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  • Le premier roman désopilant, décomplexé et bougrement réjouissant d'une illustratrice de tous talents !

    Vous connaissez peut-être déjà Estelle Billon-Spagnol, mais pas pour des romans pour adolescents. En effet, cette artiste de talent est d’abord illustratrice et s’est lancée depuis 2012 dans l’écriture avec un premier roman pour les 9-12 ans chez Alice Éditions (Le préau des z’héros), puis en 2014 chez Pépix aux éditions Sarbacane (Clin Tiswoud) et aujourd’hui son premier roman pour adolescents : Amour, vengeance et tentes Quechua ! Alors, évidemment, il y a un grand pas à faire depuis l’illustration à l’écriture — pas un grand écart, mais un sacré pas. Et Estelle Billon-Spagnol réussit avec brio une très belle enjambée, réjouissante… et décomplexée (hé oui) vers ce genre littéraire.


    L'écriture a toujours été présente pour moi. Au collège je remplissais mes journaux intimes de bouts de phrases, poésies, mots clés, collages et dessins. Ce fut aussi une période de lecture frénétique : souvenirs souvenirs de nuits blanches — premiers émois Dumas/Zola, premiers chocs Woolf/Djian. Au lycée, j'ai écrit des dizaines de nouvelles, commencé quelques débuts de romans (tous très glauques et sombres, complainte de l'ado) et je fantasmais sur ma fin de vie : écrire et boire des thés dans un manoir écossais. Puis, comme j'avais très envie/besoin d'approcher le réel, je suis entrée dans la police, un vrai choix. Après quelques années, j'ai pris un congé sabbatique, j'ai repris mes carnets, et naturellement, sans que je sache pourquoi comment ni rien — enfin si, peut-être la nécessité de remplir mes journées —, j'ai dessiné comme une acharnée. Un jour, j'ai eu une révélation : des dessins + une histoire = un album ! Je n'avais jamais réalisé que ce pouvait être un métier, je n'avais jamais été plus loin que : « Oh j'adore Claude Ponti ! » Bref, tout ça pour dire, que l'illustration est un hasard fabuleux et l'écriture de roman : un défi évident. Évident-personnel pas évident-fastoche.


    D'autres livres pour l'été (cliquez pour lire mes chroniques)...

    L’autrice raconte l’histoire de Tara qui se rend comme tous les ans en vacances avec sa famille dans le camping « Chez Momo’s » où elle retrouve son ami de toujours : Adam. Mais cette année, Adam est devenu carrément… canon ? beau ? sexy ? Un peu tout ça à la fois. Et avec un an derrière elle, Tara se rend compte qu’elle est tombée amoureuse de son meilleur ami. Le problème c’est que, cette année, il y a une nouvelle au camping. Elle s’appelle Eva (surnommée « La Frite ») et elle est bien décidée à mettre le grappin sur le beau Adam (et forcément Adam / Eva, je vous fais pas un dessin, ça marche bien). Alors quand le duo Tara / Adam devient trio avec la nouvelle copine d’Adam, Tara a bien compris le truc : comme à chaque fois dans un trio, c’est elle qui perd… mais heureusement, elle n’est pas décidée à se laisser faire.

    La trame principale du roman n’est peut-être pas des plus originales. L’histoire d’amitié qui devient amoureuse mais coincée par une fille parfaite : on l’a vue et revue. Mais c’est dans le détail (comme dans tous ses albums) que l’autrice réussit. En fait, c’est très amusant et très intéressant de voir à quel point l’écriture d’Estelle Billon-Spagnol et la façon qu’elle a de raconter des histoires ressemble à son dessin, foisonnant et d’un très grand dynamisme.

    Deux exemples de planches d'Estelle Billon-Spagnol (Éditions Talents Hauts : La déclaration des droits de mamans, d'Élisabeth Brami).


    Ha ? Ha ! J'aime bien cette idée ! En tout cas, quand je dessine — que le texte soit de moi ou pas —, il y a toujours des mots des phrases qui me tombent dessus. Et tout se mêle se brouille se répond, mon trait assez libre, simple en fait, le permet. Enfin… je sais me retenir aussi quand le projet ne s'y prête pas !

    Quant aux détails dans mes albums, c'est en souvenir de la lectrice que j'étais et qui scrutait chaque page à la recherche de la petite cerise en plus à découvrir.

