Tag 3 livres en quête d'un grand peut-être


Avec Nathan, nous fêtons cette année les dix ans de nos blogs La Voix du Livre et Le cahier de lecture de Nathan !
Dix ans déjà qu'on explore avec vous la littérature ado. Dix ans que la petite fenêtre d'échange, de lectures et d'écriture de 2010 a eu le temps de s'ouvrir en grand et de laisser passer une tempête.

Pour l'occasion, nous publions En quête d'un grand peut-être : guide de littérature ado, un livre de référence pour les passionné·es et professionnel·les, une sorte de bible sur la littérature ado — la première en France ! — qui vous permettra d'explorer ce champ littéraire à travers nos réflexions, nos questions, mais aussi à travers dix nouvelles inédites d'auteurs et d'autrices ! Pour l'acheter ou en savoir plus, c'est > PAR ICI <.

Alors pour que vous fêtiez avec nous la littérature ado, nous avons eu envie de vous lancer un défi !



La proposition est simple : choisissez trois livres qui, selon vous, définissent la littérature ado.
Vous pouvez le partager sur vos blogs, faire une vidéo, un post Instagram ou une story... tout le matériel visuel est > ICI <.

Aujourd'hui, je me pose donc la question (et Nathan aussi sur sa chaîne YouTube) : c'est quoi les trois livres qui définissent selon moi la littérature ado ?
(Ou autrement dit : c'est quoi, la littérature ado ?)

Qui es-tu Alaska ?, de John Green (Gallimard Jeunesse, 2007)

Qui es-tu Alaska ? nous a inspiré le titre de notre livre : au début du premier roman de John Green, le héros, Miles, quitte le domicile familial. « Pourquoi ? » lui demandent ses parents. Il leur répond alors :
« François Rabelais, le poète, a dit sur son lit de mort : “Je pars en quête d’un Grand Peut-Être.” Voilà ma raison. Je ne veux pas attendre d’être mort pour partir en quête d’un Grand Peut-Être. »
Dans ce « Grand Peut-Être », il y a selon moi tout ce qui fait que Qui es-tu Alaska ? pose des jalons, en 2005, de la littérature ado contemporaine (et ce n'est pas pour rien que c'est l'un des plus grands romans écrits pour les adolescent·es — hé oui).

Dans le « grand » peut-être de Miles, il y a toute l'intensité — voire l'arrogance ! — de l'adolescence.
Les personnages de John Green en traduisent l'essence : ce sentiment de grandeur et d’invincibilité que l’on ressent à cet âge-là. La vie doit être à 100 % ou ne pas être : c'est l'heure des grands sentiments, des grands drames, des grandes histoires d'amour et d'amitié, des grandes premières et dernières fois.
En fait, la littérature adolescente (ici Qui es-tu Alaska ?) est le miroir même de l'adolescence : ses grands sentiments, bien sûr, mais aussi ses grandes questions (qui je suis, qui je devrais être, qui je veux être ?). Miles, en quittant ses parents pour ce pensionnat, part avant tout pour cette raison : trouver son grand peut-être, ce qui l'anime et le fait vivre.

Pourtant, Qui es-tu Alaska ? ne parle pas seulement de l'intensité de l'adolescence : c'est aussi un roman qui capte, ouvre, décortique les failles de ses personnages.
« Tu aimeras ton voisin tordu de ton cœur tordu. »
John Green parle lui-même de cette imperfection dans l'édition collector du roman, parue en 2017 : c'est « le boulot du lecteur (et plus généralement de tout être humain) d’avoir de l’empathie pour les gens imparfaits et indécis rencontrés dans les livres et dans la vie ».
Et c'est ce que rappelle aussi la littérature ado, sans romantisme : on ne comprendra pas entièrement Alaska Young dans le premier roman de John Green comme toutes les personnes qui nous fascineront, on ne saura pas tout des tragédies qu'elle a traversé ou qu'on traversera ; on devra apprendre à composer et à vivre avec.

P.-S. : Il y a trois ans, j'avais écrit un long article (et j'en suis encore très fier aujourd'hui) sur Qui es-tu Alaska ?, après l'avoir relu à l'occasion de la sortie de l'édition anniversaire du roman. Je m'étais rendu compte à quel point j'étais (un poil) passé à côté à ma première lecture et à quel point c'était, je pour moi, le chef d'œuvre de cet auteur aujourd'hui incontournable en littérature ado. Je vous invite à aller le lire si vous avez envie d'en savoir plus sur le roman ou de le découvrir dans toute sa complexité ! [Il est garanti sans spoiler.]

