• Posté par : Tom 12 juin 2017

    À sa sortie, le premier d'Édouard Louis a beaucoup fait parler de lui. Mais est-ce vraiment un roman ?

    En finir avec Eddy Bellegueule est le premier roman d’Édouard Louis, paru en 2014 aux éditions du Seuil.
    Édouard Louis raconte l’histoire d’un garçon, Eddy Bellegueule, issu d’une classe sociale populaire et faisant face, dans sa famille et à l’école, aux stéréotypes et caricatures attribuées à sa classe sociale (franc-parler, virilité, études courtes, travaux manuels pour les hommes, etc.) et à toute la violence en découlant, notamment du fait de son homosexualité. Si c’est bien un récit que l’auteur propose, la limite est floue avec l’essai sociologique (il dresse une analyse évidente de ce personnage pris entre son façonnement personnel et intime et celui social de sa famille et de son milieu) et l’autobiographie.
    Ce livre d’Édouard Louis, marqué « roman » par les éditions du Seuil est-il donc vraiment un roman ?


    (Couverture France Loisirs.)

    Eddy Bellegueule, l’enfance d’Édouard Louis

    « C'est mon premier roman. C'est l'histoire d'un enfant, en l'occurrence c'est moi », a confié Édouard Louis à la sortie du livre en 2014, lors d’un entretien vidéo.
    L’auteur semble vouloir, à travers ce roman, se raconter lui-même. Outre la déclaration de l’auteur, d’autres éléments le prouvent :

    • L’intrigue est très précisément située, avec une unité de lieu et de temps définie à chaque partie.
    • La narration est au passé (souvent au passif également) et Édouard Louis propose parfois des commentaires au présent. On comprend qu’il raconte depuis l’instant T de son écriture en repensant à son passé.

    On sait comment l’histoire se terminera (c’est celle de l’auteur, aujourd’hui écrivain après des études de sociologie à Paris) mais ce qui l’intéresse c’est raconter cette enfance. On n’est ainsi pas dans une linéarité propre au roman, plutôt dans des saynètes ou analyses autour de thèmes. Il n’y a ni surprises ni rebondissements (ou presque) mais des souvenirs qui s’entremêlent.
    Il parle ainsi de ses origines, de là où il a grandi et des difficultés de ses parents, de sa famille et de son milieu pour se dire. Ce qu’il dit, raconte et tire des autres participe à le raconter lui, Édouard Louis.


    Eddy Bellegueule, un double pour mieux observer sa construction sociale

    Cette façon qu’a Édouard Louis de se raconter est aussi une manière de faire une analyse sociologique de ce qu’il a été et de l’environnement socio-culturel dans lequel il a évolué et qui l’a, il en est persuadé, construit. Eddy Bellegueule est ici victime de violences sociales très fortes qui le forcent :

    1. à adhérer à son milieu pour ne pas subir ces violences, c’est-à-dire à ressembler le plus possible aux autres pour ne pas être déviant ;
    2. au fil du roman, il va comprendre qu’il peut être ce qu’il veut être et va chercher non plus à adhérer à ce milieu social mais à réellement s’y opposer pour être celui qu’il veut être en se distinguant de son milieu d’origine. (Et c’est là sans doute, que tient place la fiction et l'enjeu du livre : se recréer un soi choisi). C'est aussi, ainsi, le récit de l'acceptation de son homosexualité.

    Édouard Louis propose donc un livre dans la lignée évidente de Bourdieu ou d’autres auteurs comme Annie Ernaux qui déconstruisent les constructions sociales qui nous forment : la famille, l’école, la société. Tous ces milieux participent à forger notre rapport au monde, aux autres et nos façons d’être, de nous comporter, nos goûts et beaucoup d’autres choses. C’est ce qu’on appelle l’habitus.
    (En gros c'est un peu comme si chacun d'entre nous était une pâte à gâteau qui passait dans le même moule que tous les autres avant nous.)
    Quelques signes montrent que le roman d’Édouard Louis est aussi, de manière limpide, une réflexion sociologique :