    Pour Amour, vengeance etc., je rentrais d'une semaine de camping, je n'avais aucun projet urgent en cours, Clin Tiswoud était pratiquement bouclé et grâce à lui, j'étais armée des conseils et de la confiance de Tibo Bérard (mon éditeur). Je venais également d'avaler le précieux Écriture, mémoires d'un métier de Stephen King et, là, pour le coup, il a balayé tous mes doutes. En gros : ferme ta porte, puise dans tes bagages, écris chaque jour, rends-toi heureux. C'était pile LE moment pour me lancer. Plus pour voir si j'étais capable de mener un récit plus ambitieux — en nombre de signes et en construction de personnages — jusqu'au bout que pour une éventuelle publication. Par flemme, j'ai repris un vieux début d'histoire que j'ai placé instinctivement au Momo's Camping. Unité de lieu, foison de vacanciers, famille banale au camping. Mon esprit encore en vacances était ravi : pas de travail de recherches. J'y suis allée tranquille, chapitre par chapitre, mot après mot même, sans plan ni véritable intrigue, juste le pur plaisir d'avancer. Le Momo's s'est rempli peu à peu et il n'y avait plus qu'à suivre les personnages à la trace pour attraper ici et là des bouts de leur vie. J'ai adoré collecter ces détails, ça rendait le Momo's plus complet, vivant. Comme j'étais en plein cycle Tom Sharpe, j'ai naturellement — à ma très petite manière — enrobé le tout de drôlerie, dialogues et rythme foutraque. Bon j'avoue mon enthousiasme s'est dégonflé quand je me suis rendu compte que l'histoire avait zéro enjeu et que je ne savais pas comment me dépêtrer de tout ce chantier. Heureusement Tibo Bérard est arrivé, a replié ma Quechua et m'a dit de ne la relancer que lorsque « mon axe serait dans la spirale » (???). J'ai réfléchi — enfin ! — et Tara est devenue LA voix. C'est en la collant au plus près que tout s'est imbriqué pour le trio et d'une manière générale pour tout le Momo's. 

    Ici, la trame du roman est constituée d’un grand nombre d’intrigues secondaires qui viennent se mêler à l’histoire de Tara. Le foisonnement du style d’Estelle Billon-Spagnol et les nombreux personnages secondaires, tel aux foules d’enfants qui crient et se mélangent dans ses Déclarations des droits chez Talents Hauts, font croiser et se lier leurs histoires.



    L’histoire du fils à Momo, Jacky, fait écho à celle du père de Tara qui a de plus en plus envie de mener sa propre barque loin des histoires compliquées de la mère de Tara. À côté de ça, le caractère attendrissant et explosif de sa sœur se heurte aux émois turbulents de Tara qui rencontre des ados baroudeurs dont le charmant Tom. Cette accumulation qu’on connaissait déjà dans les dessins d’Estelle crée un joyeux désordre qui permet de donner un rythme intense et séduisant au roman et d’aborder toute une foison de thématiques toutes plus intéressantes les unes que les autres.

    Ce rythme intense donne au roman d‘Estelle Billon-Spagnol un souffle semblable à celui d’une saga familiale mais conjuguée au présent, la famille étant ici ce camping que l’on saisit à un instant T, avec toute une vie de galères et de bonheurs derrière lui.

    C’est aussi là que le roman séduit. L’intrigue n’est pas des plus originales, mais ce camping archétypal est un support qui, grâce aux dizaines de portraits dressés à travers lui, permet une identification forte, pas caricaturale et attachante à une histoire qui parle, je crois, à tous. À travers ce vieux camping tenu avec entrain par ces vacanciers annuels, aidés des nouveaux qui drainent avec eux de toutes fraîches énergies, Estelle Billon-Spagnol crée en effet une ambiance profondément nostalgique. Cette dernière est en fait un peu surannée, avec les références musicales déjà datées et les joies du camping vieilles comme le monde.

    Personnellement, je n'ai jamais connu la magie des tentes Quechua...

    Tu veux dire que mon bouquin fait mes tout juste 40 ans ?? Mmmh oui, j'ai plutôt l'âge des parents Toto et Rinette que celui de Tara. Je n'avais aucun réel modèle « ado version 2017 » autour de moi alors j'ai fait appel à ma mémoire, mes lectures et mon sens de l'observation (!). Et j'ai écrit. Ce qu'il y a de plus personnel dans ce texte, ce sont les souvenirs des premiers étés de Tara. L'attente du départ, la danse des seaux et des pelles avec mes sœurs, le réveil en pleine nuit, les pieds sautant dans le sable chaud à peine la voiture garée… Haaaa oui, c'est donc ça, je suis nostalgique. De cette sensation de vertige heureux que je ressentais gamine à l'aube des grandes vacances. De ce verre bu hier avec des amis à l'ombre d'une trompette… Bref, si j'écris c'est aussi pour planter mes moments aimés/enfouis au milieu de vies inventées.

    J'en ai profité pour placer le Momo's dans une zone sans réseau : pratique pour évacuer les portables ! La simple idée de mettre en place des discussions connectées me faisait bouillir le cerveau. Bref, je suis vieille mais les émotions n'ont pas d'âge, elles. Hum, j'essaie, de m'en convaincre… parce que mon but est de toucher des jeunes d'aujourd'hui avec ma plume des années 80 !

    On s’engage donc dans le roman avec cette mélancolie du temps qui passe, ce sentiment d’on n’y peut rien créé par le changement inéluctable des choses. Les adolescents d’Estelle Billon-Spagnol font ainsi face avec l’électricité douce et l’hystérie violente des sentiments à ce que c’est que de grandir. Cette transition vers l’âge adulte s’accompagne alors parfois d’une transformation des sentiments, notamment de l’amitié à l’amour, loin d’être facile. Et c’est avec une douceur parfois triste que Tara le fait, mais aussi avec beaucoup de pics émotionnels, qui transportent le lecteur dans une épopée vacancière, estivale et vengeresse… jouissive et terrifiante !