P.-P.-S. : Il y a une dernière petite chose qui fait de Qui es-tu Alaska ? un GRAND roman pour adolescent·es : le livre a été banni par tout un tas de bibliothèques d'écoles et associations de parents, notamment à cause d'une scène (très réussie) de fellation (ratée). (Alors que John Green raconte lui-même comment la scène qui suit dans le chapitre suivant [un baiser] est bien plus langoureuse et sensuelle que celle de la fellation qui est décrite de façon très clinique.) Alors rien que pour ça, c'est pour les ados : qui dit interdiction dit forcément très, très forte tentation.

Tant que nous sommes vivants, d'Anne-Laure Bondoux (Gallimard Jeunesse, 2015)


Anne-Laure Bondoux convoque avec Tant que nous sommes vivants tout un imaginaire qui n'est pas sans rappeler que la littérature ado est construite de genres et de sous-genres et que cette littérature n'a pas peur, comme la littérature générale, de la dystopie (Hunger Games de Suzanne Collins), du fantastique (Le copain de la fille du tueur de Vincent Villeminot, qui mêle aussi romance et thriller) ou du post-apocalyptique (Sirius de Stéphane Servant).

L'imaginaire qu'Anne-Laure Bondoux choisit ici pour tisser son récit est proche du réel mais le registre d'écriture — ce récit solennel et intime, comme conté au coin d'un feu — est proche du conte : toute la singularité du roman naît ici. Elle construit un récit intemporel dans lequel une fresque éclectique de personnages traverse les chemins de Bo et Hama (le duo héros du roman) sur plusieurs années. De l'imaginaire commun à ses lecteurs et lectrices qu'elle amène avec sa voix venue du coin du feu, Anne-Laure Bondoux rend son récit universel, d'un grand symbolisme, mais tendre aussi, humain. Si Tant que nous sommes vivants est un roman d'aventure, c'est l'aventure de toute une vie.

La grande force du roman tient à cette humanité et l'existence épaisse, presque sensuelle de ses personnages.
L'écriture d'Anne-Laure Bondoux donne à voir ce que la littérature ado porte aussi intrinsèquement : une grande générosité pour ses lecteurs et lectrices. En littérature ado, on n'est pas au service de ses lecteurs et lectrices, mais on sait qui va nous lire : des adolescent·es qui grandissent, et qui ont, comme les personnages de Qui es-tu Alaska ? ou Tant que nous sommes vivants, un horizon devant eux.
« - Tu peux courir ? demanda-t-il à Hama.
Elle le dévisagea sans comprendre. Courir ? Pourquoi courir ?
- Parce que nous sommes vivants, Hama ! s’écria Bo en sautant du ponton pour la rejoindre sur la berge.
Il se précipita vers elle, ouvrit les bras, la saisit par la taille, la souleva du sol et se mit à tournoyer sur lui-même en riant à gorge déployée.
- Nous sommes vivants et ensemble, Hama ! Il ne faut jamais oublier ça ! »
P.-S. : Tant que nous sommes vivants laisse, longtemps après sa lecture, des sensations fortes, des images qui forment un patchwork, évocateur et mystérieux comme la couverture du roman dessinée par Hélène Druvert. C'est sans doute pour cela que, même après l'avoir relu une ou deux fois déjà, je n'ose plus ouvrir Tant que nous sommes vivants. J'ai trop peur d'effacer les images, les souvenirs, les sensations créées aussi par le temps qu'il me reste de cette lecture. Vous avez sans doute, vous aussi, des lectures de ce genre ?

Songe à la douceur, de Clémentine Beauvais (Sarbacane, collection Exprim', 2016)

Songe à la douceur a été un livre important dans ma vie, alors en parler réveille les émotions qui m'ont habité au moment de mes différentes lectures — c'est un peu comme repenser à un de ses premiers amours : c'est vivifiant mais intense.
C'est aussi ce dont parle Songe à la douceur et ce que Clémentine Beauvais aime à dire sur la littérature ado (elle en parle très bien ici) : la littérature ado réveille un sentiment d'adolescence. Pour moi, ce roman le fait particulièrement. 

