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  • Timothée,

    Quand j'ai découvert tes textes, j'avais encore mes deux pieds dans l'enfance. Je ne suis pas sûr d'être ceux qui ont grandi trop vite, au contraire. J'ai plutôt l'impression d'être de ceux qui n'ont pas fini de grandir.

    Aujourd'hui, je suis encore à la lisière « dans les hauts territoires de l’enfance, derrière les torrents, les ronces, les forêts, après les granges brûlantes et les longs couloirs de parquet » sur ces chemins qui « vers le bord du royaume, longent les falaises ou le grillage et laissent voir une plaine tout en bas »… Dans cette plaine, tout en bas, il y a le « pays des lendemains », ce pays du monde adulte, celui vers lequel je penche, avec un pied à moitié posé sur ce nouveau territoire, tout mêlé d’embruns de peurs et d’envies qui me déchirent à l’intérieur. Là, près des noyaux de cerises — ceux qui font échos, tu le dis, au monde adulte — attrapés durant l’enfance, cueillis à sa lisière.

    Alors que ces noyaux se déployaient, en moi, avec ardeur et brûlures, tu m’as attrapé au passage, durant ton chemin de ronde, comme dans chacun de tes romans auparavant. Mais au lieu de m’entraîner, cette fois-ci, au creux de Neverland, au plus profond du pays de l’enfance, tu m’as fait longer avec une immense douceur le chemin de ronde que tu parcourais alors. Comme tu allongeais avec tendresse la tristesse derrière toi il y a trois ans maintenant, dans Le Livre de Perle, tu m’as proposé là une balade, toute intime, au plus près de l’enfance.

    « Je me souviens de ce besoin qui m’a envahi un jour d’attraper l’enfance pour la tenir, comme dans une cage entre mes mains fermées, et la montrer aux autres en écartant doucement les doigts.
    - Regarde, elle est là. Tu la vois ?
    C’est arrivé au milieu de ma vie. Autant d’années à vivre, peut-être, que de temps vécu. J’avais senti l’absence de l’enfance dans tout ce qui commandait la marche du monde à ce moment-là. Et ce monde ressemblait à une steppe, une plaine asséchée, fendue de colonnes de guerriers. Aucune trace de l’enfance nulle part. La terre craquait tout autour. » 

    Tu t’es livré, comme on enlève des pansements qui cachent encore quelque blessure. Comme un enfant perdu, tu en as demandé d’autres, mais jamais tu n’as semblé souffrir. Les souvenirs que tu m’as raconté m’ont parlé comme si tu racontais les miens. Et, ce n’est pas que je n’ai pas aimé entendre tes souvenirs, mais c’est ce chemin que tu as tracé pour ceux qui voudront bien t’écouter qui m’a touché, derrière les noyaux de cerise, dans ce que je garde d’enfance. Tu m’y as ainsi ramené, avec beaucoup de délicatesse et des mots choisis avec le même soin que quand on soulève les rideaux pour épier la nuit dans ses replis les plus mystérieux.

    « Un matin, je me suis agenouillé sur le sable des rivières. J'ai tamisé lentement, jour après jour. Mais ce qui m'intéresse ce n'est pas ce qui reste dans le tamis. Ce qui m'intéresse c'est justement ce qui traverse, ce qui échappe, un sable plus fin qu'une fumée. C'est l'enfance. »

    Cette minutie du bon mot, tu la portes depuis longtemps, architecte et menuisier que tu es. Mais après avoir construit tout un village, tu descends des dirigeables, qui te poursuivent sur tes couvertures autant que Vango sur les toits de Paris, et de l’arbre de Tobie pour nous raconter ce qu’il y a, aux fondations de tout ça. Ce parcours, tu le fais comme les quêtes que tes héros ont menées dans tes précédents romans, en rappelant que la vie suit de très près l’imaginaire, comme un petit chien, mais que jamais elle ne le dépasse. Tu prends ton cheval, tes outils et tes mots, et tu retournes à la source de cette enfance. Tous tes mots ne m’ont jamais paru aussi mélodieux que dans cette histoire remplie de métaphores et de noyaux fondants, à travers cette quête qui mélange habilement, comme dans tes autres textes, ces deux mondes qui se côtoient de près et dont les frontières sont plus poreuses qu’une éponge dans un cours d’eau.
    Le réel et l’imaginaire. Ils s’imbriquent au fil des diverses temporalités du récit qui nous donne bientôt plus envie de croire au Timothée sur son cheval, tel à un rêve de ta Victoria, qui remonte vaillamment le cours de sa vie pour revenir à l’enfance qu’il a peut-être perdu, là, quelque part au bord du chemin, comme deux sentiers qui se séparent.


    Interview en vidéo de Timothée de Fombelle par la librairie Mollat

    Peut-être que ton roman, empreint de respect envers l’enfance, dans le souci minutieux du travail que tu sembles avoir porté, est parfois trop métaphorique. Il peut perdre le lecteur et le laisser sur le bord du chemin. Il m’a fallu être patient, savoir poser le livre, respirer un peu, regarder le paysage qui défilait à travers la vitre du bus, repenser à tout ça, avant de me remettre en route. Pourtant, je crois que j’ai aimé cette patience qui m’a rappelé le côté doucement perturbateur qu’a toujours l’enfance dans tes romans.