    • L’écrivain use de nombreuses paroles rapportées qu’il garde brutes, c’est-à-dire avec le registre de langage familier et les fautes de grammaire qui lui sont propres. Elles appuient souvent des propos de l’auteur, quitte à répéter ce qu’il vient de dire ;
    • « Ma mère », « mon père »… Les personnages sont appelés par leurs rôles, et non pas leurs prénoms ;
    • Ses parents parlent ainsi des rôles féminin et masculin, en s’y conformant (« c’est moi le père, c’est moi qui commande ») ou de rôles de classe, en s’y conformant ou s'y opposant selon qu’ils parlent de classes populaires ou bourgeoises.

    Ses parents ont en fait besoin d’adhérer à certains rôles pour ne pas être déviants. Ils poussent leur fils à faire la même chose et lui prodiguent ainsi cette violence sociale dont ils n’ont pas conscience mais que le jeune Eddy subit de plein fouet.

    Enfin, Édouard Louis utilise deux registres qui participent à la distanciation analytique du roman :

    • D’abord un registre presque pathétique, en tout cas cru, voire vulgaire, pour montrer la misère de sa famille et de son milieu ;
    • Ensuite un registre analytique. Il n’est pas, lui-même, vulgaire, au contraire il fait parfois preuve d’un registre de langue plutôt soutenu. De plus, certains signes montrent qu’il est dans une démonstration avant d’être dans un récit : « j’y reviendrai » ou quand il déconstruit totalement une tirade de sa mère qu’il entrecoupe de ses propres commentaires.

    Ce livre est donc le récit, analytique, d’une émancipation. Et, finalement, cette émancipation, violente, caricaturale, est un beau sujet de roman.



    Eddy Bellegueule, un héros de roman

    Finalement, les limites du genre romanesque sont bien floues et c’est aussi ce que questionne Édouard Louis à travers ce qu’il a décidé de définir (avec son éditeur ?) comme roman. Tout ce que j’ai analysé comme étant les composants du genre autobiographique ou sociologique peuvent aussi être des choix narratifs, les choix d’un romancier.

    Qu’est-ce qui peut nous faire croire qu’En finir avec Eddy Bellegueule est un roman ?
    • La présence d’un prologue et d’un épilogue ;
    • Un nom de personnage différent du nom de l’auteur (est-ce un nom inventé ou un pseudonyme d’auteur ?) ;
    • Des décors à l’histoire avec des scènes visuelles et détaillées ;
    • L’absence d’un « pacte autobiographique », c’est-à-dire d’une déclaration explicite ou non de l’auteur qui s’engage à « dire toute la vérité » (ce pacte remonte à l’autobiographie de Rousseau).

    Mais malgré sa volonté de se raconter et de s’analyser sociologiquement, pourquoi Édouard Louis prendrait-il le spectre de la fiction ?
    1. Pour se protéger :
      On ressent à divers moments l’émotion qu’il ressent en racontant cette histoire. Elle transparaît dans des phrases simples et brutes et plus encore dans son style souvent rapide, direct. Cela lui permet donc de ne pas se livrer entièrement, de faire croire à la fiction.
      Il trouble la véridicité du propos et c’est peut-être un moyen pour lui de détacher l’auteur du personnage, de garder un doute sur sa vie personnelle.
    2. Pour se détacher de lui : s’éloigner de cette enfance pour mieux la comprendre et pouvoir se détacher de ses constructions sociales pour tracer sa propre voie.


    Mais alors… c’est quoi En finir avec Eddy Bellegueule ?

