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  • En six livres immanquables, les pouvoirs fous de l'enfance magnifiés dans la littérature (jeunesse)
    La littérature générale est pleine de romans qui prennent pour narrateur un enfant et regardent à travers ses yeux le monde qui nous entoure : Gilles Paris le fait toujours avec beaucoup d’émotion dans ses romans (Au pays des kangourous, Autobiographie d’une courgette…) et Gaël Fayeszde l’a fait il y a peu avec Petit Pays, lauréat du Goncourt des Lycéens 2016. Mais là où la littérature générale traite l’enfance avec son regard naïf-lucide, la littérature jeunesse l’aborde, elle, tout aussi profondément mais de manière assez jouissive, parfois plus libérée (comme l’enfance), en tout cas avec plus d’impertinence. La preuve avec ces deux livres qui révèlent avec humour et surtout beaucoup de talent les pouvoirs singuliers de l’enfance (et ceux de la littérature jeunesse !) :


    Pouvoir 1 de l'enfance : sa spontanéité, sa liberté de vie

    Quand la plume rythmée d’Élise Gravel rencontre le trait énergique de la (géniale !) Magali Le Huche, ça donne La Tribu qui pue, un album immanquable qui vient de paraître aux éditions Les Fourmis Rouges.

    Comme l’indique le titre de l’album, les enfants de cette tribu puent. Ils vivent tous ensemble dans la forêt et, forcément, cela finit par ne plus être de tout hygiène. Mais si ces enfants sont heureux et s’éduquent avec une grande autonomie dans la nature qu’ils domptent et respectent en même temps, ce n’est pas le cas des adultes qui, terrifiés que ceux-ci leurs échappent, vont tout faire pour les ramener à la raison. Ce sont du moins les plans d’Yvonne Carré, une directrice d’orphelinat, qui a conçu la plus grande, la plus efficace et la plus effrayante des machines à laver les enfants…

    Les deux autrices de cet album ont cela en commun de traiter avec beaucoup de tendresse l’enfance et ses difficultés. Ici, c’est toute une famille d’enfants qui affronte le monde impitoyable et réel des adultes. Ceux-ci, toujours plus effrayés, coincés et terre-à-terre, manquent de dénaturer l’identité même de la Tribu qui pue qui n’avait rien demandé à personne… Mais avec l’humour à la fois pinçant et très doux d’Élise Gravel et le dessin tout en rondeur pourtant incroyablement expressif de Magali Le Huche, tout est sujet à l’aventure, au rire ou à l’optimisme.


    La positivité et la persévérance des enfants de la Tribu qui pue est plus qu’un exemple pour le lecteur ou la lectrice, elles sont cathartiques.
    Là où nous nous posons nos propres limites par sécurité ou par peur des conséquences, la Tribu qui pue s’accorde une immense liberté qui fait du bien. Loin de l’humour scatologique et en évitant un ton sentencieux, c’est une véritable histoire à la fois jouissive et libératrice que proposent les talentueuses Élise Gravel et Magali Le Huche qui ont, sans aucun doute, garder de leur enfance leur spontanéité à être ce qu’elles désirent.
    (Le petit + : c’est une cheffe, et pas un chef, à la tête de la Tribu qui pue, et c’est elle qui sauve ses ami.es ! Ce détail (d’importance) vous montre déjà la liberté d’esprit des autrices que l’on ressent jusque dans leurs personnages hauts en couleurs et en nuances.)

    Pouvoir 2 de l'enfance : l’imaginaire

    On connaît déjà Clémentine Beauvais pour son écriture élégante et poétique, mais aussi pour son humour hyperbolique, impertinent et dynamique. Et l’impertinence c’est tout l’art de sa dernière-née, Bibi Scott. (À vrai dire, Bibi Scott est déjà née angliche il y a quelques années et le premier tome de ses aventures vient d’être publié en français aux éditions Rageot avec les illustrations de Zelda Zonk aussi chouettes et énergiques que le texte.) Avec un humour à l’anglaise où chaque situation du quotidien est sujette à l’humour dans une accumulation de péripéties tordante, Clémentine Beauvais signe un roman à lire absolument… et à tout âge !


    Clémentine Beauvais présente ici une héroïne aussi singulière, mordante, tendre et attachante que brillante. C’est ce personnage plus malin que n’importe quel adulte du livre — souvent ridiculisés — et la qualité des thèmes abordés — le capitalisme ou la collecte de données personnelles sur internet, pour exemples — qui rendent d’abord honneur à l’intelligence souvent sous-estimée des enfants.

    Mais l’humour révèle aussi quelque chose de Bibi et de l’enfance qui donnent à cet âge-là un pouvoir insoupçonné que beaucoup perdent en grandissant : l’imagination. Dans ce roman, la langue est fluide, imagée, hyperbolique ; à l’image de l’héroïne qui se met en scène sans cesse et exagère, telle une parfaite drama queen, tout ce qui lui arrive. Cet humour libère très facilement le rire et fait incarner à Bibi la force de l’imaginaire. Cette héroïne a tout de l’enfant ou pré-adolescente qui, un peu ennuyée par sa vie trop « normale », s’invente des histoires toutes plus excentriques les unes que les autres pour rythmer son quotidien à base de théine et de livres universitaires trop sérieux. Le moindre bassin à canards devient terrain d’aventures et ses amis, camarades, professeurs et autres personnages drôles et nuancés sont tant d’archétypes ou de protagonistes à glisser dans ses histoires.



    Mais l’histoire qui mène Bibi à enquêter, elle ne l’a pas inventée, même si tout le monde pense que si. Et l’enfance triomphe dans Bibi Scott, détective à rollers parce que c’est bien l’imaginaire (pas si imaginaire) de Bibi qui triomphe à la fin quand elle démêle, persévérante et (presque) seule, les nœuds de la réalité.
    Ainsi, dans ce premier tome aussi coloré que les patins à roulette des années 80, Bibi révèle à sa façon ce lien ténu mais profondément juste qui lie la réalité et l’imaginaire. Comme le disait Timothée de Fombelle dans Le livre de Perle : « Tout commence par là. La vie vient juste derrière. Elle suit comme un petit chien derrière l'imaginaire. »
    (Le petit + : Le regard acide de Bibi sur les étudiants fera rire toute personne qui est un jour passée par un campus et les fans de Clémentine Beauvais reconnaîtront sans aucun doute l’un de ses lieux de formation et de recherche, Cambridge, à la fois magnifié et ridiculisé par le ton cinglant de cette drôle mais attachante héroïne.)


    D’autres livres qui parlent des autres pouvoir de l’enfance ?

    Pouvoir 3 de l'enfance : l’ouverture aux changements, aux mouvements des autres et du monde

    Sirius, le nouveau chef d’œuvre de Stéphane Servant (disons les choses) met en scène deux enfants, Kid et Avril. Le premier, le plus jeune, incarne de façon très subtile dans ce roman la capacité d’ouverture que les enfants ont encore, la capacité d’adaptation aux changements et au monde, la capacité d’ouverture de soi aux autres et au reste du monde.

    Pouvoir 4 de l'enfance : la contemplation du monde, le temps suspendu

    Si Timothée de Fombelle rappelle aussi, à sa manière, l’importance de l’imaginaire, comme il l’avait fait auparavant dans Le livre de Perle, Neverland, ce texte métaphorique et contemplatif rappelle le temps que l’enfant prend à se poser, à regarder les choses, à les observer, à les détailler, comme on le fait devant l’écriture tendre et ciselée de Timothée de Fombelle dans ce texte extrêmement touchant.

    Pouvoir 5 de l'enfance : la capacité de résilience

    Le Vide aborde, à hauteur d’enfant, et avec le regard juste et sensible d’une petite fille, le sujet de la dépression. Sans pathos mais avec beaucoup d’émotion, Anna Llenas parle de la quête du bonheur et de la capacité qu’ont les enfants de s’écouter soi avant d’écouter tous les « on dit » des autres et les jugements de chacun… Bouleversant et édifiant.