    Quand j’ai commencé mon roman, c’était… euh… juste dans le but d’écrire, du moins dans un premier temps. Puis Tara est arrivée, et j'ai su que tout allait tourner autour de son insouciance d'avant — avant les questionnements, le rapport à soi et à l'autre, le corps changeant, etc. — et l'exaltation/désespoir de son présent. Rapidement j'ai réalisé que tous mes personnages ressentaient physiquement et viscéralement ce temps qui passe. J'ai donc tiré le fil. La vieille Momo, les parents et Tara évidemment. Trois générations et trois regards en arrière, c'est vrai. Les vacances d'été, les GRANDES vacances, s'emmêlent bien avec la nostalgie, je crois. Mais les personnages ont une nostalgie motorisée qui pousse vers l'avant, qui pousse à faire des choses.

    Estelle Billon-Spagnol maîtrise ce rythme avec perfection dans une écriture drôle, enjouée, et unique. Les onomatopées parcourent le texte et son écriture imite avec dynamisme le fil des pensées de l’héroïne. C’est très rarement confus, toujours fort, réjouissant et dynamique.

    Quelques caricatures sur l’amour et le genre traversent tout de même le roman (le garçon s’éclate et notamment dans sa sexualité avec cette nouvelle fille qui arrive au camping, une jeune femme parfaite qui semble exister pour séduire) mais qui servent finalement de support à la fine déconstruction de ces stéréotypes en filigrane de l’histoire. Les personnages, dans cette accumulation, sont nuancés et permettent à Estelle Billon-Spagnol d’aborder les relations amoureuses, adolescentes ou non, avec une grande décomplexion.



    C’est cette décomplexion qui m’a particulièrement séduit et qui fait de ce roman un roman estival parfaitement au poil : le côté féministe de l’autrice, peut-être bercé par ses co-publications chez Talents Hauts avec Élisabeth Brami, transparaît dans ces tentes Quechua (on pourrait dire transpire ?) grâce aux réflexions de Tara, à ses poils qui poussent et aux relations amoureuses des campeurs. La narration témoigne ainsi ici d’un grand regard égalitaire, décomplexé et décomplexant sur les autres.

    L'important pour moi était de traiter de la manière la plus juste possible chaque personnage : intérieur, apparences, rapport à l'autre. Et cette justesse, je ne pouvais l'atteindre que si chacun était creusé fouillé déshabillé. Alors, forcément, quand on s'intéresse aux gens, leur complexité saute aux yeux, on peut percevoir leurs multiples facettes. Ceux du Momo's en ont pas mal et le font savoir ! Eva est certainement le personnage le plus « cliché » du roman. Normal on la voit par l'intermédiaire de Tara. On découvre un peu ses failles vers la fin, très en survol, mais au moins La frite redevient Eva. Adam, lui, s'éclate comme… un meilleur pote doux et prévenant qui profite de l'instant, pour une fois.

    La chaleur de ce mois de juillet est pour beaucoup dans l'ambiance décomplexée/ante du roman, je pense ! Je voulais vraiment que chacun trouve sa place et parle franc, avec son cœur et son corps. J'avais envie de donner vie à des gens libres.

    Mon parcours au sein des éditions Talents Hauts n'est pas anodin, il a plutôt formalisé et concrétisé des convictions jusque-là réduites à un simple constat — énervé — personnel et me rends plus vigilante. J'essaie, à travers mes livres, de sortir des schémas de genre bien ancrés, de donner la voix à l'individualité tout en me laissant libre de ne pas tomber dans l'anti anti-clichés. Et tiens, je réalise à l'instant que les personnages de mes deux romans pour les plus jeunes sont deux garçons. Certainement parce qu'à cet âge, mes références étaient masculines (Tom Sawyer, Indiana Jones, Astérix, Lucky Luke etc.) et que je rêvais d'être un garçon pour incarner ça… la liberté, l'aventure !




    Le premier roman pour adolescents de cette autrice-illustratrice est donc une grande réussite. À travers un univers réjouissant créé par une fresque de personnages particuliers et détaillés, Estelle Billon-Spagnol écrit LE roman de l’été ! Cette histoire qui vous fera ressentir joie, nostalgie et amour, fait du bien par sa grande décomplexion mais enchante aussi par son rythme endiablé ! Loin des tentes Quechua, ne vous aventurez pas trop, car le danger est parfois plus proche qu’on ne le croit…

    Ce roman est évidemment et entièrement un hommage au mois de juillet – même si je n'ai rien contre août. Cela dit, je ne l'ai pas pensé comme un livre de saison. « Le roman de l'été ! », j'aime bien ! Ou « Le roman de quand c'est l'hiver et que vous êtes en manque de transpiration ! » ?
    Bref, je fais ma fière mais je suis touchée par ta chronique Tom, MERCI.