    Une œuvre d’autofiction.
    Ce genre littéraire est à cheval entre la fiction et l’autobiographie. Elle accepte en fait qu’une part de ce qui y est dit ne soit pas vrai mais raconté, inventé. C’est entièrement le cas de l’œuvre d’Édouard Louis qui y ajoute néanmoins un aspect sociologique en portant un regard éminemment analytique sur ses souvenirs. En ce sens, il se rapproche très fortement des romans d’Annie Ernaux qui conjugent aussi autofiction et sociologie sur soi.
    Par ailleurs, en mettant en doute la nature même de son texte, et en laissant le lecteur en désarroi face à sa lecture (qui se demande « est-ce que tout ceci est vrai ? »), Édouard Louis joue
    1) des sentiments du lecteur
    Il permet ainsi de rendre plus prégnant le sentiment d’attachement à Eddy Bellegueule, tout en questionnant le lecteur sur le fonds du texte (les rapports de classe et la violence sociale qu’il dénonce) : si toi, lecteur, te questionne sur sa véridicité, c’est que ce fonds est crédible. C’est finalement terrifiant étant donné que le texte et son fonds social sont profondément violents.
    2) du genre du roman, ou de l’autofiction.

    Et sinon, tu as aimé, Tom ? Parce que tu analyses mais ne dis rien de ce que tu as ressenti….

    Le livre a beau être extrêmement intéressant à étudier, il n’en reste pas moins éloigné de l’émotion. La déconstruction des mécanismes sociaux et l’analyse sociologique sont fines, voire brillantes. C’est un sans-faute tant du point de vue sociologique que de la vulgarisation à travers l’autofiction. Néanmoins, l’émotion n’en est que plus absente.
    En fait, je pense que cette absence d’émotion tient en trois choses :

    La caricature sans cesse présente

    Même si elle est véridique, les personnages sont des archétypes et ne les dépassent que peu. Édouard Louis donne corps à son père au milieu du livre, et à sa mère à plusieurs endroits… mais c’est tout. Les personnages restent dans leurs rôles. Si cela participe à rendre plus violent et glauque le livre (et donc à créer une véritable ambiance), on a plutôt la sensation que cela nous éloigne véritablement du sujet, c'est-à-dire d'Eddy Bellegueule : la caricature empêche de nuancer les personnages. On ne va pas dans leurs aspérités : on reste en surface.
    Finalement, si c'est un vrai choix narratif (dans son autofiction) et non une représentation de la réalité, si Édouard Louis a ainsi décidé de rendre caricaturaux les membres de sa famille, de ne garder que ces aspects stéréotypés, il pourrait recevoir les mêmes critiques que Bourdieu à son époque : ne donner aucune liberté d’action aux classes populaires en les enfermant dans un rôle.

    Le manque de progression narrative

    Ce jeu sur le genre littéraire est intéressant mais bouleverse tant et si bien la fiction qu’il n’y a, je le disais, aucune progression littéraire, aucun rebondissement. C’est une suite de tableaux et de thèmes qui ne font pas tant évoluer le personnage puisque ses évolutions sont disséminées au cours du texte dans les parenthèses où il expose la plupart du temps ce qu’il a ensuite subi comme violence sociale à Paris, durant ses études.

    La recherche d’un autre soi par Édouard Louis

    La volonté de l’auteur est de se détacher de lui-même enfant pour 1) se comprendre et 2) aller au-delà de cette enfance. Or ce détachement de soi, certes intéressant pour l’auteur provoque une distanciation bien trop forte qui éloigne le lecteur du sujet. D’où la perte — terrible ! — d’émotion. Cette histoire d’une grande violence devrait bouleverser… et il n’en est rien.

    Trois chapitres m’ont particulière touché, et ce sont, malheureusement, les seuls.
    Le premier, qui prend aux tripes par sa dureté. On ressent, de plein fouet, cette violence que subit Eddy Bellegueule. Mais cette violence crue, rythmée, vulgaire, sera trop décryptée et linéaire dans tout le reste du livre.
    Sauf, justement, au premier chapitre de la seconde partie du livre, où un évènement important se produit, chargé en émotions et en ouvertures de lignes d’avenir dans l’histoire d’Eddy Bellegueule, et au dernier chapitre. Ce dernier chapitre dont j'ai déjà parlé est profondément triste : tout semble à recommencer. La chute est difficile mais révélatrice d’un système sociétal violent. Cela n'en est que plus bouleversant.