    Pouvoir 6 de l'enfance : l’honnêteté sans fard, l’assurance à être soi-même

    Pour le plaisir, un album que je n’ai pas chroniqué sur le blog mais ne chroniquerai pas car (je suis honnête !) il a été publié dans la maison d’édition pour laquelle je travaille : Talents Hauts. Mais ces Lettre timbrées au Père Noël 1) entrent parfaitement dans cette sélection de livres sur l’enfance et 2) est en littérature jeunesse un véritable ovni à ne pas manquer (et je parle, toujours, avec sincérité).
    Objet d’art écrit par Élisabeth Brami mais réapproprié avec style et beaucoup d’énergie par la talentueuse Estelle Billon-Spagnol, cet album est un recueil d’une quinzaine de lettres de réclamations (timbrées) au Père Noël qui, lui aussi, fait des erreurs : cadeau stéréotypé, cassé ou simplement raté, tout raison est bonne pour écrire au Père Noël et lui réclamer son dû ! Et ce recueil qui comporte autant de styles qu’il y a d’enfants est une véritable ode à leur façon simple, sans peur, de dire les choses, qui rappelle sans conteste que le façonnage social ne leur a pas encore appris à rentrer dans une case au lieu d’être soi-même..

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    Si tu croyais que les enfants sales étaient bêtes comme leurs pieds… tu vas être déçu. Surtout si tu t’appelles Yvonne Carré.
    Tu connais la tribu-qui-pue ? Un petit groupe d’enfants sales qui vivent dans des cabanes de branches avec leurs amis les animaux. Il y a Laurent, le grand garçon aux cheveux rouges et ses deux renards, Lucie avec des tresses et une couleuvre… Et il y a surtout cette toute petite fille, Fanette Ducoup, la chef qui a sauvé la tribu des griffes d’Yvonne Carré. Car s’il y a bien quelqu’un qui ne supporte pas les enfants de la forêt, c’est Yvonne Carré !
    Déterminée à nettoyer les petits insolents, la directrice de l’orphelinat a tenté par tous les moyens de les attirer dans sa machine à laver. Une mission qu’elle aurait menée à bien si une toute petite fille n’était pas intervenue…
    En ce temps où les enfants sont souvent élevés loin de la nature et, sous prétexte de les protéger, avec une autonomie très réduite, qu’il est bon de lire ce texte aussi malin que les enfants qu’il présente, et de contempler les illustrations de Magali Le Huche ! Rigolade, écologie et liberté à tous les étages ! Merci mesdames.

    De Élise Gravel et Magali Le Huche
    Éditions Les Fourmis Rouges
    32 pages
    16,50 €

    Équipée d’une paire de rollers et d’un cerveau possédant autant de neurones qu’il existe d’étoiles dans l’univers, Bibi Scott, 11 ans, rêve d’être la première détective autodidacte de l’université de Cambridge. Aussi, quand elle apprend que Jenna Jenkins, une étudiante rédactrice d’un magazine à scandales, a disparu, elle se lance sur ses traces avec ses amis Gemma et Toby. Contre l’avis de ses parents…


    De Clémentine Beauvais, illustré par Zelda Zonk
    Éditions Rageot
    224 pages
    12,50 €


    Alors que le monde se meurt, Avril, une jeune fille, tente tant bien que mal d'élever Kid. Entre leurs expéditions pour trouver de la nourriture et les leçons données au petit garçon, le temps s'écoule doucement... jusqu'au jour où le mystérieux passé d'Avril les jette brutalement sur la route. Il leur faut maintenant survivre sur une terre stérile pleine de dangers. Stéphane Servant, avec tout son talent de conteur, nous plonge dans un univers post-apocalyptique aussi fascinant que vénéneux. Une lecture addictive !

    De Stéphane Servant
    Éditions Le Rouergue, collection Épik
    480 pages
    16,50 €

    Neverland est l’histoire d’un voyage au pays perdu de l’enfance, celui que nous portons tous en nous. À la fois livre d’aventure et livre-mémoire, il ressuscite nos souvenirs enfouis.

    Après son immense succès en littérature jeunesse (Tobie Lolness, Vango, Le livre de Perle), Timothée de Fombelle signe son premier livre pour adultes.


    De Timothée de Fommbe
    Éditions L'Iconoclaste
    128 pages
    15 €


    C’est l’histoire de Julia, une fillette heureuse et tout à fait comme les autres, qui vivait sans souci jusqu’au jour où elle ressent un vide. Un énoooOooorme vide qui laisse le froid passer, les monstres entrer et qui aspire tout. Julia enchaîne les tentatives pour combler ce vide, pour trouver le bon bouchon qui règlera ce problème et lui rendra son insouciance.
    Un beau récit sur la compréhension de soi, la maturité et la joie de vivre.

    D'Anna Llenas
    Éditions des 400 coups
    96 pages
    18 €

    Un ours en peluche qui perd ses poils, une poupée qui fait peur, un poisson rouge qui tient à peine sept jours : autant de cadeaux ratés, cassés ou hors-sujet qui méritent bien une petite réclamation. Après tout, personne n’est parfait, pas même le Père Noël !
    Dans ce recueil pas comme les autres, Élisabeth Brami et Estelle Billon-Spagnol ont imaginé vingt lettres de réclamation d’enfants de 4 à 12 ans. L’occasion de s’amuser de ces cadeaux ratés, mais aussi de réfléchir : parents divorcés, problèmes d’argent ou de santé, jouets stéréotypés ; Noël, ce n’est pas forcément un cadeau pour tout le monde !


    De Élisabeth Brami et Estelle Billon-Spagnol
    Éditions Talents Hauts
    40 pages
    15 €

    Le triomphe de l'enfance | Bibi Scott, de Clémentine Beauvais & La tribu qui pue, d'Élise Gravel et Magali Le Huche

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  • Un roman bouleversant et essentiel en littérature ados pour dire le Sida comme on ne l'a jamais lu

    Quand une écrivaine, Cathy Ytak, publie un roman traitant du même sujet que celui que vient d’aborder un cinéaste, Robin Campillo avec 120 battements par minute, on ne peut croire au hasard, mais plutôt à la contemporanéité du sujet, à la nécessité de continuer, aujourd’hui, à parler du Sida.

    C’est pourquoi je ne peux m’empêcher de vous écrire cette chronique même si, vous le savez peut-être, je travaille pour la maison d’édition ayant publié D’un trait de fusain. Ce n’est pas une tentative dérobée de faire la pub de ce livre mais bien une tentative, toute émue, de vous dire à quel point ce roman m’a bouleversé et à quel point il me paraît essentiel qu’il existe en librairie aujourd’hui.
    « Elle dessine, dans sa tête, les corps offerts et les tristesses cachées. »
    En effet, pour un grand nombre de jeunes lecteurs — outre par les deux heures, à peine, d’éducation sexuelle — presque rien ne les avait sensibilisés au Sida jusque-là en tant que vraie maladie moderne et mortelle. C’est ce que propose l’autrice dans ce roman, en adoptant le regard d’une héroïne, Mary, qui au fil de ses cours d’art, de ses escapades à Saint-Malo ou de ses découvertes de la sexualité, lie des liens très forts avec ses amis et ceux qu’elle aime, avant de déchanter face à l’épidémie du sida qui transforme leurs vies. Mary fait face à la mort, la peur et le Sida, et va tout faire pour rendre la réalité des malades visible alors que tous semblent décidés à l’invisibiliser.