    « Ce que l'on fait nous dépasse quelques fois. C'est une histoire de confiance et de liberté. On n'est jamais à l'abri que ça marche. »
    Ta quête s’achève sur cette rencontre qui a remué le « papillon obscur » qui s’agite au fond de moi. Avec la même tendresse et la même minutie que dans tout le reste de ton texte, tu détaches une partie de toi qui s’en va vers l’enfance. N’est-ce pas ce que nous a appris Anne-Laure Bondoux ? « Est-ce qu’il faut toujours perdre une part de soi pour que la vie continue ? » Mais, avec Neverland, tu as pensé à tout : tu nous donnes une consolation, comme un pansement d’enfants perdus. Tu me l’as dit : « la beauté console ». Elle console alors peut-être même de ce qu’on laisse derrière soi ?

    Ce pansement que tu m’as offert m’a semblé si personnel, que j’aurais du mal à te dire tout ça, en face, sans sentir un noyau grandir trop vite et bloquer quelque phrase au fond de ma gorge. Alors, en attendant d’y arriver, je vais mettre ton livre sur ma table de chevet, comme on garderait toujours près de soi le plan pour rentrer chez soi. Sauf que ce plan-là est d’une grande beauté. D’une beauté qui console.

    Avec toute mon amitié,

    Tom

    P.S. : Merci de m’apprendre un peu plus à chaque livre à « faire semblant d’être adulte », pour, je l’espère, encore très longtemps.



    « Je suis parti un matin en chasse de l’enfance. Je ne l’ai dit à personne. J’avais décidé de la capturer entière et vivante. Je voulais la mettre en lumière, la regarder, pouvoir en faire le tour. Je l’avais toujours sentie battre en moi, elle ne m’avait jamais quitté. »



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    Neverland est l’histoire d’un voyage au pays perdu de l’enfance, celui que nous portons tous en nous. À la fois livre d’aventure et livre-mémoire, il ressuscite nos souvenirs enfouis.

    Après son immense succès en littérature jeunesse (Tobie Lolness, Vango, Le livre de Perle), Timothée de Fombelle signe son premier livre pour adultes.


    De Timothée de Fommbe
    Éditions L'Iconoclaste
    128 pages
    15 €

    Neverland est le premier livre pour adultes de Timothée de Fombelle mais cet écrivain que j'admire grandement a écrit beaucoup d'autres livres que je vous conseille vivement !
    Parmi lesquels ces trois romans dont vous pouvez lire mes chroniques en cliquant sur les images !


    Cher Timothée | Neverland, de Timothée de Fombelle

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  • Le retour tant attendu de Stéphane Servant avec un roman de post-apocalyptique sublime, sauvage, grandiose

    Stéphane Servant m’avait bouleversé dans La Langue des bêtes qui disait « avec une immense tristesse et une touchante insouciance, le changement le plus invisible et ravageur qui soit : la fin de l'enfance couplée à celle des histoires. À travers l’histoire de Petite, il raconte, de manière bouleversante, pourquoi les histoires nous font naître, nous font vivre et nous animent. » Grâce à ce conte onirique, entre réalité et pure fiction, il construisait une histoire tendre et triste à la fois mais surtout grandement intime, où l’on plongeait de manière presque physique dans l’histoire et la psyché de Petite. Avec Sirius, Stéphane Servant ressort un peu de cette littérature de l’intime et propose, de manière plus accessible sans doute, un conte, une nouvelle fois, qui parle avant tout de notre monde et de notre rapport à celui-ci.


    NB :
    - Les extraits qui coupent la chronique sont issus du livre ;
    - Les citations en italique qui parcourent le texte sont issus d'une interview du Rouergue avec Stéphane Servant, proposée dans le communiqué de presse du livre.

    Perchés dans une cabane dans un arbre, Avril essaye de faire de Kid « un vrai petit homme » en lui apprenant à bien se tenir, à lire, à écrire… Bientôt, rattrapés par le passé tout récent encore de ce monde en ruines, et par celui douloureux et mystérieux d’Avril, les deux frère et sœur vont être obligés de partir, jetés sur les routes, en fuyards. Mais quand ils font la rencontre d’un petit porcelet noir, et bientôt d’autres animaux, leur quête prend une toute autre épaisseur. Et si ce monde qu’ils croyaient perdu, stérile et presque mort, pulsait encore, quelque part, derrière la forêt ? Et s’ils devaient bien répondre à l’appel de La Montagne ?
    Je suis vous.
    Et vous êtes moi.
    Comme si on partageait le même Livre vivant.
    Mon corps, il bouge pas. Avec toute la douleur dedans, partout.
    Mais je sens que vous sentez, je touche ce que vous touchez, j’entends ce que vous entendez, je vois ce que vous voyez.
    Et on regarde le même ciel.
    Et je sais que je suis pas mort.
    Ou que je suis né de nouveau.
    Je suis vivant !
    […]
    On est des étoiles.
    Différents mais pareils.
    On est des morceaux de quelque chose de plus grand.
    Une Constellation.
    La Constellation.
    La Constellation ?
    C’est comme ça que ça s’appelle ?
    Ce mot, je l’ai jamais entendu mais pourtant, je le connais.
    Et J’entends le tambour.
    Le tambour des étoiles.
    Le même tambour dans nos ventres.
    Stéphane Servant s’essaye avec Sirius au genre vastement exploré, notamment par le cinéma, du post-apocalyptique. « J’avais envie d’apporter ma petite pierre à ce genre littéraire qui permet d’interroger très directement le présent ». En réalité, Stéphane Servant excelle dans ce genre sans y perdre sa patte, onirique, comme un conte. N'était-ce pas une évidence qu’un auteur au style si musical et sonore imagine un monde semblable au nôtre qui se détruise peu à peu et revienne à quelque chose d’ancestral, aussi ancestral que la tradition orale du conte ? 

