi irrationnelle de l’eau. Livide et tremblant, il s’était tenu à son siège tout le temps de la traversée. « Ne me quitte pas des yeux, disait-elle. Toi et moi, nous sommes insubmersibles… » Elle avait bondit pour l’embrasser. L’esquif avait fait une embardée. Il avait littéralement hurlé, puis rit, puis hurlé encore. Et elle avait ajouté : « et pas seulement sur l’eau… »
    Il n’avait même pas songé à aller récupérer sa voiture, abandonnée depuis leur rencontre sur le parking du Brise-Bouteilles.

    Le dalmatien avait continué de les accompagner à chacune de leurs escapades. Pourquoi seulement lui et pas les autres ? Phil n’avait pas eu la curiosité de demander. Depuis la nuit où il lui avait « parlé » de derrière la porte, étrangement, le chien ne lui avait plus jamais grogné dessus. Il avait tout d’abord imposé une distance indifférente, puis un matin, alors que le géant buvait son café seul dans le parc, avait aventuré une truffe vers ses grandes mains pour bénéficier d’une caresse.
    Bien qu’il en ignorât les raisons, Philémon avait remarqué qu’au fil des jours, Madame Sü avait multiplié attention et gestes de tendresse à l’égard du dalmatien.

    Les chiens profitaient d’une totale liberté dans l’enceinte de la résidence. Ni collier, ni laisse. Il arrivait à certains de s’absenter pendant plusieurs jours d’affilée, mais ni Léopold, ni la jeune femme ne s’en inquiétait. La seule pièce où il leur était interdit d’entrer restait la chambre à coucher.
    Philémon s’était très rapidement habitué à cette omniprésence canine.
    Sans qu’il puisse se l’expliquer formellement, il s’était tout autant attaché au majordome. Celui-ci apparaissait puis disparaissait, comme s’il utilisait un système de téléportation pour se déplacer. En plus de son incroyable discrétion, le vieil homme semblait anticiper les besoins des uns et des autres avant même qu’ils soient formulés. Et jamais il n’avait une parole ou un geste déplacé envers le géant. Cela valait aussi pour les chiens. Il se montrait d’une extrême prévenance, et sous ses dehors rigides, passait ses journées à leur prodiguer des caresses.


    Puis survint cette incroyable soirée.
    Madame Sü avait souhaité qu’ils passent la journée à la maison. Un violent orage avait éclaté en début d’après-midi. En quelques minutes, le parc était devenu spongieux et des vents violents avaient en partie déplumé les grands arbres qui bordaient l’allée.
    Après ce premier éclat et ce jusqu’au crépuscule, le ciel était resté en ébullition, traversé de part en part par de gros nuages noirs et bourdonnants. Malgré tout, la pluie s’était tarie.
    Philémon avait bien trouvé que depuis le matin les chiens étaient sujets à une réelle agitation, mais il l’attribua aux coups de semonce du tonnerre et aux éclairs qui peignaient des filaments de lumière sur les deux plus hautes tours du château.

    Alors qu’en fin de repas, ils s’apprêtaient à déguster un digestif, Léopold, portant le verre à ses lèvres pincées, se tourna vers la jeune femme :
    « On dirait que les chiens sont sous haute tension… C’est pour ce soir ? »
    Elle se contenta d’hocher la tête. A l’instar du ciel, son regard avait pris une teinte orageuse. Un puits noir pailleté d’or.
    « Qu’est-ce qui est pour ce soir ? s’informa Philémon.
    - J’ai quelque chose à te montrer, lui dit-elle sans sourire.
    - Eh bien, t’en fais une tête… ça m’a l’air sérieux.
    - Oui, ça l’est. »
    Les vingt-trois chiens se trouvaient assis autour d’eux. Certains jappaient.
    Le géant ne ressentait aucun mal à l’aise. Il était juste curieux.
    La nuit s’était désormais abattue sur le monde. Madame Sü se leva, prit sa main, l’entraîna vers la sortie.
    Les chiens suivirent, tous sans exception.
    « On prend la voiture ? demanda Phil.
    -Non ce soir, nous irons à pied ! »
    Elle le lâcha et partit en courant.
    « Hé ! Mais où vas-tu ?! »
    Escortée des chiens, elle fit le tour de la maison, s’engouffra par une porte étroite creusée dans l’enceinte extérieure qui bordait le parc derrière la maison et donnait sur la forêt profonde.
    Phil n’eût d’autre choix que de mettre ses grandes jambes en action pour ne pas se laisser distancer. Il dût se recroqueviller pour franchir l’ouverture.