    Mais Cathy Ytak regarde aussi l’épidémie sous le prisme saisissant de la sexualité. Avec une décomplexion qui fait du bien en littérature jeunesse (elle parle sexe, masturbation et plaisir féminin) et une langue au plus près de l’adolescence et de son bouillonnement émotionnel, elle touche de près à cette réalité-là : celle de la mort introduite avec violence par le plaisir sexuel.
    « Mais, sérieusement, quand on a dix-sept ou dix-huit ans, ça veut dire quoi, mourir, si on n’a rien vécu ? »
    Publié dans une collection de romans historiques, D’un trait de fusain questionne ainsi la place de ces évènements dans notre histoire moderne : trop proches de nous pour en parler dans les livres d’histoire ou justement trop actuels encore pour en parler au passé ? Parce que si Cathy Ytak, comme Robin Campillo, place son intrigue dans le cadre de la naissance d’Act Up Paris dans les années 90, elle ouvre un champ du sensible extrêmement vif qui dépasse la temporalité du roman et rend le sujet bien plus contemporain qu’historique.

    C’est grâce à un texte tendu comme un fil, survolant le pathos sans presque jamais y tomber, que Cathy Ytak raconte les années Sida, avec des personnages aussi attachants que nuancés, aux relations fines et réalistes. Si l’écrivaine se laisse parfois emporter par sa plume, rendant certains dialogues parfois bancals malgré la justesse qui les anime tout le long du roman, elle dessine un récit profond et juste, qui donne à voir la force de ces héros de l’ombre et leur fureur de vivre, cette fureur qui voudrait ne plus voir bouger « autour d’eux que le souffle du vent qui se lève »… en vain.
    « Je suis persuadé que la mort, jamais, n’arrêtera nos voyages. »

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    1992. Mary, Monelle, Julien et Sami sont lycéens dans une école d’art. En cours de dessin, leur modèle préféré s’appelle Joos. Il est jeune, libre et beau. À l’âge des premières expériences amoureuses, l’épidémie de sida s’immisce brutalement dans leurs vies. La plupart des adultes se taisent et semblent ignorer la tragédie. Mary décide de briser le silence, d’affronter le regard de ses parents, de la société, et de s’engager.


    De Cathy Ytak
    Éditions Talents Hauts, collection Les Héroïques
    256 pages
    16 €

    « Quand on a dix-sept ou dix-huit ans, ça veut dire quoi, mourir, si on n’a rien vécu ? »

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  • Timothée,

    Quand j'ai découvert tes textes, j'avais encore mes deux pieds dans l'enfance. Je ne suis pas sûr d'être ceux qui ont grandi trop vite, au contraire. J'ai plutôt l'impression d'être de ceux qui n'ont pas fini de grandir.

    Aujourd'hui, je suis encore à la lisière « dans les hauts territoires de l’enfance, derrière les torrents, les ronces, les forêts, après les granges brûlantes et les longs couloirs de parquet » sur ces chemins qui « vers le bord du royaume, longent les falaises ou le grillage et laissent voir une plaine tout en bas »… Dans cette plaine, tout en bas, il y a le « pays des lendemains », ce pays du monde adulte, celui vers lequel je penche, avec un pied à moitié posé sur ce nouveau territoire, tout mêlé d’embruns de peurs et d’envies qui me déchirent à l’intérieur. Là, près des noyaux de cerises — ceux qui font échos, tu le dis, au monde adulte — attrapés durant l’enfance, cueillis à sa lisière.

    Alors que ces noyaux se déployaient, en moi, avec ardeur et brûlures, tu m’as attrapé au passage, durant ton chemin de ronde, comme dans chacun de tes romans auparavant. Mais au lieu de m’entraîner, cette fois-ci, au creux de Neverland, au plus profond du pays de l’enfance, tu m’as fait longer avec une immense douceur le chemin de ronde que tu parcourais alors. Comme tu allongeais avec tendresse la tristesse derrière toi il y a trois ans maintenant, dans Le Livre de Perle, tu m’as proposé là une balade, toute intime, au plus près de l’enfance.

    « Je me souviens de ce besoin qui m’a envahi un jour d’attraper l’enfance pour la tenir, comme dans une cage entre mes mains fermées, et la montrer aux autres en écartant doucement les doigts.
    - Regarde, elle est là. Tu la vois ?
    C’est arrivé au milieu de ma vie. Autant d’années à vivre, peut-être, que de temps vécu. J’avais senti l’absence de l’enfance dans tout ce qui commandait la marche du monde à ce moment-là. Et ce monde ressemblait à une steppe, une plaine asséchée, fendue de colonnes de guerriers. Aucune trace de l’enfance nulle part. La terre craquait tout autour. » 

    Tu t’es livré, comme on enlève des pansements qui cachent encore quelque blessure. Comme un enfant perdu, tu en as demandé d’autres, mais jamais tu n’as semblé souffrir. Les souvenirs que tu m’as raconté m’ont parlé comme si tu racontais les miens. Et, ce n’est pas que je n’ai pas aimé entendre tes souvenirs, mais c’est ce chemin que tu as tracé pour ceux qui voudront bien t’écouter qui m’a touché, derrière les noyaux de cerise, dans ce que je garde d’enfance. Tu m’y as ainsi ramené, avec beaucoup de délicatesse et des mots choisis avec le même soin que quand on soulève les rideaux pour épier la nuit dans ses replis les plus mystérieux.

    « Un matin, je me suis agenouillé sur le sable des rivières. J'ai tamisé lentement, jour après jour. Mais ce qui m'intéresse ce n'est pas ce qui reste dans le tamis. Ce qui m'intéresse c'est justement ce qui traverse, ce qui échappe, un sable plus fin qu'une fumée. C'est l'enfance. »

    Cette minutie du bon mot, tu la portes depuis longtemps, architecte et menuisier que tu es. Mais après avoir construit tout un village, tu descends des dirigeables, qui te poursuivent sur tes couvertures autant que Vango sur les toits de Paris, et de l’arbre de Tobie pour nous raconter ce qu’il y a, aux fondations de tout ça. Ce parcours, tu le fais comme les quêtes que tes héros ont menées dans tes précédents romans, en rappelant que la vie suit de très près l’imaginaire, comme un petit chien, mais que jamais elle ne le dépasse. Tu prends ton cheval, tes outils et tes mots, et tu retournes à la source de cette enfance. Tous tes mots ne m’ont jamais paru aussi mélodieux que dans cette histoire remplie de métaphores et de noyaux fondants, à travers cette quête qui mélange habilement, comme dans tes autres textes, ces deux mondes qui se côtoient de près et dont les frontières sont plus poreuses qu’une éponge dans un cours d’eau.
    Le réel et l’imaginaire. Ils s’imbriquent au fil des diverses temporalités du récit qui nous donne bientôt plus envie de croire au Timothée sur son cheval, tel à un rêve de ta Victoria, qui remonte vaillamment le cours de sa vie pour revenir à l’enfance qu’il a peut-être perdu, là, quelque part au bord du chemin, comme deux sentiers qui se séparent.


    Interview en vidéo de Timothée de Fombelle par la librairie Mollat

    Peut-être que ton roman, empreint de respect envers l’enfance, dans le souci minutieux du travail que tu sembles avoir porté, est parfois trop métaphorique. Il peut perdre le lecteur et le laisser sur le bord du chemin. Il m’a fallu être patient, savoir poser le livre, respirer un peu, regarder le paysage qui défilait à travers la vitre du bus, repenser à tout ça, avant de me remettre en route. Pourtant, je crois que j’ai aimé cette patience qui m’a rappelé le côté doucement perturbateur qu’a toujours l’enfance dans tes romans.

    « Ce que l'on fait nous dépasse quelques fois. C'est une histoire de confiance et de liberté. On n'est jamais à l'abri que ça marche. »
    Ta quête s’achève sur cette rencontre qui a remué le « papillon obscur » qui s’agite au fond de moi. Avec la même tendresse et la même minutie que dans tout le reste de ton texte, tu détaches une partie de toi qui s’en va vers l’enfance. N’est-ce pas ce que nous a appris Anne-Laure Bondoux ? « Est-ce qu’il faut toujours perdre une part de soi pour que la vie continue ? » Mais, avec Neverland, tu as pensé à tout : tu nous donnes une consolation, comme un pansement d’enfants perdus. Tu me l’as dit : « la beauté console ». Elle console alors peut-être même de ce qu’on laisse derrière soi ?