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    Deuxième samedi du mois de juillet. Depuis toujours, ce jour précis, Tara et ses parents – le morne postier et l’Italienne agitée – prennent le départ des vacances. Direction « le Momo’s », camping tenu par la vieille Momo et son fils Jacky. Là-bas, Tara respire, retrouve la rivière et son copain de toujours : Adam. Adam devenu, cet été… ce beau mec qui la remue totalement !
    À peine le temps de savourer que débarque Éva, belle et brûlante comme le soleil, et vite surnommée « La Frite » par Tara. Ils étaient deux, ils se retrouvent trois. Les mauvais coups vont tomber, pour Tara comme pour Adam et La Frite, mais aussi pour ce qui n’existe plus : l’insouciance d’avant.

    De Estelle Billon-Spagnol
    Éditions Sarbacane, collection Exprim'
    224 pages
    15,50 €

    Chronique-débat #2 | Amour, vengeance et tentes Quechua, d'Estelle Billon-Spagnol

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  • À sa sortie, le premier d'Édouard Louis a beaucoup fait parler de lui. Mais est-ce vraiment un roman ?

    En finir avec Eddy Bellegueule est le premier roman d’Édouard Louis, paru en 2014 aux éditions du Seuil.
    Édouard Louis raconte l’histoire d’un garçon, Eddy Bellegueule, issu d’une classe sociale populaire et faisant face, dans sa famille et à l’école, aux stéréotypes et caricatures attribuées à sa classe sociale (franc-parler, virilité, études courtes, travaux manuels pour les hommes, etc.) et à toute la violence en découlant, notamment du fait de son homosexualité. Si c’est bien un récit que l’auteur propose, la limite est floue avec l’essai sociologique (il dresse une analyse évidente de ce personnage pris entre son façonnement personnel et intime et celui social de sa famille et de son milieu) et l’autobiographie.
    Ce livre d’Édouard Louis, marqué « roman » par les éditions du Seuil est-il donc vraiment un roman ?


    (Couverture France Loisirs.)

    Eddy Bellegueule, l’enfance d’Édouard Louis

    « C'est mon premier roman. C'est l'histoire d'un enfant, en l'occurrence c'est moi », a confié Édouard Louis à la sortie du livre en 2014, lors d’un entretien vidéo.
    L’auteur semble vouloir, à travers ce roman, se raconter lui-même. Outre la déclaration de l’auteur, d’autres éléments le prouvent :

    • L’intrigue est très précisément située, avec une unité de lieu et de temps définie à chaque partie.
    • La narration est au passé (souvent au passif également) et Édouard Louis propose parfois des commentaires au présent. On comprend qu’il raconte depuis l’instant T de son écriture en repensant à son passé.

    On sait comment l’histoire se terminera (c’est celle de l’auteur, aujourd’hui écrivain après des études de sociologie à Paris) mais ce qui l’intéresse c’est raconter cette enfance. On n’est ainsi pas dans une linéarité propre au roman, plutôt dans des saynètes ou analyses autour de thèmes. Il n’y a ni surprises ni rebondissements (ou presque) mais des souvenirs qui s’entremêlent.
    Il parle ainsi de ses origines, de là où il a grandi et des difficultés de ses parents, de sa famille et de son milieu pour se dire. Ce qu’il dit, raconte et tire des autres participe à le raconter lui, Édouard Louis.


    Eddy Bellegueule, un double pour mieux observer sa construction sociale

    Cette façon qu’a Édouard Louis de se raconter est aussi une manière de faire une analyse sociologique de ce qu’il a été et de l’environnement socio-culturel dans lequel il a évolué et qui l’a, il en est persuadé, construit. Eddy Bellegueule est ici victime de violences sociales très fortes qui le forcent :

    1. à adhérer à son milieu pour ne pas subir ces violences, c’est-à-dire à ressembler le plus possible aux autres pour ne pas être déviant ;
    2. au fil du roman, il va comprendre qu’il peut être ce qu’il veut être et va chercher non plus à adhérer à ce milieu social mais à réellement s’y opposer pour être celui qu’il veut être en se distinguant de son milieu d’origine. (Et c’est là sans doute, que tient place la fiction et l'enjeu du livre : se recréer un soi choisi). C'est aussi, ainsi, le récit de l'acceptation de son homosexualité.

    Édouard Louis propose donc un livre dans la lignée évidente de Bourdieu ou d’autres auteurs comme Annie Ernaux qui déconstruisent les constructions sociales qui nous forment : la famille, l’école, la société. Tous ces milieux participent à forger notre rapport au monde, aux autres et nos façons d’être, de nous comporter, nos goûts et beaucoup d’autres choses. C’est ce qu’on appelle l’habitus.
    (En gros c'est un peu comme si chacun d'entre nous était une pâte à gâteau qui passait dans le même moule que tous les autres avant nous.)
    Quelques signes montrent que le roman d’Édouard Louis est aussi, de manière limpide, une réflexion sociologique :

    • L’écrivain use de nombreuses paroles rapportées qu’il garde brutes, c’est-à-dire avec le registre de langage familier et les fautes de grammaire qui lui sont propres. Elles appuient souvent des propos de l’auteur, quitte à répéter ce qu’il vient de dire ;
    • « Ma mère », « mon père »… Les personnages sont appelés par leurs rôles, et non pas leurs prénoms ;
    • Ses parents parlent ainsi des rôles féminin et masculin, en s’y conformant (« c’est moi le père, c’est moi qui commande ») ou de rôles de classe, en s’y conformant ou s'y opposant selon qu’ils parlent de classes populaires ou bourgeoises.