Ce « sentiment d'adolescence » est représenté dans Songe à la douceur avec beaucoup de justesse : c'est à la fois dramatique, pathétique, romantique (et informatique) ! Derrière les écrans interposés et sous les arbres en fleurs au printemps, Clémentine Beauvais capte l'essence même de cet âge-là. Et de la force de ces premiers émois, elle traduit aussi la violence qu'ils créent dans nos corps, et tout ce qu'on s'invente de drames et de poésies pour mettre en scène ces sentiments.
« Et Tatiana, qui adore désormais sa présence,
et qui voudrait qu'il reste pour toujours,
a en même temps hâte qu'il reparte : elle trépigne d'impatience
à l'idée de se cloisonner dans sa chambre, seule,
étouffant d'amour,
et de s'adosser à la fenêtre,
libre, enfin,de s'imaginer avec lui.
Ce qui est paradoxal, puisqu'elle est avec lui.
Mais c'est comme s'il fallait qu'il parte pour mieux l'être. »
Mais ce que Songe à la douceur dit aussi de la littérature ado, c'est sa créativité, ce qu'elle apporte de nouveau à nos territoires littéraires. Avec ce roman, Clémentine Beauvais :
  • réécrit un classique de la littérature russe (Eugène Onéguine de Pouchkine) ;
  • au temps de MSN et de Facebook ;
  • en vers libres.
Et c'est avec cette position de départ (moderniser un classique tout en gardant un roman en vers) que Clémentine Beauvais tient cet équilibre délicat mais virtuose entre l'intemporalité de son histoire et des sentiments de ses personnages, et la très juste modernité de l'adolescence des années 2000.
Elle réussit alors ce que fait de mieux aujourd'hui la littérature ado : sa narration et les émotions qu'elle procure sont nouvelles  et peut-être est-ce même grâce au mépris qu'on lui accorde que la littérature ado (et jeunesse), est libre de CRÉER (on en parle un peu ici, avec Anne-Fleur Multon). Clémentine Beauvais le prouve bien avec son pari tenu haut à la main d'humour et de sensibilité qu'est Songe à la douceur : la littérature ado réinvente la littérature.

(N'est-ce pas ce que l'on ressent à l'adolescence, quand un sentiment nous traverse ? On n'a rien inventé, on n'est pas le premier à le ressentir, mais pourtant rien n'a jamais été autant empreint de passion. Et c'est là toute [l'arrogante et magnifique] intensité de l'adolescence.)
« C'est étonnant ces amours
qui donnent des contours à nos attentes molles,
des couleurs intenses à nos décors,
qui nous font brusquement vivre en haute résolution,
et nous convainquent que le reste du monde
est tristement aveugle. »

P.-S. : Pour rendre hommage à ce roman, j'avais écrit, il y a quatre ans, une chronique en vers dont, j'avoue, je ne suis pas peu fier... ;-)



Ces trois romans représentent donc à merveille la littérature ado (et par extension l'adolescence que l'on lit à travers elle) : son intensité, son humanité, son inventivité.
Qui es-tu Alaska ?, Tant que nous sommes vivants et Songe à la douceur ont aussi de commun, comme la plupart des romans pour adolescentes, qu'ils racontent tous une quête initiatique. C'est un motif très prégnant en littérature ado qui sait dire, avec toute l'intensité qu'on lui a rendu plus haut, comment se chercher, s'aimer et savoir ce que l'on veut est une quête qui commence à l'adolescence mais ne s'arrêtera pas à l'âge adulte. Et tout lecteur ou lectrice de littérature ado cherche peut-être ça : des chemins de traverse, des miroirs, des compagnons de route pour, à travers tourments intimes ou périples dangereux, se trouver soi-même.
« Ils trébuchèrent. Ils tombèrent. Ils se remirent debout. Rester vivants, se répéta Bo, cent fois, mille fois. À aucun moment ils ne regrettèrent d’être là où ils étaient. Mais ils se demandèrent souvent où ils allaient. » (Tant que nous sommes vivants)
Ce sont aussi trois romans d'une grande richesse, qu'on ne se lasse pas de relire tant on y trouve quelque chose de nouveau à chaque fois. Et quand on peut relire sans jamais épuiser un roman, c'est, je crois, le cœur même de la littérature.

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Au début de Qui es-tu Alaska ? (John Green, 2007), le héros, Miles, quitte le domicile familial. « Pourquoi ? » demandent ses parents à qui il répond : « François Rabelais, le poète, a dit sur son lit de mort : “Je pars en quête d’un Grand PeutÊtre.” Voilà ma raison. Je ne veux pas attendre d’être mort pour partir en quête d’un Grand Peut-Être. »

Ce « Grand Peut-Être », c’est celui de l’adolescence, ce moment très intense durant lequel tout est encore possible. Par extension, c’est aussi celui de la littérature ado, une littérature de l’intensité, des premières et dernières fois. Une littérature qui s’autorise les grands sentiments grâce aux plus banales des histoires ou aux plus épiques des quêtes.

Cartes et lampes torches à la main, partez à l’exploration de ce paysage littéraire grâce à plusieurs entrées : historique, liste des romans incontournables, réflexions thématiques, portraits de personnalités… Ce livre de référence vous donnera les outils et les pistes balisées pour arpenter une littérature au moins aussi riche à défricher que n’importe quel territoire littéraire… Mais comme pour tout chemin, le hors-piste est vivement conseillé !



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