    Ce pansement que tu m’as offert m’a semblé si personnel, que j’aurais du mal à te dire tout ça, en face, sans sentir un noyau grandir trop vite et bloquer quelque phrase au fond de ma gorge. Alors, en attendant d’y arriver, je vais mettre ton livre sur ma table de chevet, comme on garderait toujours près de soi le plan pour rentrer chez soi. Sauf que ce plan-là est d’une grande beauté. D’une beauté qui console.

    Avec toute mon amitié,

    Tom

    P.S. : Merci de m’apprendre un peu plus à chaque livre à « faire semblant d’être adulte », pour, je l’espère, encore très longtemps.



    « Je suis parti un matin en chasse de l’enfance. Je ne l’ai dit à personne. J’avais décidé de la capturer entière et vivante. Je voulais la mettre en lumière, la regarder, pouvoir en faire le tour. Je l’avais toujours sentie battre en moi, elle ne m’avait jamais quitté. »



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    Neverland est l’histoire d’un voyage au pays perdu de l’enfance, celui que nous portons tous en nous. À la fois livre d’aventure et livre-mémoire, il ressuscite nos souvenirs enfouis.

    Après son immense succès en littérature jeunesse (Tobie Lolness, Vango, Le livre de Perle), Timothée de Fombelle signe son premier livre pour adultes.


    De Timothée de Fommbe
    Éditions L'Iconoclaste
    128 pages
    15 €

    Neverland est le premier livre pour adultes de Timothée de Fombelle mais cet écrivain que j'admire grandement a écrit beaucoup d'autres livres que je vous conseille vivement !
    Parmi lesquels ces trois romans dont vous pouvez lire mes chroniques en cliquant sur les images !


    Cher Timothée | Neverland, de Timothée de Fombelle

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  • Le retour tant attendu de Stéphane Servant avec un roman de post-apocalyptique sublime, sauvage, grandiose

    Stéphane Servant m’avait bouleversé dans La Langue des bêtes qui disait « avec une immense tristesse et une touchante insouciance, le changement le plus invisible et ravageur qui soit : la fin de l'enfance couplée à celle des histoires. À travers l’histoire de Petite, il raconte, de manière bouleversante, pourquoi les histoires nous font naître, nous font vivre et nous animent. » Grâce à ce conte onirique, entre réalité et pure fiction, il construisait une histoire tendre et triste à la fois mais surtout grandement intime, où l’on plongeait de manière presque physique dans l’histoire et la psyché de Petite. Avec Sirius, Stéphane Servant ressort un peu de cette littérature de l’intime et propose, de manière plus accessible sans doute, un conte, une nouvelle fois, qui parle avant tout de notre monde et de notre rapport à celui-ci.


    NB :
    - Les extraits qui coupent la chronique sont issus du livre ;
    - Les citations en italique qui parcourent le texte sont issus d'une interview du Rouergue avec Stéphane Servant, proposée dans le communiqué de presse du livre.

    Perchés dans une cabane dans un arbre, Avril essaye de faire de Kid « un vrai petit homme » en lui apprenant à bien se tenir, à lire, à écrire… Bientôt, rattrapés par le passé tout récent encore de ce monde en ruines, et par celui douloureux et mystérieux d’Avril, les deux frère et sœur vont être obligés de partir, jetés sur les routes, en fuyards. Mais quand ils font la rencontre d’un petit porcelet noir, et bientôt d’autres animaux, leur quête prend une toute autre épaisseur. Et si ce monde qu’ils croyaient perdu, stérile et presque mort, pulsait encore, quelque part, derrière la forêt ? Et s’ils devaient bien répondre à l’appel de La Montagne ?
    Je suis vous.
    Et vous êtes moi.
    Comme si on partageait le même Livre vivant.
    Mon corps, il bouge pas. Avec toute la douleur dedans, partout.
    Mais je sens que vous sentez, je touche ce que vous touchez, j’entends ce que vous entendez, je vois ce que vous voyez.
    Et on regarde le même ciel.
    Et je sais que je suis pas mort.
    Ou que je suis né de nouveau.
    Je suis vivant !
    […]
    On est des étoiles.
    Différents mais pareils.
    On est des morceaux de quelque chose de plus grand.
    Une Constellation.
    La Constellation.
    La Constellation ?
    C’est comme ça que ça s’appelle ?
    Ce mot, je l’ai jamais entendu mais pourtant, je le connais.
    Et J’entends le tambour.
    Le tambour des étoiles.
    Le même tambour dans nos ventres.
    Stéphane Servant s’essaye avec Sirius au genre vastement exploré, notamment par le cinéma, du post-apocalyptique. « J’avais envie d’apporter ma petite pierre à ce genre littéraire qui permet d’interroger très directement le présent ». En réalité, Stéphane Servant excelle dans ce genre sans y perdre sa patte, onirique, comme un conte. N'était-ce pas une évidence qu’un auteur au style si musical et sonore imagine un monde semblable au nôtre qui se détruise peu à peu et revienne à quelque chose d’ancestral, aussi ancestral que la tradition orale du conte ? 

    Dans ce genre littéraire si particulier, Stéphane Servant s’essaye ainsi à un rythme plus intense (c’est ce qui rend le roman plus accessible) et sème le chemin aventureux des deux héros d’embûches, mais aussi de rencontres, de soutiens, d’aides. C’est addictif, angoissant parfois, voire bercé d’horreurs, mais cela nous amène irrémédiablement, et avec beaucoup de justesse, à penser à notre monde.

    « Je ponctue mon roman d’interrogations : Quand le monde finit-il vraiment ? Si nous devions sauver une seule chose, quelle serait-elle ? La fin du monde va-t-elle de pair avec la fin de l’humanité ? Ou bien est-ce seulement une remise à zéro ? Un recommencement ? »

    On perd toujours tout, il ne restera rien de nous.
    Stéphane Servant raconte donc beaucoup de choses de notre monde à travers ce futur catastrophique qui pourrait être le nôtre. Il nous fait réfléchir à notre rapport aux autres, au monde, à l’Histoire et ce qu’elle nous apprend de nous-mêmes, à la religion également, réponse peut-être consolatrice pour ceux qui, perdus, se retrouvent démunis. Il parle d’endoctrinement, d’exil, de migration… « Sirius me permet de parler de sujets très contemporains, et entre autres de l’exil. Dans un monde où tout s’écroule, mes personnages sont pareils à des réfugiés. Bien souvent, ils ne savent pas où ils dormiront le soir même. Ils ne savent pas si on leur donnera la chasse, si on leur fermera la porte au nez, ou si leur route s’arrêtera au pied d’un mur. Dans ce monde, les poings fermés sont plus nombreux que les mains tendues. »
    « Tant que nous sommes vivants, le monde n’est pas mort. »
    Pourtant, Stéphane Servant ne propose pas un roman dur, plombant et effrayant. Il ne promet pas au lecteur une fin prochaine, douloureuse et irrémédiable, de son monde. Comme je le disais ci-dessus, il l’interroge, mais malgré tout, il lui donne aussi un peu d’espoir.

    Cet espoir, il le propose dans la beauté de notre monde et de sa sauvagerie. Oui, il met en évidence la sauvagerie du monde, mais une sauvagerie belle, fascinante ; en un mot sublime, dans son sens premier : qui repousse et attire à la fois.