    Venant de l’obscurité, au milieu d’un concert d’aboiements, il entendit la jeune femme crier :
    « Ce soir, nous courons avec la meute ! »

    C’est tout juste s’il discernait le sol. Par deux fois il manqua se prendre les pieds dans des nœuds de racines. À sa droite filait le husky et le dalmatien, à sa gauche la course un peu maladroite du saint-bernard. Porté par ses foulées gigantesques, il ne tarda pas à rattraper Madame Sü, constatant avec surprise qu’elle avait retiré sa robe légère. Quand il parvint à sa hauteur, elle jetait négligemment son soutien-gorge par-dessus son épaule.

    Elle était désormais totalement nue. Silhouette de chair dans la pénombre, sa peau scintillait. Les ramures étaient bien épaisses et avec les nuages noirs, aucune trace de lune. Pourtant, le ventre de la forêt était soudainement devenu phosphorescent. Un halo bleuté entourait chaque feuille, chaque tronc.

    Alors Philémon prit aussi tenue d’Adam, et sitôt qu’il fût à même de sentir sa peau épouser les mille caresses de la forêt, une ivresse violente le saisit.
    Sans ralentir sa course, il hurla avec les chiens. Loin devant, le berger allemand, le boxer et le doberman lui firent écho.

    Accompagnée du terre-neuve, du basset, du colley et de l’épagneul, la jeune femme y ajouta son cri. Un long ululement, qui à s’en méprendre, ressemblait à l’appel d’un loup.
    Folle et sauvage cavalcade.
    Le tonnerre gronda de nouveau, le ciel crépita d’éclairs et la pluie se remit à tomber. Des gouttes plantureuses, qui parvenant à se frayer un passage à travers la toile de feuillages, s’écrasaient sur leurs peaux nues.

    Leurs regards se croisèrent.
    Et Madame Sü lui cria :
    « Mon amour, es-tu prêt à goûter à la vraie liberté ?! »


    L’homme était très nerveux.
    C’était sa nature. Une agitation perpétuelle qui lui pourrissait la vie. Comme un courant électrique continu qui lui parcourait l’ossature. Il clignait sans arrêt des yeux et tambourinait le comptoir d’un mouvement de doigts fébrile. De taille moyenne, il avait le corps maigre, sec et noueux.
    Il en était déjà à son quatrième whisky, et honnêtement, comptait ne pas s’en arrêter là. L’alcool agissait comme un calmant. Sa consommation s’était envolée depuis quelques semaines. En fait, dès l’instant où Cathy, sa femme, avait franchi la porte de chez eux avec une valise, lui crachant au passage : « j’en peux plus… mais alors vraiment plus… j’ai besoin d’air ! », il avait été pris d’une irrésistible envie de boire.

    Samedi soir. Le Brise-Bouteilles convulsait. Une foule bruyante et agitée. L’endroit parfait pour que l’homme puisse y noyer sa nervosité maladive. Un groupe de punk vomissait une musique débridée. Le chanteur avait une larme tatouée sur la joue gauche, et en guise de coupe de cheveux, une impressionnante crête jaune. Il sautait dans tous les sens. Un coq sous amphétamines.
    Tout à son mal-être intérieur, Rodolphe n’avait pas encore remarqué que quelqu’un, dans un coin reculé du bar, ne le quittait pas des yeux.

    La jeune femme se tenait à sa table habituelle, bien droite sur sa chaise. Elle sirotait une margarita. A sa droite, assis sur son séant, un animal d’une taille peu commune fixait de son regard larmoyant les soubresauts de l’espèce humaine.
    Un dogue allemand.
    Elle hocha légèrement le menton en direction de l’homme accoudé au bar, avant de se pencher vers son colosse de chien et de lui murmurer à l’oreille :
    « Je crois bien que nous avons trouvé notre lévrier… »


    FIN

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