    Dans ce genre littéraire si particulier, Stéphane Servant s’essaye ainsi à un rythme plus intense (c’est ce qui rend le roman plus accessible) et sème le chemin aventureux des deux héros d’embûches, mais aussi de rencontres, de soutiens, d’aides. C’est addictif, angoissant parfois, voire bercé d’horreurs, mais cela nous amène irrémédiablement, et avec beaucoup de justesse, à penser à notre monde.

    « Je ponctue mon roman d’interrogations : Quand le monde finit-il vraiment ? Si nous devions sauver une seule chose, quelle serait-elle ? La fin du monde va-t-elle de pair avec la fin de l’humanité ? Ou bien est-ce seulement une remise à zéro ? Un recommencement ? »

    On perd toujours tout, il ne restera rien de nous.
    Stéphane Servant raconte donc beaucoup de choses de notre monde à travers ce futur catastrophique qui pourrait être le nôtre. Il nous fait réfléchir à notre rapport aux autres, au monde, à l’Histoire et ce qu’elle nous apprend de nous-mêmes, à la religion également, réponse peut-être consolatrice pour ceux qui, perdus, se retrouvent démunis. Il parle d’endoctrinement, d’exil, de migration… « Sirius me permet de parler de sujets très contemporains, et entre autres de l’exil. Dans un monde où tout s’écroule, mes personnages sont pareils à des réfugiés. Bien souvent, ils ne savent pas où ils dormiront le soir même. Ils ne savent pas si on leur donnera la chasse, si on leur fermera la porte au nez, ou si leur route s’arrêtera au pied d’un mur. Dans ce monde, les poings fermés sont plus nombreux que les mains tendues. »
    « Tant que nous sommes vivants, le monde n’est pas mort. »
    Pourtant, Stéphane Servant ne propose pas un roman dur, plombant et effrayant. Il ne promet pas au lecteur une fin prochaine, douloureuse et irrémédiable, de son monde. Comme je le disais ci-dessus, il l’interroge, mais malgré tout, il lui donne aussi un peu d’espoir.

    Cet espoir, il le propose dans la beauté de notre monde et de sa sauvagerie. Oui, il met en évidence la sauvagerie du monde, mais une sauvagerie belle, fascinante ; en un mot sublime, dans son sens premier : qui repousse et attire à la fois.

    À travers cette peur de l’autre, des catastrophes, de l’horreur humaine et de notre part sauvage, il raconte que si « La Terre se meurt, c’est terrifiant, mais aussi sublime. Car c’est peut-être quand on sait que l’on va perdre quelque chose qu’on le redécouvre, qu’on le regarde avec un œil neuf. Et si, finalement, l’extinction progressive du vivant révélait l’infinie poésie de ce monde si fragile ? » Peut-être que, comme Timothée de Fombelle le dit dans Neverland, Stéphane Servant nous propose « une beauté qui console » ?
    « Le monde ne lui avait jamais paru aussi beau que depuis qu’elle avait compris qu’il était en train de disparaître. »
    Pourtant, avec cette sauvagerie, horrible et belle — sublime —, de l’homme, l’écrivain interroge aussi le lecteur sur la part animale qui le compose. « Quand tout aura disparu, que restera-t-il des hommes ? Une fois dépouillés de tout, qui sommes-nous vraiment ? Sommes-nous différents des animaux que nous traitions autrefois comme des inférieurs ? »

    Avec Sirius, Stéphane Servant a remué une part de moi qui ne demandait qu'à être bousculée et que j'espère réussir à garder éveillée : cette part lumineuse et mystérieuse qui communique avec tout ce qu'il se passe autour de moi, dans la nature et dans les profondeurs de la conscience animale. Il ramène l’homme à son animalité et fait réfléchir le lecteur à son rapport aux animaux, à la nature. En posant, comme une évidence, ce lien inaliénable entre la nature et nous, il nous fait nous interroger sur ce lien, sans sentence, et nous fait retourner à la nature pour réveiller cette part de soi peut-être plus essentielle que n’importe laquelle des autres parts qui nous composent. C’est avec une grande poésie, beaucoup d’empathie et un personnage d’enfant (sauvage ?) incroyablement juste, touchant et nuancé, que Stéphane Servant réussit cette prouesse littéraire que je n’avais jamais lue ailleurs jusque-là.