    À travers cette peur de l’autre, des catastrophes, de l’horreur humaine et de notre part sauvage, il raconte que si « La Terre se meurt, c’est terrifiant, mais aussi sublime. Car c’est peut-être quand on sait que l’on va perdre quelque chose qu’on le redécouvre, qu’on le regarde avec un œil neuf. Et si, finalement, l’extinction progressive du vivant révélait l’infinie poésie de ce monde si fragile ? » Peut-être que, comme Timothée de Fombelle le dit dans Neverland, Stéphane Servant nous propose « une beauté qui console » ?
    « Le monde ne lui avait jamais paru aussi beau que depuis qu’elle avait compris qu’il était en train de disparaître. »
    Pourtant, avec cette sauvagerie, horrible et belle — sublime —, de l’homme, l’écrivain interroge aussi le lecteur sur la part animale qui le compose. « Quand tout aura disparu, que restera-t-il des hommes ? Une fois dépouillés de tout, qui sommes-nous vraiment ? Sommes-nous différents des animaux que nous traitions autrefois comme des inférieurs ? »

    Avec Sirius, Stéphane Servant a remué une part de moi qui ne demandait qu'à être bousculée et que j'espère réussir à garder éveillée : cette part lumineuse et mystérieuse qui communique avec tout ce qu'il se passe autour de moi, dans la nature et dans les profondeurs de la conscience animale. Il ramène l’homme à son animalité et fait réfléchir le lecteur à son rapport aux animaux, à la nature. En posant, comme une évidence, ce lien inaliénable entre la nature et nous, il nous fait nous interroger sur ce lien, sans sentence, et nous fait retourner à la nature pour réveiller cette part de soi peut-être plus essentielle que n’importe laquelle des autres parts qui nous composent. C’est avec une grande poésie, beaucoup d’empathie et un personnage d’enfant (sauvage ?) incroyablement juste, touchant et nuancé, que Stéphane Servant réussit cette prouesse littéraire que je n’avais jamais lue ailleurs jusque-là.

    « Les animaux sont le révélateur de la nature humaine, dans toutes ses contradictions. Des hommes, ils mettent en lumières les peurs, les espoirs, la solitude, l’aliénation, les failles, les rêves et les cauchemars. Ils bousculent leurs certitudes, les poussent dans leurs retranchements, font tomber les masques. »
    « Elle est là, la vraie fin du monde, Avril. Sans amour, le monde est un désert. »
    Finalement, c’est en interrogeant ce lien intime et intérieur avec le monde, ce lien évident à la nature et aux animaux, que Stéphane Servant ramène le roman à une forme d’introspection intime et touchante. Il montre, de façon très tendre, l’animalité innocente de l’enfance et, à travers des personnages attachants et construits avec finesse, il se demande une nouvelle fois ce que c’est de grandir.

    Dans toute la douceur des relations que tissent les personnages et à travers ces réflexions qui passent, non pas par de grands discours, mais par les ressentis de ces personnages, Stéphane Servant ne peut s’empêcher de creuser au plus profond des protagonistes pour y chercher quelque chose d’universel, d’humain, de bouleversant.
    « Tu sais d’où vient la tristesse, Avril ? Elle vient des silences, pas des mots. »
    Stéphane Servant fait donc honneur avec Sirius à son œuvre littéraire qui ne cesse d’être plus surprenante et singulière à chaque livre. Ce nouveau roman est grandiose par l’alliage parfait qu’il forge entre forme et fond. Le genre littéraire est maîtrisé avec perfection — Stéphane Servant proposant un roman rythmé et haletant, sans oublier son style introspectif et poétique — pour poser, sans ton sentencieux, mais avec beaucoup de douceur et un style remuant, ébranlant, beaucoup de questions sur notre monde. C’est une ode au renouveau, dans une sauvagerie sublime, qu’il apporte à travers un roman où la forme est réfléchie jusqu’aux chapitres, numérotés à l’envers, comme un compte à rebours qui emmène peut-être vers la fin, peut-être vers une renaissance.

    Ce grand écrivain, dans Sirius (roman immanquable de la rentrée littéraire et de la littérature tout court), interroge notre monde jusqu’à sa littérature, et se demande ce qu’elle y apporte.

    « Après les attentats de novembre 2015, je me suis beaucoup interrogé sur mon métier. J’écris pour la jeunesse, car je crois, un peu naïvement sans doute, au pouvoir émancipateur de la littérature. Et pourtant, des jeunes gens ont assassiné leurs semblables, au nom d’une idéologie mortifère. Des jeunes gens qui sans doute avaient été bercés par nos livres. Alors à quoi servent les histoires ? »

    Sirius propose ainsi, à travers la question de notre animalité et celle de notre rapport à la sauvagerie du monde, cette réflexion, bouleversante et fascinante : la littérature nous sauverait-elle en nous rappelant qui nous sommes ?
    « C’est comme ça que je survis. Sans les histoires, je serais mort aujourd’hui. »



    ____________________

    Alors que le monde se meurt, Avril, une jeune fille, tente tant bien que mal d'élever Kid. Entre leurs expéditions pour trouver de la nourriture et les leçons données au petit garçon, le temps s'écoule doucement... jusqu'au jour où le mystérieux passé d'Avril les jette brutalement sur la route. Il leur faut maintenant survivre sur une terre stérile pleine de dangers. Stéphane Servant, avec tout son talent de conteur, nous plonge dans un univers post-apocalyptique aussi fascinant que vénéneux. Une lecture addictive !

    De Stéphane Servant
    Éditions Le Rouergue, collection Épik
    480 pages
    16,50 €

    « Le monde ne lui avait jamais paru aussi beau que depuis qu’elle avait compris qu’il était en train de disparaître. » | Sirius, de Stéphane Servant

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  • Analyse détaillée & à fleur de peau pour comprendre pourquoi ce roman est un chef d'œuvre littéraire pour adolescents.

    J’ai lu Qui es-tu Alaska ? pour la première fois il y a 4 ans. Ce livre m’avait touché et remué mais c’est Nos étoiles contraires que j’ai longtemps considéré comme mon roman greenien préféré : c’était pour moi son livre le plus intense, celui qui avait trouvé en moi le plus de sens. Si Nos étoiles contraires a, il est vrai, une intensité émotionnelle singulière, Qui es-tu Alaska ? trouve sa véritable force ailleurs et c’est ce qui en fait pour moi, après cette relecture, un chef d’œuvre littéraire, plus que dans les rangs de la bibliographie de John Green, mais dans la littérature pour adolescents entière.

    Alors quelle est l’intensité d’Alaska ? Qu’est-ce qui en fait un chef d’œuvre ?


    Les différentes couvertures françaises de Qui es-tu Alaska reprennent les différents symboles du livre : la fumée de la cigarette, la marguerite, le labyrinthe, la bande d'amis...

    Miles Halter est fasciné par les dernières paroles célèbres et impatient de quitter sa vie protégée dans le cocon familial. Il part en pensionnat en quête de ce que Rabelais, mourant, appelait son «Grand Peut-être».
    Beaucoup de découvertes attendent Miles à Culver Creek, notamment Alaska Young. Intelligente, drôle, écorchée et mortellement sexy, Alaska va attirer Miles dans son labyrinthe et le propulser dans le Grand Peut-être.

    La concordance forme / fond

    John Green propose dès son premier roman une narration finement pensée, qui détache son œuvre du lot autant sur la forme que sur le fond.

    La structure, d’abord, est très intelligemment construite : le livre est scindé en deux parties — avant et après — représentant chacune d’elle 139 jours de l’année scolaire des protagonistes. John Green explique avoir voulu faire intervenir l’évènement central (SPOILER : la mort d’Alaska Young) au milieu de l’année scolaire des protagonistes.