    Ses parents ont en fait besoin d’adhérer à certains rôles pour ne pas être déviants. Ils poussent leur fils à faire la même chose et lui prodiguent ainsi cette violence sociale dont ils n’ont pas conscience mais que le jeune Eddy subit de plein fouet.

    Enfin, Édouard Louis utilise deux registres qui participent à la distanciation analytique du roman :

    • D’abord un registre presque pathétique, en tout cas cru, voire vulgaire, pour montrer la misère de sa famille et de son milieu ;
    • Ensuite un registre analytique. Il n’est pas, lui-même, vulgaire, au contraire il fait parfois preuve d’un registre de langue plutôt soutenu. De plus, certains signes montrent qu’il est dans une démonstration avant d’être dans un récit : « j’y reviendrai » ou quand il déconstruit totalement une tirade de sa mère qu’il entrecoupe de ses propres commentaires.

    Ce livre est donc le récit, analytique, d’une émancipation. Et, finalement, cette émancipation, violente, caricaturale, est un beau sujet de roman.



    Eddy Bellegueule, un héros de roman

    Finalement, les limites du genre romanesque sont bien floues et c’est aussi ce que questionne Édouard Louis à travers ce qu’il a décidé de définir (avec son éditeur ?) comme roman. Tout ce que j’ai analysé comme étant les composants du genre autobiographique ou sociologique peuvent aussi être des choix narratifs, les choix d’un romancier.

    Qu’est-ce qui peut nous faire croire qu’En finir avec Eddy Bellegueule est un roman ?
    • La présence d’un prologue et d’un épilogue ;
    • Un nom de personnage différent du nom de l’auteur (est-ce un nom inventé ou un pseudonyme d’auteur ?) ;
    • Des décors à l’histoire avec des scènes visuelles et détaillées ;
    • L’absence d’un « pacte autobiographique », c’est-à-dire d’une déclaration explicite ou non de l’auteur qui s’engage à « dire toute la vérité » (ce pacte remonte à l’autobiographie de Rousseau).

    Mais malgré sa volonté de se raconter et de s’analyser sociologiquement, pourquoi Édouard Louis prendrait-il le spectre de la fiction ?
    1. Pour se protéger :
      On ressent à divers moments l’émotion qu’il ressent en racontant cette histoire. Elle transparaît dans des phrases simples et brutes et plus encore dans son style souvent rapide, direct. Cela lui permet donc de ne pas se livrer entièrement, de faire croire à la fiction.
      Il trouble la véridicité du propos et c’est peut-être un moyen pour lui de détacher l’auteur du personnage, de garder un doute sur sa vie personnelle.
    2. Pour se détacher de lui : s’éloigner de cette enfance pour mieux la comprendre et pouvoir se détacher de ses constructions sociales pour tracer sa propre voie.


    Mais alors… c’est quoi En finir avec Eddy Bellegueule ?

    Une œuvre d’autofiction.
    Ce genre littéraire est à cheval entre la fiction et l’autobiographie. Elle accepte en fait qu’une part de ce qui y est dit ne soit pas vrai mais raconté, inventé. C’est entièrement le cas de l’œuvre d’Édouard Louis qui y ajoute néanmoins un aspect sociologique en portant un regard éminemment analytique sur ses souvenirs. En ce sens, il se rapproche très fortement des romans d’Annie Ernaux qui conjugent aussi autofiction et sociologie sur soi.
    Par ailleurs, en mettant en doute la nature même de son texte, et en laissant le lecteur en désarroi face à sa lecture (qui se demande « est-ce que tout ceci est vrai ? »), Édouard Louis joue
    1) des sentiments du lecteur
    Il permet ainsi de rendre plus prégnant le sentiment d’attachement à Eddy Bellegueule, tout en questionnant le lecteur sur le fonds du texte (les rapports de classe et la violence sociale qu’il dénonce) : si toi, lecteur, te questionne sur sa véridicité, c’est que ce fonds est crédible. C’est finalement terrifiant étant donné que le texte et son fonds social sont profondément violents.
    2) du genre du roman, ou de l’autofiction.

    Et sinon, tu as aimé, Tom ? Parce que tu analyses mais ne dis rien de ce que tu as ressenti….

    Le livre a beau être extrêmement intéressant à étudier, il n’en reste pas moins éloigné de l’émotion. La déconstruction des mécanismes sociaux et l’analyse sociologique sont fines, voire brillantes. C’est un sans-faute tant du point de vue sociologique que de la vulgarisation à travers l’autofiction. Néanmoins, l’émotion n’en est que plus absente.
    En fait, je pense que cette absence d’émotion tient en trois choses :

    La caricature sans cesse présente

    Même si elle est véridique, les personnages sont des archétypes et ne les dépassent que peu. Édouard Louis donne corps à son père au milieu du livre, et à sa mère à plusieurs endroits… mais c’est tout. Les personnages restent dans leurs rôles. Si cela participe à rendre plus violent et glauque le livre (et donc à créer une véritable ambiance), on a plutôt la sensation que cela nous éloigne véritablement du sujet, c'est-à-dire d'Eddy Bellegueule : la caricature empêche de nuancer les personnages. On ne va pas dans leurs aspérités : on reste en surface.
    Finalement, si c'est un vrai choix narratif (dans son autofiction) et non une représentation de la réalité, si Édouard Louis a ainsi décidé de rendre caricaturaux les membres de sa famille, de ne garder que ces aspects stéréotypés, il pourrait recevoir les mêmes critiques que Bourdieu à son époque : ne donner aucune liberté d’action aux classes populaires en les enfermant dans un rôle.