    Le deuxième roman d'Édouard Louis (2016)

    Pour finir, revenons sur le buzz médiatique qu’a provoqué la sortie du livre...

    Si vous avez loupé ça, il vous suffit d’aller voir cet article qui montre que les journalistes sont allés fouiller dans le village d’enfance de l’auteur pour comprendre la véridicité de ses propos.
    Ces recherches me semblent malsaines, et complètement inadéquates étant donné que l’auteur parlait non pas d’un témoignage mais d’un roman.
    Elles prouvent néanmoins à quel point la forme narrative reste trouble. Elles posent aussi des questions qui ouvriraient, me semble-t-il, à de grands débats littéraires.



    La famille d'Édouard Louis.

    Le livre d’Édouard Louis est-il donc pleinement et entièrement une fiction ? Invente-t-il tout dans son œuvre ? Ou les propos de sa famille ajoutent-ils à la violence sociale que subit l’écrivain depuis son enfance ? 
    Et, si c'est une fiction, jusqu'à quel point Édouard Louis a le droit de jouer de cette fiction ? Qu'a-t-il le droit d'inventer en laissant le doute de la véridicité du propos ?
    Les questions restent en suspend et on n’en aura, je crois, jamais fini avec Eddy Bellegueule.

    Pour aller plus loin

    ____________________

    « En vérité, l’insurrection contre mes parents, contre la pauvreté, contre ma classe sociale, son racisme, sa violence, ses habitudes, n’a été que seconde. Car avant de m’insurger contre le monde de mon enfance, c’est le monde de mon enfance qui s’est insurgé contre moi. Je n’ai pas eu d’autre choix que de prendre la fuite. Ce livre est une tentative pour comprendre. »
    É. L.

    De Édouard Louis
    Éditions Points, initialement publié aux éditions du Seuil
    216 pages
    6,90 €

    { 6 commentaires... lisez les commentaires ou Commentez }

    1. Après lecture de ton article, je dois dire que je serais assez curieuse de découvrir cet ouvrage, je n'étais pas du tout au courant de toute cette polémique ! A voir si je le croise, je tenterai peut-être l'expérience !

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      1. Bon, tant mieux si ça t'a rendu curieuse ! Je serais ravi d'avoir ton avis si tu le lis :)

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    2. Je n'avais pas entendu non plus parler de cet ouvrage! Il a l'air particulier mais intéressant! En tout cas très belle chronique! Comment fais-tu pour penser à tout?
      Mon seul reproche, on parle toujours de l'acceptation de l'homosexualité chez les garçons. Et les filles alors? Elles n'ont pas de problèmes? Il faudrait déjà qu'on nous accepte entièrement tout court...
      A lire!!

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      1. Merci, c'est adorable !
        Je prends plein de notes au cours de ma lecture et je me suis, là, appuyé sur un extrait pour bien décortiquer le style :) c'est aussi de la pratique et beaucoup d'analyses.
        Un reproche, c'est à dire ? Je pense qu'on ne peut rien reprocher à Édouard Louis sur cette question-là (à moins que tu ne me fasses un reproche ?) qui parle vraiment de lui...
        MERCI !

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    3. Ce n'est pas vraiment un reproche. Ou plutôt si mais adressé ni à l'auteur ni à personne. C'est une remarque, un regret, une idée. On ne peux rien reprocher à Edouard Louis. Je faisais simplement remarquer que ce thème est toujours abordé du même point de vu. J'aimerais vraiment trouvé quelque chose qui change.
      Merci de la réponse! Je n'en attendais pas forcément et ça fait plaisir!

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      1. (Je réponds toujours ! :))

        D'accord, je comprends tout à fait, et approuve à 100% !

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    Alex la Belette et moi, on aime bien les commentaires ! Ça nous donne de l'audace !
    N'hésitez pas à poster votre avis, une idée, une blague, une remarque. Tout ce que vous voulez, tant qu'on peut échanger. Parce que la littérature n'est jamais plus belle que quand on la partage.

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