    La seconde partie du livre, contrairement à la première, présente quelques passages au présent de narration quand Miles (alias le Gros) et Chip (alias le Colonel) SPOILER apprennent la mort d’Alaska. Il y a, derrière ce procédé, une vraie réflexion de la part de John Green : « Quand le Gros parle SPOILER de la mort d’Alaska, il raconte quelque chose qui, pour lui, est toujours en train de survenir, une histoire qu’il n’a pas assimilée ni dépassée. Pour moi, du moins, SPOILER c’est ainsi que le trauma fonctionne. »

    La scène de la fellation, fameuse scène qui a notamment valu au roman d’être banni de nombreuses bibliothèques d’établissements scolaires aux États-Unis, est défendue par John Green pour sa forme qui n’en fait en aucun cas une scène érotique ou pornographique. Il raconte avoir beaucoup travaillé l’écriture de cette scène entre SPOILER Lara et Miles en opposition à la scène du chapitre suivant où SPOILER Alaska et Miles échangent de langoureux baisers. La première est écrite de manière « clinique », très descriptive, sans sensualité : on utilise le mot « pénis », les deux personnages se cherchent de manière purement physique. Dans la scène suivante, la description est poétique, sensible, sensuelle voire érotique. Pourtant, c’est une scène de baiser où les deux personnages sont tout ce qu’il y a de plus habillés. C’est donc une ode, pour John Green, « à la pelle torride où chacun reste habillé » avant « les relations sexuelles insipides qui n’apportent aucune joie à personne ».

    De plus, comme dans notre vie, les grandes questions se mêlent dans l’écriture de John Green à celles du quotidien et des banalités. L’auteur utilise ainsi des procédés d’écriture identiques à ceux de ses autres romans en faisant surgir des réflexions souvent existentielles de manière parfaitement fluide au milieu d’actions ou de réflexions bien plus futiles, quotidiennes.
    J’ai pris le Colonel dans mes bras, mes poings serrés sur ses épaules, et il a enroulé ses bras courts autour de ma taille de toutes ses forces. Je sentais sa poitrine se soulever, tout en réalisant encore et encore que nous étions toujours vivants. Ça me venait par vagues, accrochés l’un à l’autre, en larmes. Et je me suis dit : « Putain, ce qu’on doit avoir l’air de mauviettes », mais ça n’a que très peu d’importance quand on vient de se rendre compte, si longtemps après, qu’on est toujours en vie.
    John Green use tout le long d’une narration à la première personne du singulier semblable à un récit à voix haute de son année scolaire. Il s’adresse au lecteur et la narration ne change pleinement qu’à la fin, de manière habile, quand l’auteur conclut son roman sur la dissertation de théologie que Miles rend à Mr Hyde, son professeur. C’est un procédé qui a été réutilisé dans d’autres romans pour adolescents (par exemple Sujet : Tragédie, lui aussi publié chez Gallimard Jeunesse) mais qui est souvent jugé comme trop didactique, la dissertation étant une réflexion purement théologique de John Green. Il me semble pourtant que ce procédé est particulièrement intéressant du fait de son aspect conclusif qui fait lien entre la conclusion écrite de l’année scolaire de Miles et de la conclusion (écrite, donc) du livre. C’est aussi pertinent car parfaitement inséré dans l’histoire.


    Outre tous ces procédés d’écriture, ces réflexions et ces exemples de la qualité formelle de Qui es-tu Alaska ?, c’est le point de vue de Miles qui offre la plus pertinente association entre fond et forme du livre. Ce choix narratif est loin d’être anodin et mûrement réfléchi par John Green qui peut ainsi en jouer pour accentuer le mystère Alaska. Étant donné que l’histoire est du point de vue de Miles, le regard qu’on a sur Alaska est donc :

    1. Magnifié : « L’attirance du Gros pour Alaska, comme toutes les attirances, est éminemment subjective », explique John Green. Est-on donc sûr qu’Alaska est « magnifique » ? Ce jugement de beauté n’est-il pas, de toute façon, que subjectif ?
    2. Plus incertain encore. John Green joue de la vision parcellaire qu’on a d’Alaska : la première fois que Miles parle ainsi seul avec Alaska, c’est la nuit, et il ne la voit que partiellement. Par ailleurs, la description qu’on a du personnage est floue : elle a les cheveux acajou, les yeux verts et des formes pulpeuses. C’est tout ce que l’on sait.


    Les couvertures étrangères proposent aussi d'autres visions du livre et reprennent les symboles du roman : la fumée, la marguerite, les tulipes blanches, le labyrinthe, l'eau du lac (et des larmes ?), Vine Station...
    Vous pouvez toutes les retrouver sur le site John Green France.

    Des personnages profonds… et faillibles

    Dans ce roman, John Green dresse le portrait d’adolescents en quête 1) d’un Grand Peut-Être et 2) de soi. Les deux quêtes étant intrinsèquement liées.

    Ces personnages sont minutieusement construits, au fur et à mesure des évènements, des dialogues — adroits et intelligents, mais toujours crédibles — et au fil de l’année scolaire qui s’écoule.
    Lorsque les adultes disent avec un sourire imbécile et sournois : « les adolescents se croient invincibles », ils ne se doutent pas à quel point ils ont raison. Inutile de perdre espoir car nous ne pouvons être brisés irrémédiablement. Nous pensons être invincibles parce que nous le sommes. Nous ne pouvons être nés ni mourir. Nous sommes comme les énergies, nous changeons seulement de forme, de taille et de manière de nous manifester. 
    Les adultes l'oublient en vieillissant.
    Ce que John Green, à travers ses personnages, arrive à transmettre, c’est l’essence même de l’adolescence : ce sentiment de grandeur et d’invincibilité que l’on ressent à cet âge-là (le Gros le dit lui-même, les adolescents se croient invincibles car, en tant qu’humains, nous sommes invincibles). Les trajectoires de ces adolescents se croisent donc dans leur quotidien qu’ils veulent magnifier, vivre à 100%, et dans cet espoir, plus ou moins grand, plus ou moins ambitieux, plus ou moins dangereux, d’Avenir. Ils sont tous, à leur manière, tendus vers un après, vers un Grand Peut-Être.
    - Auden, a-t-elle annoncé, quelles sont ses dernières paroles ?
    - Je ne les connais pas. Jamais entendu parler de lui.
    - Jamais entendu parler de lui ? Pauvre inculte ! Approche et lis cette phrase.
    Je me suis approché et j'ai lu la phrase qu'elle suivait du doigt.
    - « Tu aimeras ton voisin tordu / de ton cœur tordu », ai-je lu à voix haute. Oui. C'est pas mal.
    - Pas mal ? Ben voyons, les tortifrites sont pas mal. Faire l'amour est pas mal drôle. Le soleil pas mal chaud. Putain, ce truc en dit tellement sur l'amour et les gens cassés, c'est exactement ça.
    Comme le rappelle ce dialogue entre Alaska et Miles, ce qui rend ces personnages ô combien touchants et attachants, c’est qu’ils ont tous des failles qu’ils dévoilent au fur et à mesure de l’intrigue.


    John Green le dit à la fin du livre (édition collector) : son personnage principal est faible, « Miles n’est pas juste un héros, à l’image de tous les mortels », et « par ailleurs, le boulot du lecteur (et plus généralement de tout être humain) est d’avoir de l’empathie pour les gens imparfaits et indécis rencontrés dans les livres et dans la vie. »

    Ces failles sont donc plus ou moins profondes, découlant parfois de leurs actions ou de blessures bien plus lointaines (comme celles d’Alaska). Elles restent en tout cas fidèles à la réalité de l’adolescence, tant dans sa banalité que dans le caractère exceptionnel d’évènements comme SPOILER la mort d’Alaska dans le livre. Cet évènement SPOILER met tout un lycée, et particulièrement les amis d’Alaska, face à une épreuve bien plus grande qu’eux. Elle amène aussi tout un ensemble de questions métaphysiques qui, si elles dépassent les hommes et les femmes, nous dépasse bien plus encore à cet âge-là.