    « Les animaux sont le révélateur de la nature humaine, dans toutes ses contradictions. Des hommes, ils mettent en lumières les peurs, les espoirs, la solitude, l’aliénation, les failles, les rêves et les cauchemars. Ils bousculent leurs certitudes, les poussent dans leurs retranchements, font tomber les masques. »
    « Elle est là, la vraie fin du monde, Avril. Sans amour, le monde est un désert. »
    Finalement, c’est en interrogeant ce lien intime et intérieur avec le monde, ce lien évident à la nature et aux animaux, que Stéphane Servant ramène le roman à une forme d’introspection intime et touchante. Il montre, de façon très tendre, l’animalité innocente de l’enfance et, à travers des personnages attachants et construits avec finesse, il se demande une nouvelle fois ce que c’est de grandir.

    Dans toute la douceur des relations que tissent les personnages et à travers ces réflexions qui passent, non pas par de grands discours, mais par les ressentis de ces personnages, Stéphane Servant ne peut s’empêcher de creuser au plus profond des protagonistes pour y chercher quelque chose d’universel, d’humain, de bouleversant.
    « Tu sais d’où vient la tristesse, Avril ? Elle vient des silences, pas des mots. »
    Stéphane Servant fait donc honneur avec Sirius à son œuvre littéraire qui ne cesse d’être plus surprenante et singulière à chaque livre. Ce nouveau roman est grandiose par l’alliage parfait qu’il forge entre forme et fond. Le genre littéraire est maîtrisé avec perfection — Stéphane Servant proposant un roman rythmé et haletant, sans oublier son style introspectif et poétique — pour poser, sans ton sentencieux, mais avec beaucoup de douceur et un style remuant, ébranlant, beaucoup de questions sur notre monde. C’est une ode au renouveau, dans une sauvagerie sublime, qu’il apporte à travers un roman où la forme est réfléchie jusqu’aux chapitres, numérotés à l’envers, comme un compte à rebours qui emmène peut-être vers la fin, peut-être vers une renaissance.

    Ce grand écrivain, dans Sirius (roman immanquable de la rentrée littéraire et de la littérature tout court), interroge notre monde jusqu’à sa littérature, et se demande ce qu’elle y apporte.

    « Après les attentats de novembre 2015, je me suis beaucoup interrogé sur mon métier. J’écris pour la jeunesse, car je crois, un peu naïvement sans doute, au pouvoir émancipateur de la littérature. Et pourtant, des jeunes gens ont assassiné leurs semblables, au nom d’une idéologie mortifère. Des jeunes gens qui sans doute avaient été bercés par nos livres. Alors à quoi servent les histoires ? »

    Sirius propose ainsi, à travers la question de notre animalité et celle de notre rapport à la sauvagerie du monde, cette réflexion, bouleversante et fascinante : la littérature nous sauverait-elle en nous rappelant qui nous sommes ?
    « C’est comme ça que je survis. Sans les histoires, je serais mort aujourd’hui. »



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    Alors que le monde se meurt, Avril, une jeune fille, tente tant bien que mal d'élever Kid. Entre leurs expéditions pour trouver de la nourriture et les leçons données au petit garçon, le temps s'écoule doucement... jusqu'au jour où le mystérieux passé d'Avril les jette brutalement sur la route. Il leur faut maintenant survivre sur une terre stérile pleine de dangers. Stéphane Servant, avec tout son talent de conteur, nous plonge dans un univers post-apocalyptique aussi fascinant que vénéneux. Une lecture addictive !

    De Stéphane Servant
    Éditions Le Rouergue, collection Épik
    480 pages
    16,50 €

    « Le monde ne lui avait jamais paru aussi beau que depuis qu’elle avait compris qu’il était en train de disparaître. » | Sirius, de Stéphane Servant

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  • Analyse détaillée & à fleur de peau pour comprendre pourquoi ce roman est un chef d'œuvre littéraire pour adolescents.

    J’ai lu Qui es-tu Alaska ? pour la première fois il y a 4 ans. Ce livre m’avait touché et remué mais c’est Nos étoiles contraires que j’ai longtemps considéré comme mon roman greenien préféré : c’était pour moi son livre le plus intense, celui qui avait trouvé en moi le plus de sens. Si Nos étoiles contraires a, il est vrai, une intensité émotionnelle singulière, Qui es-tu Alaska ? trouve sa véritable force ailleurs et c’est ce qui en fait pour moi, après cette relecture, un chef d’œuvre littéraire, plus que dans les rangs de la bibliographie de John Green, mais dans la littérature pour adolescents entière.

    Alors quelle est l’intensité d’Alaska ? Qu’est-ce qui en fait un chef d’œuvre ?


    Les différentes couvertures françaises de Qui es-tu Alaska reprennent les différents symboles du livre : la fumée de la cigarette, la marguerite, le labyrinthe, la bande d'amis...