    Le manque de progression narrative

    Ce jeu sur le genre littéraire est intéressant mais bouleverse tant et si bien la fiction qu’il n’y a, je le disais, aucune progression littéraire, aucun rebondissement. C’est une suite de tableaux et de thèmes qui ne font pas tant évoluer le personnage puisque ses évolutions sont disséminées au cours du texte dans les parenthèses où il expose la plupart du temps ce qu’il a ensuite subi comme violence sociale à Paris, durant ses études.

    La recherche d’un autre soi par Édouard Louis

    La volonté de l’auteur est de se détacher de lui-même enfant pour 1) se comprendre et 2) aller au-delà de cette enfance. Or ce détachement de soi, certes intéressant pour l’auteur provoque une distanciation bien trop forte qui éloigne le lecteur du sujet. D’où la perte — terrible ! — d’émotion. Cette histoire d’une grande violence devrait bouleverser… et il n’en est rien.

    Trois chapitres m’ont particulière touché, et ce sont, malheureusement, les seuls.
    Le premier, qui prend aux tripes par sa dureté. On ressent, de plein fouet, cette violence que subit Eddy Bellegueule. Mais cette violence crue, rythmée, vulgaire, sera trop décryptée et linéaire dans tout le reste du livre.
    Sauf, justement, au premier chapitre de la seconde partie du livre, où un évènement important se produit, chargé en émotions et en ouvertures de lignes d’avenir dans l’histoire d’Eddy Bellegueule, et au dernier chapitre. Ce dernier chapitre dont j'ai déjà parlé est profondément triste : tout semble à recommencer. La chute est difficile mais révélatrice d’un système sociétal violent. Cela n'en est que plus bouleversant.

    Le deuxième roman d'Édouard Louis (2016)

    Pour finir, revenons sur le buzz médiatique qu’a provoqué la sortie du livre...

    Si vous avez loupé ça, il vous suffit d’aller voir cet article qui montre que les journalistes sont allés fouiller dans le village d’enfance de l’auteur pour comprendre la véridicité de ses propos.
    Ces recherches me semblent malsaines, et complètement inadéquates étant donné que l’auteur parlait non pas d’un témoignage mais d’un roman.
    Elles prouvent néanmoins à quel point la forme narrative reste trouble. Elles posent aussi des questions qui ouvriraient, me semble-t-il, à de grands débats littéraires.



    La famille d'Édouard Louis.

    Le livre d’Édouard Louis est-il donc pleinement et entièrement une fiction ? Invente-t-il tout dans son œuvre ? Ou les propos de sa famille ajoutent-ils à la violence sociale que subit l’écrivain depuis son enfance ? 
    Et, si c'est une fiction, jusqu'à quel point Édouard Louis a le droit de jouer de cette fiction ? Qu'a-t-il le droit d'inventer en laissant le doute de la véridicité du propos ?
    Les questions restent en suspend et on n’en aura, je crois, jamais fini avec Eddy Bellegueule.

    Pour aller plus loin

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    « En vérité, l’insurrection contre mes parents, contre la pauvreté, contre ma classe sociale, son racisme, sa violence, ses habitudes, n’a été que seconde. Car avant de m’insurger contre le monde de mon enfance, c’est le monde de mon enfance qui s’est insurgé contre moi. Je n’ai pas eu d’autre choix que de prendre la fuite. Ce livre est une tentative pour comprendre. »
    É. L.

    De Édouard Louis
    Éditions Points, initialement publié aux éditions du Seuil
    216 pages
    6,90 €

    En finir avec Eddy Bellegueule, d'Édouard Louis : roman, autobiographie ou essai sociologique ?

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  • Un roman drôle et positif 100% féministe et girl-power pour les 9-12 ans, illustré par la géniale Diglee !

    La nouvelle collection pour les 9-12 ans « Poulpe Fictions » (au nom poulpeusement génial) ouvre son catalogue avec 4 romans qui promettent une ligne éditoriale du tonnerre (engagée, drôle et aux personnages hauts en couleurs !). Parmi eux, un premier roman (d’Anne-Fleur Multon) féministe et 100% positif illustré par la non moins talentueuse Diglee : Viser la lune. (On se demande juste pourquoi l’autrice a eu le malheur de choisir comme titre un extrait d’une chanson d’Amel Bent qui BOUDIEUDEBONSOIR reste en tête !)