    Le roman mêle ainsi avec une grande justesse la douce excitation de l’adolescence (les canulars, l’humour, les amitiés, le sexe et les premières fois) et sa profonde souffrance. Qui es-tu Alaska ? exprime en fait l’intensité de l’adolescence, sa violence émotionnelle à la fois transcendante et bouleversante.

    Par ailleurs, John Green tisse des relations complexes entre ses personnages. C’est ce qui rend le livre plus profond encore et les personnages plus intéressants et véridiques. « Je ne crois pas que, dans la voie, on soit ou a) amoureux ou b) pas amoureux. Les sentiments qu’on éprouve les uns pour les autres sont complexes et le fruit d’une multitude de désirs et de peurs entremêlés. » C’est ce qu’il transmet dans Qui es-tu Alaska ? au travers de son histoire où les personnages, agrégés dans une bande d’amis aux liens étroits, remettent en question, ensemble ou seuls, de nombreuses certitudes qu’ils n’étaient pas prêts à affronter.
    Alors je suis retourné dans ma chambre et je me suis écroulé sur mon lit, en me disant que si les gens étaient de la pluie, j'étais de la bruine et elle, un ouragan.
    Alaska est le personnage central du livre : ce n’est ni la narratrice, ni l’héroïne, mais c’est autour d’elle que l’intrigue et les personnages s’orientent. Tous un peu amoureux, tous amis, tous fascinés par ce personnage hors du commun, ils seront SPOILER complètement déroutés et perdus par la mort de celle-ci. Ce personnage est l’un des plus étonnants, fascinants, déroutants et mystérieux de tous ceux que j’ai pu rencontrer à travers mes lectures.

    Alaska est un personnage flou qu’on ne cerne jamais, comme le Gros ou les autres personnages du roman. Elle est à l’image de son nom qui signifie « celui contre lequel la mer se brise » et, comme le dit John Green, « c’est précisément ce que vit Alaska. Elle a l’impression que la mer se brise contre elle, encore et toujours, avec le bouleversement, l’excitation et la douleur qui en découlent. » C’est ce qui en fait une véritable héroïne de roman, un personnage complet et complexe, à la fois incroyablement nuancée et, par toutes les failles qu’elle montre — montrant au passage que l’adolescence a aussi son lot de douleurs et de difficultés, pas toujours expliquées — , touchante et bouleversante.
    « J’aime [le nom d’] Alaska parce que c’est un nom grandiose, mystérieux et lointain, le nom d’un de nos États mais un État reculé et fantasmé, à l’image d’Alaska que ses camarades de classe fantasment (pour le pire). »

    Ce formidable personnage démontre par ailleurs :

    1. comment on idéalise des gens, jusqu’à leur prêter des qualités et des caractéristiques qu’on ne leur a que imaginées et fantasmées ;
    2. comment une personne a ainsi plusieurs façons d'être et d’être représentée, existant ainsi de manière multiple à travers le regard de tous les autres ;
    3. comment en tant que société / hommes machistes on objectifie les femmes, constat fait à travers le regard de cette antisexiste formidablement féministe qu’est Alaska. (Et du féminisme dans un roman pour adolescents autant lu dans le monde, c’est vraiment positif.)

    J’avais envie d’en savoir plus sur elle, sur Vine Station, sur l’avenir.
    - Parfois, j’ai du mal à te cerner
    Elle ne m’a même pas regardé. Elle a souri, les yeux rivés sur l’écran.
    - Tu ne me cerneras jamais. Tout est là.


    John Green parle dans cette vidéo du bannissement de Qui es-tu Alaska ? de bibliothèques (scolaires) aux États-Unis.
    Une traduction de la vidéo est disponible sur le site John Green France.

    De la résilience

    L’un des grands thèmes de Qui es-tu Alaska ? est la notion de résilience. La résilience est la capacité qu’on a à surmonter les traumatismes. John Green met au cœur de son intrigue SPOILER et de la mort d’Alaska cette qualité humaine à mes yeux extrêmement émouvante qui nous permet d’aller au-delà de quelque chose qui nous a profondément ébranlé.

    Cette notion de résilience est donc amenée non pas de manière didactique à mes yeux, comme le pensent beaucoup de lecteurs en lisant la dissertation finale du Gros, mais par une histoire, par la réflexion personnelle et très émouvante d’un personnage coupable, remué par les évènements, déchiré entre plusieurs sentiments qui apportent nuances et profondeur à ce héros.
    Voici donc la question avec laquelle je vous laisse : quelles sont vos raisons d’espérer ?
    Pour ressentir cette résilience, profondément humaine, Qui es-tu Alaska ? pose la question de l’espérance : les personnages, comme le lecteur, se demandent quelles sont leurs raisons d’espérer.

    Cette question de l’espérance est aussi intéressante car elle est mise en relation à toute la réflexion théologique que John Green développe dans son roman. « J’ai toujours trouvé curieux que ces gens qui voulaient bannir le livre des écoles osent prétendre qu’il offense les valeurs chrétiennes. Or les valeurs chrétiennes essentielles — espérance profonde, pardon universel — sont les valeurs centrales défendues au dernier chapitre. »


    C’est l’un des aspects les plus étonnants du livre, mais aussi des plus intéressants, que je n’avais pas remarqué à ma première lecture. John Green conceptualise, voire vulgarise, ici tout un ensemble de concepts de théologie issus de divers courants religieux. C’est l’un des aspects autobiographiques du roman, John Green ayant étudié la théologie avant l’écriture de Qui es-tu Alaska ? Il y parle donc notamment de la mort, de ce qui vient après et de ce que la religion apporte comme philosophie ou plus souvent comme consolation à cette inévitabilité de la mort et plus tard de l’oubli.
    Comment allons-nous sortir de ce labyrinthe de souffrance ? Alaska Young.
    À toutes ces questions d’espérance, de mort et de résilience, est associée la métaphore du labyrinthe de Simon Bolivar dont les dernières paroles seraient : « Nom de dieu, comment sortir de ce labyrinthe ? » Ce labyrinthe n’est pas celui de la vie mais bien celui de la souffrance, sur lequel s’interroge Alaska qui souffre de raisons qui nous sont plus ou moins inconnues — les connaît-elle elle-même ? SPOILER Après sa mort, tous les personnages seront alors bien obligés de faire face, inévitablement, à cette interrogation qui oriente la seconde partie du livre en même temps : comment sortir de ce labyrinthe de souffrance ?

    Le Colonel et le Gros se demandent en même temps où est leur responsabilité dans ce drame et comment vivre avec cette culpabilité : c’est, en quelques sortes, leur labyrinthe. Le Colonel, profondément tourné vers l’espoir, finira par déclarer SPOILER :
    C’est moi qui choisis le labyrinthe. Il craint, mais c’est moi qui l’ai choisi.
    Cette déclaration prouve finalement aussi les choix individuels que chacun peut faire. Le libre-arbitre est pour John Green l’une des questions importantes du livre :

    1. En questionnant le choix de Miles de partir en quête de son Grand Peut-Être qui est un choix de garçon privilégié dans une famille aisée : « Dans quelle mesure notre libre-arbitre est-il régi par notre vécu ? Je n’ai pas la réponse. Cependant, je vais continuer d’écrire des histoires qui posent et reposent la question sous différents angles. Et, avec un peu de chance, nous commencerons à comprendre si la faute est dans nos étoiles ou en nous-mêmes. »
    2. En montrant SPOILER les décisions que prend finalement Miles en choisissant du réconfort, en choisissant qu’Alaska lui a pardonné : « Comment peut-on trouver le moyen de se supporter et peut-on encore être pardonné quand la personne qui doit vous accorder ce pardon n’est plus là ? […] Le Gros finit par trouver une réponse qui lui apporte du réconfort, mais pour ce faire, il doit s’impliquer davantage dans ses choix et dans sa vie. »

    SPOILER Alors je sais qu'elle me pardonne, comme je lui pardonne. Les dernières paroles d'Edison sont: « C'est très beau ici. » J'ignore où ça se trouve, mais sûrement quelque part et j'espère que c'est beau.