    Miles Halter est fasciné par les dernières paroles célèbres et impatient de quitter sa vie protégée dans le cocon familial. Il part en pensionnat en quête de ce que Rabelais, mourant, appelait son «Grand Peut-être».
    Beaucoup de découvertes attendent Miles à Culver Creek, notamment Alaska Young. Intelligente, drôle, écorchée et mortellement sexy, Alaska va attirer Miles dans son labyrinthe et le propulser dans le Grand Peut-être.

    La concordance forme / fond

    John Green propose dès son premier roman une narration finement pensée, qui détache son œuvre du lot autant sur la forme que sur le fond.

    La structure, d’abord, est très intelligemment construite : le livre est scindé en deux parties — avant et après — représentant chacune d’elle 139 jours de l’année scolaire des protagonistes. John Green explique avoir voulu faire intervenir l’évènement central (SPOILER : la mort d’Alaska Young) au milieu de l’année scolaire des protagonistes.

    La seconde partie du livre, contrairement à la première, présente quelques passages au présent de narration quand Miles (alias le Gros) et Chip (alias le Colonel) SPOILER apprennent la mort d’Alaska. Il y a, derrière ce procédé, une vraie réflexion de la part de John Green : « Quand le Gros parle SPOILER de la mort d’Alaska, il raconte quelque chose qui, pour lui, est toujours en train de survenir, une histoire qu’il n’a pas assimilée ni dépassée. Pour moi, du moins, SPOILER c’est ainsi que le trauma fonctionne. »

    La scène de la fellation, fameuse scène qui a notamment valu au roman d’être banni de nombreuses bibliothèques d’établissements scolaires aux États-Unis, est défendue par John Green pour sa forme qui n’en fait en aucun cas une scène érotique ou pornographique. Il raconte avoir beaucoup travaillé l’écriture de cette scène entre SPOILER Lara et Miles en opposition à la scène du chapitre suivant où SPOILER Alaska et Miles échangent de langoureux baisers. La première est écrite de manière « clinique », très descriptive, sans sensualité : on utilise le mot « pénis », les deux personnages se cherchent de manière purement physique. Dans la scène suivante, la description est poétique, sensible, sensuelle voire érotique. Pourtant, c’est une scène de baiser où les deux personnages sont tout ce qu’il y a de plus habillés. C’est donc une ode, pour John Green, « à la pelle torride où chacun reste habillé » avant « les relations sexuelles insipides qui n’apportent aucune joie à personne ».

    De plus, comme dans notre vie, les grandes questions se mêlent dans l’écriture de John Green à celles du quotidien et des banalités. L’auteur utilise ainsi des procédés d’écriture identiques à ceux de ses autres romans en faisant surgir des réflexions souvent existentielles de manière parfaitement fluide au milieu d’actions ou de réflexions bien plus futiles, quotidiennes.
    J’ai pris le Colonel dans mes bras, mes poings serrés sur ses épaules, et il a enroulé ses bras courts autour de ma taille de toutes ses forces. Je sentais sa poitrine se soulever, tout en réalisant encore et encore que nous étions toujours vivants. Ça me venait par vagues, accrochés l’un à l’autre, en larmes. Et je me suis dit : « Putain, ce qu’on doit avoir l’air de mauviettes », mais ça n’a que très peu d’importance quand on vient de se rendre compte, si longtemps après, qu’on est toujours en vie.
    John Green use tout le long d’une narration à la première personne du singulier semblable à un récit à voix haute de son année scolaire. Il s’adresse au lecteur et la narration ne change pleinement qu’à la fin, de manière habile, quand l’auteur conclut son roman sur la dissertation de théologie que Miles rend à Mr Hyde, son professeur. C’est un procédé qui a été réutilisé dans d’autres romans pour adolescents (par exemple Sujet : Tragédie, lui aussi publié chez Gallimard Jeunesse) mais qui est souvent jugé comme trop didactique, la dissertation étant une réflexion purement théologique de John Green. Il me semble pourtant que ce procédé est particulièrement intéressant du fait de son aspect conclusif qui fait lien entre la conclusion écrite de l’année scolaire de Miles et de la conclusion (écrite, donc) du livre. C’est aussi pertinent car parfaitement inséré dans l’histoire.


    Outre tous ces procédés d’écriture, ces réflexions et ces exemples de la qualité formelle de Qui es-tu Alaska ?, c’est le point de vue de Miles qui offre la plus pertinente association entre fond et forme du livre. Ce choix narratif est loin d’être anodin et mûrement réfléchi par John Green qui peut ainsi en jouer pour accentuer le mystère Alaska. Étant donné que l’histoire est du point de vue de Miles, le regard qu’on a sur Alaska est donc :

    1. Magnifié : « L’attirance du Gros pour Alaska, comme toutes les attirances, est éminemment subjective », explique John Green. Est-on donc sûr qu’Alaska est « magnifique » ? Ce jugement de beauté n’est-il pas, de toute façon, que subjectif ?
    2. Plus incertain encore. John Green joue de la vision parcellaire qu’on a d’Alaska : la première fois que Miles parle ainsi seul avec Alaska, c’est la nuit, et il ne la voit que partiellement. Par ailleurs, la description qu’on a du personnage est floue : elle a les cheveux acajou, les yeux verts et des formes pulpeuses. C’est tout ce que l’on sait.