    Dans Viser la lune, vous ferez la connaissance d’Aliénor, une jeune guyanaise qui, grâce à Twitter, va faire la rencontre de 3 autres filles de son âge habitant aux quatre coins de la planète. Après plusieurs centaines de messages, gifs, photos et Skype, Aliénor, Maria, Itaï et Azza se lancent avec le plus grand des bonheurs dans un projet de folie : une chaîne YouTube sur les sujets qui les passionnent, de l’astronomie au sport, en passant par la cuisine, la beauté et les jeux-vidéos. Bientôt, les quatre amies font le buzz… pour le meilleur et pour le pire !


    Le super point fort de ce roman ? L’autrice a su inventer quatre héroïnes attachantes, uniques et à 200% girl power. Chacune est construite avec finesse et détails, jusque dans les illustrations qui soignent les descriptions de chacune des filles. Ces profils variés proposent aux jeunes lecteurs une vision riche et réjouissante de l’adolescence en donnant à voir des filles fortes, décidées, qui ont une volonté de fer et réussissent avec fracas. Ces filles sont aussi venues des quatre coins du monde, d’outre-mer à l’étranger en passant par la France, et laissent à chacun et chacune le soin de s’identifier à qui leur plaira, que ce soit pour leur caractère, leurs centres d’intérêts ou leurs façons d’être au monde.


    L’autre point génialement chouette de Viser la lune ? Les illustrations de Diglee, of course ! Cette illustratrice de talent a plusieurs années d’expérience derrière elle et surtout une grande réflexion sur les représentations des corps et des femmes en illustration. Son trait est fin, expressif, extrêmement riche et inventif. On regrette juste que l’illustration soit traitée avec une palette réduite de noir et de blanc. Ce ne sont pas des illustrations en noir et blanc, riches de palettes de gris pour donner de l’épaisseur et de la profondeur aux images, mais une palette en noir OU blanc qui rendent la richesse des illustrations parfois plate.

    Mais rien de tout ça n’empêche le roman d’être addictif et plein de fraîcheur, à travers une écriture passionnée, fluide et aussi énergique que ses personnages. Cette jeune autrice a plus d’un tour dans son sac et ne manque pas de tours et ritournelles d’écriture pour raconter les aventures de ses héroïnes modernes et attachantes. L’histoire est parfois trop positive, au point qu’on a du mal à croire que tout se passe toujours bien (les familles parfaites côtoient les happy ends édulcorés) mais cette positive attitude fait du bien et fait vibrer jusqu’aux moustaches félines (bah quoi, un chat a bien le droit de lire aussi, non ??).


    Anne-Fleur Multon excelle en effet dans la bonne humeur et son héroïne Aliénor, loin d’être douce, se rebelle avec ses amies contre les injustices, les lourdingues, les machos et les parents qui pensent à eux avant leurs enfants… et toujours avec le sourire et une bonne dose d’espoir. Cette histoire à hauteur d’ados décomplexe, fait rire et à travers des adultes doux, géniaux et attachants, au même titre que les adolescent-es, rend la vie plus facile.

    L'histoire est moderne (tant grâce aux technologies qui parcourent le livre et parleront aux plus jeunes que grâce aux valeurs et aux thèmes véhiculées par les 4 filles) et recèle de drôles de recettes pour faire ce qu’on aime, être une fille forte et un-e adolescent-e heureux-se et bien dans sa peau ! Ce premier roman à l’écriture habile et enjouée est parfait pour voir la vie avec des étoiles dans les yeux et avoir de l’énergie à revendre… et regretter de ne pas grandir encore un peu tous les jours.



    Le trailer 

    Interview d'Anne-Fleur Multon par Audrey (Le Souffle des Mots


    Lire un extrait



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    Aliénor, Itaï, Azza et Maria ont 14 ans et habitent chacune aux 4 coins de la planète, mais de leur rencontre sur un forum, naissent tout à la fois une grande amitié ET une chaîne Youtube à succès ! Des vidéos sur l’astronomie, par Aliénor, aux conseils d’Itaï en jeu vidéo, d’Azza en pâtisserie et de Maria en photo, les filles partagent leurs passions et voient grossir leur confiance et leur communauté. Quand Itaï se voit écartée d’un championnat d’e-gaming prétendument masculin, elles ont l’outil en main pour médiatiser l’affaire et lutter contre cette injustice !
    #Girlpower #Ducôtéfilledelaforce #humour

    D'Anne-Fleur Multon, illustré par Diglee
    Éditions Poulpe Fictions
    168 pages
    9,95 €

    Retrouvez Poulpe Fictions sur Facebook, YouTube et leur site internet !

    Viser la lune, d'Anne-Fleur Multon et Diglee : décollez planète girl power et 100% positive attitude !

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  • Pour sa plume & ses personnages inoubliables, Crossan est définitivement mon autrice anglaise préférée.

    Je vous avais déjà parlé de The Weight of Water de Sarah Crossan, un roman en vers pour les jeunes et grands lecteurs (à partir de 9 ans) qui m’avait bouleversé et que j’avais conseillé dans une chronique en vers libres. J’avais donc depuis un moment One coincé dans ma pile à lire, entre le roman de science-fiction de l’autrice (Le Dôme) et les autres romans de Clémentine Beauvais qui assure la traduction de One en France. Inséparables, tout juste paru chez Rageot, m’a donc incité à ressortir ce roman des méandres de ma bibliothèque et d’enfin m’y plonger… et non sans émotion.