    À l'occasion des dix ans du livre, le site John Green France a réuni et traduit de nombreuses informations sur la publication du roman, sa création et son succès — informations que vous trouvez également dans l'édition collector du livre.

    Et de nombreux autres sens

    Les nombreux sens liés à cette notion de résilience, qui englobe des réflexions différentes (l’espérance, le libre-arbitre, la capacité à se donner le droit d’être pardonné), tissent donc un ensemble de questions auxquelles s’intéressent John Green dans son œuvre en entier. On le voit quand il dit, ci-dessus, qu’il cherche à comprendre « si la faute est dans nos étoiles ou en nous-mêmes ». La référence est évidente au titre anglais de Nos étoiles contraires : The Fault in our Stars.
    Donc ce type, François Rabelais, le poète, a dit sur son lit de mort : « Je pars en quête d'un Grand Peut-Être. » Voilà ma raison. Je ne veux pas attendre d'être mort pour partir en quête d'un Grand Peut-Être.
    L’idée du Grand Peut-Être est un sujet du roman dont je n’ai pas parlé mais qui me fascine et me parle pourtant beaucoup. Il est traité de manière très émouvante à travers le personnage du Gros qui cherche dans son pensionnat, avec ses amis et cette émancipation qui le rapproche de l’avenir, son Grand Peut-Être, sa raison d’être, ce qui lui donne une raison de vivre… et d’espérer ? C’est aussi un thème rarement traité dans les romans pour adolescents qui ressentent pourtant intensément leurs émotions et vivent intensément cette partie d’eux tournée vers l’avenir, tournée vers des Peut-Être.


    Qui es-tu Alaska ? explore donc, à lui seul, de nombreux thèmes tous plus intéressants les uns que les autres. On en a déjà parlé : le féminisme d’Alaska, la manière qu’on a d’idéaliser les gens, la notion de libre-arbitre… En fait, John Green y pose beaucoup de questions — sans en donner les réponses — et c’est ce qui participe à donner cette profondeur au roman. Néanmoins, le roman est d’une telle justesse que l’auteur propose deux façons de lire son roman :

    1. Il explique dans le questions-réponses à la fin du roman qu’on peut tout à faire lire un livre sans le décortiquer. Il cite alors Salinger (d’une dédicace de l’un de ses romans) : « S’il reste un lecteur amateur dans le monde — ou un lecteur expéditif —, je le ou la prie avec une affection et une reconnaissance indicibles de partager cette dédicace avec ma femme et mes enfants. » On peut donc, pour John Green ou Salinger, « lire un livre et passer à autre chose dans la foulée, l’aimer sans s’appesantir. »
    2. Mais ce qui me semble plus intéressant, comme John Green le pense, c’est pour moi une lecture « critique », aborder un livre « de mille manières différentes ». « Il fallait que le lecteur repousse de toutes ses forces ce sentiment d’absurdité et trouve espoir en une vie faite aussi de chagrins non résolus et sans solution. »

    On reste donc, à la fin de Qui es-tu Alaska ?, comme les personnages en fait, dans ce sentiment si ce n’est d’absurdité en tout cas de mystère ; beaucoup de choses sont à éclaircir, à réfléchir encore, à fouiller. C’est ce qui fait pour moi que ce roman est un grand livre : il est d’une profondeur étonnante et, même à ma deuxième lecture, il me semble qu’il me reste encore beaucoup de choses à découvrir de Qui es-tu Alaska ?

    C’est à l’image de ce que John Green dit dans Qui es-tu Alaska ? et de ce à quoi font face les personnages dans l’histoire : « Dans la vie, on se heurte à des questions — des questions d’importance — qui appellent une réponse, qui méritent une réponse, et qui pourtant resteront sans réponse. »

    Et j’adhère à la conclusion de John Green qui répond, quand on lui demande s’il a trouvé son Grand Peut-Être — et cette réponse me semble tout à fait appropriée à notre recherche de réponses à de grandes questions — : « Le plaisir est dans la quête, c’est ce que j’ai fini par comprendre. »




    Un chef d’œuvre

    L’intensité de Qui es-tu Alaska ? n’est donc pas que celle d’une émotion, quoique cristallisée ici avec justesse et nuances, mêlant culpabilité, besoin de pardon, tristesse et colère, mais aussi celle du sens. Tout auréolé de mystères, ce roman est aussi complexe à cerner que l’est Alaska aux yeux de ses amis, et le restera sans doute autant qu’Alaska restera floue — « un souvenir flou », comme Qui es-tu Alaska ? a failli se nommer.

    Par ailleurs, je soutiens ce que je disais du roman dans ma première (et piètre !) chronique de Qui es-tu Alaska ? il y a 4 ans : on ressort différent de cette lecture. Ce roman de John Green m’a profondément touché et a répondu à des questions qui peuvent me tournebouler le cerveau au même titre qu’il m’a ouvert d’autres horizons.

    Qui es-tu Alaska ? est donc un chef d’œuvre dans tous les sens de sa définition (proposée par les très gentils Larousse, L’Internaute et Trésor de la langue française) :

    • « Œuvre d'art, littéraire ou non, qui touche à la perfection », « dont les qualités sont reconnues de tous » : Qui es-tu Alaska ? est, par tous les points que j’ai détaillé, une grande œuvre littéraire qui a par ailleurs enthousiasmé de très, très nombreux lecteurs à travers le monde ;
    • « La meilleure œuvre d’un artiste », ce roman réunissant à mon sens toutes les qualités de forme et de sens des livres de John Green ;
    • « Une œuvre majeure parfaite en son genre » en littérature pour adolescents, l’auteur dépeignant, avec une grande justesse, des adolescents qui se confrontent de plein fouet à leur envie de Grand Peut-Être et à leur invincibilité, dans toutes leurs failles et leur intelligence.

    Kaya Scodelario, figurant sur cette très belle affiche fan made, a longtemps fait l'objet de rumeurs : elle aurait été pressentie (mais peut-être n'est-ce que par les fans) pour jouer Alaska dans une adaptation cinématographique.
    Cette adaptation devrait avoir lieu, produite par la Paramount, qui a acheté définitivement les droits il y a plus de dix ans, mais rien n'est encore sûr.
    Pour l'instant, une réalisatrice a été annoncée (Rebecca Thomas) mais également les scénaristes et les producteurs ayant participé à la création des films Nos étoiles contraires et La face cachée de Margo
    Plus d'informations sur le site John Green France, ICI et ICI.

    Un petit mot sur l’édition collector

    Parue, en 2015, aux éditions Gallimard, la version collector de Qui es-tu Alaska ? apporte de nombreux contenus exclusifs. Outre sa fabrication luxueuse (édition cartonnée avec jaquette, à l’image des hardbacks anglophones), le roman est enrichi de commentaires de John Green et de son éditrice, Julie Strauss-Gabel, autour du roman, de la chronologie et de scènes réécrites.

    Ce sont des contenus passionnants qui permettent de retracer l’histoire du manuscrit (de façon souvent émouvante) et qui m’ont aussi particulièrement intéressé en tant que futur éditeur. On comprend le rôle primordial qu’ont joué des figures éditoriales dans ce roman et le travail qui a pu être effectué sur le manuscrit, différent de la première à la seconde partie.

    La grosse vingtaine de pages finale propose un ensemble de questions-réponses issues d’internet (Tumblr, mails, etc.) qui permettent de cerner avec plus de profondeur l’œuvre de John Green et de comprendre l’importante part autobiographique de l’histoire.

    Cette édition n’est pas très coûteuse (tout juste 20€) pour un objet éditorial incroyablement riche et instructif.

    Qui es-tu Alaska ?, le chef d'œuvre de John Green

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