    Les couvertures étrangères proposent aussi d'autres visions du livre et reprennent les symboles du roman : la fumée, la marguerite, les tulipes blanches, le labyrinthe, l'eau du lac (et des larmes ?), Vine Station...
    Vous pouvez toutes les retrouver sur le site John Green France.

    Des personnages profonds… et faillibles

    Dans ce roman, John Green dresse le portrait d’adolescents en quête 1) d’un Grand Peut-Être et 2) de soi. Les deux quêtes étant intrinsèquement liées.

    Ces personnages sont minutieusement construits, au fur et à mesure des évènements, des dialogues — adroits et intelligents, mais toujours crédibles — et au fil de l’année scolaire qui s’écoule.
    Lorsque les adultes disent avec un sourire imbécile et sournois : « les adolescents se croient invincibles », ils ne se doutent pas à quel point ils ont raison. Inutile de perdre espoir car nous ne pouvons être brisés irrémédiablement. Nous pensons être invincibles parce que nous le sommes. Nous ne pouvons être nés ni mourir. Nous sommes comme les énergies, nous changeons seulement de forme, de taille et de manière de nous manifester. 
    Les adultes l'oublient en vieillissant.
    Ce que John Green, à travers ses personnages, arrive à transmettre, c’est l’essence même de l’adolescence : ce sentiment de grandeur et d’invincibilité que l’on ressent à cet âge-là (le Gros le dit lui-même, les adolescents se croient invincibles car, en tant qu’humains, nous sommes invincibles). Les trajectoires de ces adolescents se croisent donc dans leur quotidien qu’ils veulent magnifier, vivre à 100%, et dans cet espoir, plus ou moins grand, plus ou moins ambitieux, plus ou moins dangereux, d’Avenir. Ils sont tous, à leur manière, tendus vers un après, vers un Grand Peut-Être.
    - Auden, a-t-elle annoncé, quelles sont ses dernières paroles ?
    - Je ne les connais pas. Jamais entendu parler de lui.
    - Jamais entendu parler de lui ? Pauvre inculte ! Approche et lis cette phrase.
    Je me suis approché et j'ai lu la phrase qu'elle suivait du doigt.
    - « Tu aimeras ton voisin tordu / de ton cœur tordu », ai-je lu à voix haute. Oui. C'est pas mal.
    - Pas mal ? Ben voyons, les tortifrites sont pas mal. Faire l'amour est pas mal drôle. Le soleil pas mal chaud. Putain, ce truc en dit tellement sur l'amour et les gens cassés, c'est exactement ça.
    Comme le rappelle ce dialogue entre Alaska et Miles, ce qui rend ces personnages ô combien touchants et attachants, c’est qu’ils ont tous des failles qu’ils dévoilent au fur et à mesure de l’intrigue.


    John Green le dit à la fin du livre (édition collector) : son personnage principal est faible, « Miles n’est pas juste un héros, à l’image de tous les mortels », et « par ailleurs, le boulot du lecteur (et plus généralement de tout être humain) est d’avoir de l’empathie pour les gens imparfaits et indécis rencontrés dans les livres et dans la vie. »

    Ces failles sont donc plus ou moins profondes, découlant parfois de leurs actions ou de blessures bien plus lointaines (comme celles d’Alaska). Elles restent en tout cas fidèles à la réalité de l’adolescence, tant dans sa banalité que dans le caractère exceptionnel d’évènements comme SPOILER la mort d’Alaska dans le livre. Cet évènement SPOILER met tout un lycée, et particulièrement les amis d’Alaska, face à une épreuve bien plus grande qu’eux. Elle amène aussi tout un ensemble de questions métaphysiques qui, si elles dépassent les hommes et les femmes, nous dépasse bien plus encore à cet âge-là.

    Le roman mêle ainsi avec une grande justesse la douce excitation de l’adolescence (les canulars, l’humour, les amitiés, le sexe et les premières fois) et sa profonde souffrance. Qui es-tu Alaska ? exprime en fait l’intensité de l’adolescence, sa violence émotionnelle à la fois transcendante et bouleversante.

    Par ailleurs, John Green tisse des relations complexes entre ses personnages. C’est ce qui rend le livre plus profond encore et les personnages plus intéressants et véridiques. « Je ne crois pas que, dans la voie, on soit ou a) amoureux ou b) pas amoureux. Les sentiments qu’on éprouve les uns pour les autres sont complexes et le fruit d’une multitude de désirs et de peurs entremêlés. » C’est ce qu’il transmet dans Qui es-tu Alaska ? au travers de son histoire où les personnages, agrégés dans une bande d’amis aux liens étroits, remettent en question, ensemble ou seuls, de nombreuses certitudes qu’ils n’étaient pas prêts à affronter.
    Alors je suis retourné dans ma chambre et je me suis écroulé sur mon lit, en me disant que si les gens étaient de la pluie, j'étais de la bruine et elle, un ouragan.
    Alaska est le personnage central du livre : ce n’est ni la narratrice, ni l’héroïne, mais c’est autour d’elle que l’intrigue et les personnages s’orientent. Tous un peu amoureux, tous amis, tous fascinés par ce personnage hors du commun, ils seront SPOILER complètement déroutés et perdus par la mort de celle-ci. Ce personnage est l’un des plus étonnants, fascinants, déroutants et mystérieux de tous ceux que j’ai pu rencontrer à travers mes lectures.