    One est l’histoire de deux sœurs qui ont le malheur / bonheur d’être siamoises. L’histoire accumule de manière étonnante, un peu absurde, les thématiques sociales (l’alcoolisme, l’anorexie, le Sida) mais Sarah Crossan s’en sort quand même avec beaucoup de justesse. En effet, c’est l’une des deux sœurs, Grace, qui raconte leur histoire avec son caractère très finement dessiné, entre verve bien trempée (sans doute influencée par sa sœur, Tippi, qui ose dire les choses et parfois penser à elle avant les autres) et douceur fragile. Cette voix qui prend de l’assurance au fil du récit, sait dire avec beaucoup de tendresse cet amour qui se dessine plus que par le corps mais aussi par la tête et le cœur.

    La grande force d’Inséparables, qui le rend touchant et particulièrement notable, est le virage que prend l’intrigue à la moitié du roman. On comprend que Grace ne va pas raconter une histoire d’amour impossible (celle avec le garçon dont elle tombe amoureuse quand Tippi et elles se rendent pour la première fois de leur vie au lycée) mais son histoire d’amour avec sa sœur. On est touchés par force du thème abordé (les sœurs siamoises) et le regard sociétal porté sur cette particularité qui permet d'aborder cette vie avec toutes ses difficultés jusqu'à l'arrivée dans leur vie d'une journaliste télévisuelle. Mais c’est la force des sentiments qui bouleverse, avec beaucoup de profondeur et, à la fin, avec puissance.

    Laquelle couverture préférez-vous ? La première, personnellement !

    Sarah Crossan réussit donc, dans la multitude de thèmes sociaux particuliers abordés dans le livre, à traiter d’un sujet universel qui parle à tous. Si l’autrice peut ainsi tomber dans une façon parfois trop facile de traiter ce thème qu’est l’amour entre sœurs, avec une narration parfois tire-larmes, des relations au monde édulcorées, elle sonne juste et touche progressivement de plus en plus fort.

    Ses personnages sont particulièrement réussis. D'une grande force, très bien caractérisés et aux relations touchantes et piquantes à la fois. On regrette certes l'accumulation Sida-anorexie-alcoolisme-etc., mais on est rapidement séduit, notamment par les deux amis et la journaliste qui apportent fraîcheur, réflexions et teintes à la relation des deux sœurs et notamment à leur rapport au monde.

    Ces thèmes forts et ces relations amicales (ou amoureuses) sont notamment essentielles dans l'appréhension de cette histoire qui échappe au pathos. Aucun personnage n'est parfait, mais toujours dans une fine et tendre nuance.


    La forme est moins présente que dans The Weight of Water, plus simple, moins poétique, mais participe ainsi à donner au roman cette fluidité qui le caractérise et provoque ainsi à la lecture :

    • Un caractère brut émotionnel et sentimental puissant ;
    • Un langage à la hauteur d’une adolescente, juste ;
    • Une simplicité précieusement travaillée, avec habilité et poésie.

    Le roman de Sarah Crossan confirme le talent de l’autrice : son écriture d’une grande poésie sait dire avec justesse les sentiments, à hauteur d’adolescence. Dans la complexité de la vie de cette héroïne, l’écriture est travaillée de manière épurée, (presque) jamais dans l’excès, toujours dans la douceur. C’est cette simplicité, très belle, au plus près des émotions, qui rend le roman délicat, voire bouleversant et puissant.

    Ne sont-elles pas chou, toutes les deux, ces anglichettes ? (Photo piquée sur le blog de Clémentine Beauvais.)
    Un petit mot sur la traduction ? Je ne saurais juger de la qualité de la traduction de Clémentine Beauvais : il faudrait faire une vraie analyse comparée pour cela. Si je fais confiance à Clémentine Beauvais sur ce genre de travail (elle est bilingue, autrice en Angleterre et en France, et autrice bien entendu d’un — magnifique — roman en vers, Songe à la douceur), j’ai aussi trouvé ce que j’ai comparé (assez rapidement) très bien traduit. On sent la recherche du mot juste et une maîtrise des vers libres très habile, très douce, qui m’a presque fait trouver la poésie de la version française meilleure que l’originale. On comprend facilement la difficulté de la traduction d’un tel roman, d’autant plus parce que l’anglais est toujours plus court que le français, et elle est ici, pour ce que j’en ai lu, brillamment réussie.
    ____________________

    Grace et Tippi. Tippi et Grace. Deux sœurs siamoises, deux ados inséparables, entrent au lycée pour la première fois. Comme toujours, elles se soutiennent face à l’intolérance, la peur, la pitié. Et, envers et contre tout, elles vivent ! Mais lorsque Grace tombe amoureuse, son monde vacille. Pourra-t-elle jamais avoir une vie qui n’appartienne qu’à elle ?

    De Sarah Crossan (traduit par Clémentine Beauvais)
    Éditions Rageot
    416 pages
    14,90 €


    Les autres romans angliches ou frenchies de Sarah Crossan, dont le magnifique The Weight of Water (cliquez sur la couverture pour lire ma chronique)

    Inséparables, de Sarah Crossan, ou le talent d'une autrice coup de cœur

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