    Alaska est un personnage flou qu’on ne cerne jamais, comme le Gros ou les autres personnages du roman. Elle est à l’image de son nom qui signifie « celui contre lequel la mer se brise » et, comme le dit John Green, « c’est précisément ce que vit Alaska. Elle a l’impression que la mer se brise contre elle, encore et toujours, avec le bouleversement, l’excitation et la douleur qui en découlent. » C’est ce qui en fait une véritable héroïne de roman, un personnage complet et complexe, à la fois incroyablement nuancée et, par toutes les failles qu’elle montre — montrant au passage que l’adolescence a aussi son lot de douleurs et de difficultés, pas toujours expliquées — , touchante et bouleversante.
    « J’aime [le nom d’] Alaska parce que c’est un nom grandiose, mystérieux et lointain, le nom d’un de nos États mais un État reculé et fantasmé, à l’image d’Alaska que ses camarades de classe fantasment (pour le pire). »

    Ce formidable personnage démontre par ailleurs :

    1. comment on idéalise des gens, jusqu’à leur prêter des qualités et des caractéristiques qu’on ne leur a que imaginées et fantasmées ;
    2. comment une personne a ainsi plusieurs façons d'être et d’être représentée, existant ainsi de manière multiple à travers le regard de tous les autres ;
    3. comment en tant que société / hommes machistes on objectifie les femmes, constat fait à travers le regard de cette antisexiste formidablement féministe qu’est Alaska. (Et du féminisme dans un roman pour adolescents autant lu dans le monde, c’est vraiment positif.)

    J’avais envie d’en savoir plus sur elle, sur Vine Station, sur l’avenir.
    - Parfois, j’ai du mal à te cerner
    Elle ne m’a même pas regardé. Elle a souri, les yeux rivés sur l’écran.
    - Tu ne me cerneras jamais. Tout est là.


    John Green parle dans cette vidéo du bannissement de Qui es-tu Alaska ? de bibliothèques (scolaires) aux États-Unis.
    Une traduction de la vidéo est disponible sur le site John Green France.

    De la résilience

    L’un des grands thèmes de Qui es-tu Alaska ? est la notion de résilience. La résilience est la capacité qu’on a à surmonter les traumatismes. John Green met au cœur de son intrigue SPOILER et de la mort d’Alaska cette qualité humaine à mes yeux extrêmement émouvante qui nous permet d’aller au-delà de quelque chose qui nous a profondément ébranlé.

    Cette notion de résilience est donc amenée non pas de manière didactique à mes yeux, comme le pensent beaucoup de lecteurs en lisant la dissertation finale du Gros, mais par une histoire, par la réflexion personnelle et très émouvante d’un personnage coupable, remué par les évènements, déchiré entre plusieurs sentiments qui apportent nuances et profondeur à ce héros.
    Voici donc la question avec laquelle je vous laisse : quelles sont vos raisons d’espérer ?
    Pour ressentir cette résilience, profondément humaine, Qui es-tu Alaska ? pose la question de l’espérance : les personnages, comme le lecteur, se demandent quelles sont leurs raisons d’espérer.

    Cette question de l’espérance est aussi intéressante car elle est mise en relation à toute la réflexion théologique que John Green développe dans son roman. « J’ai toujours trouvé curieux que ces gens qui voulaient bannir le livre des écoles osent prétendre qu’il offense les valeurs chrétiennes. Or les valeurs chrétiennes essentielles — espérance profonde, pardon universel — sont les valeurs centrales défendues au dernier chapitre. »


    C’est l’un des aspects les plus étonnants du livre, mais aussi des plus intéressants, que je n’avais pas remarqué à ma première lecture. John Green conceptualise, voire vulgarise, ici tout un ensemble de concepts de théologie issus de divers courants religieux. C’est l’un des aspects autobiographiques du roman, John Green ayant étudié la théologie avant l’écriture de Qui es-tu Alaska ? Il y parle donc notamment de la mort, de ce qui vient après et de ce que la religion apporte comme philosophie ou plus souvent comme consolation à cette inévitabilité de la mort et plus tard de l’oubli.
    Comment allons-nous sortir de ce labyrinthe de souffrance ? Alaska Young.
    À toutes ces questions d’espérance, de mort et de résilience, est associée la métaphore du labyrinthe de Simon Bolivar dont les dernières paroles seraient : « Nom de dieu, comment sortir de ce labyrinthe ? » Ce labyrinthe n’est pas celui de la vie mais bien celui de la souffrance, sur lequel s’interroge Alaska qui souffre de raisons qui nous sont plus ou moins inconnues — les connaît-elle elle-même ? SPOILER Après sa mort, tous les personnages seront alors bien obligés de faire face, inévitablement, à cette interrogation qui oriente la seconde partie du livre en même temps : comment sortir de ce labyrinthe de souffrance ?

    Le Colonel et le Gros se demandent en même temps où est leur responsabilité dans ce drame et comment vivre avec cette culpabilité : c’est, en quelques sortes, leur labyrinthe. Le Colonel, profondément tourné vers l’espoir, finira par déclarer SPOILER :
    C’est moi qui choisis le labyrinthe. Il craint, mais c’est moi qui l’ai choisi.
    Cette déclaration prouve finalement aussi les choix individuels que chacun peut faire. Le libre-arbitre est pour John Green l’une des questions importantes du livre :

    1. En questionnant le choix de Miles de partir en quête de son Grand Peut-Être qui est un choix de garçon privilégié dans une famille aisée : « Dans quelle mesure notre libre-arbitre est-il régi par notre vécu ? Je n’ai pas la réponse. Cependant, je vais continuer d’écrire des histoires qui posent et reposent la question sous différents angles. Et, avec un peu de chance, nous commencerons à comprendre si la faute est dans nos étoiles ou en nous-mêmes. »
    2. En montrant SPOILER les décisions que prend finalement Miles en choisissant du réconfort, en choisissant qu’Alaska lui a pardonné : « Comment peut-on trouver le moyen de se supporter et peut-on encore être pardonné quand la personne qui doit vous accorder ce pardon n’est plus là ? […] Le Gros finit par trouver une réponse qui lui apporte du réconfort, mais pour ce faire, il doit s’impliquer davantage dans ses choix et dans sa vie. »

    SPOILER Alors je sais qu'elle me pardonne, comme je lui pardonne. Les dernières paroles d'Edison sont: « C'est très beau ici. » J'ignore où ça se trouve, mais sûrement quelque part et j'espère que c'est beau.

    À l'occasion des dix ans du livre, le site John Green France a réuni et traduit de nombreuses informations sur la publication du roman, sa création et son succès — informations que vous trouvez également dans l'édition collector du livre.

    Et de nombreux autres sens

    Les nombreux sens liés à cette notion de résilience, qui englobe des réflexions différentes (l’espérance, le libre-arbitre, la capacité à se donner le droit d’être pardonné), tissent donc un ensemble de questions auxquelles s’intéressent John Green dans son œuvre en entier. On le voit quand il dit, ci-dessus, qu’il cherche à comprendre « si la faute est dans nos étoiles ou en nous-mêmes ». La référence est évidente au titre anglais de Nos étoiles contraires : The Fault in our Stars.
    Donc ce type, François Rabelais, le poète, a dit sur son lit de mort : « Je pars en quête d'un Grand Peut-Être. » Voilà ma raison. Je ne veux pas attendre d'être mort pour partir en quête d'un Grand Peut-Être.
    L’idée du Grand Peut-Être est un sujet du roman dont je n’ai pas parlé mais qui me fascine et me parle pourtant beaucoup. Il est traité de manière très émouvante à travers le personnage du Gros qui cherche dans son pensionnat, avec ses amis et cette émancipation qui le rapproche de l’avenir, son Grand Peut-Être, sa raison d’être, ce qui lui donne une raison de vivre… et d’espérer ? C’est aussi un thème rarement traité dans les romans pour adolescents qui ressentent pourtant intensément leurs émotions et vivent intensément cette partie d’eux tournée vers l’avenir, tournée vers des Peut-Être.


    Qui es-tu Alaska ? explore donc, à lui seul, de nombreux thèmes tous plus intéressants les uns que les autres. On en a déjà parlé : le féminisme d’Alaska, la manière qu’on a d’idéaliser les gens, la notion de libre-arbitre… En fait, John Green y pose beaucoup de questions — sans en donner les réponses — et c’est ce qui participe à donner cette profondeur au roman. Néanmoins, le roman est d’une telle justesse que l’auteur propose deux façons de lire son roman :

    1. Il explique dans le questions-réponses à la fin du roman qu’on peut tout à faire lire un livre sans le décortiquer. Il cite alors Salinger (d’une dédicace de l’un de ses romans) : « S’il reste un lecteur amateur dans le monde — ou un lecteur expéditif —, je le ou la prie avec une affection et une reconnaissance indicibles de partager cette dédicace avec ma femme et mes enfants. » On peut donc, pour John Green ou Salinger, « lire un livre et passer à autre chose dans la foulée, l’aimer sans s’appesantir. »
    2. Mais ce qui me semble plus intéressant, comme John Green le pense, c’est pour moi une lecture « critique », aborder un livre « de mille manières différentes ». « Il fallait que le lecteur repousse de toutes ses forces ce sentiment d’absurdité et trouve espoir en une vie faite aussi de chagrins non résolus et sans solution. »

    On reste donc, à la fin de Qui es-tu Alaska ?, comme les personnages en fait, dans ce sentiment si ce n’est d’absurdité en tout cas de mystère ; beaucoup de choses sont à éclaircir, à réfléchir encore, à fouiller. C’est ce qui fait pour moi que ce roman est un grand livre : il est d’une profondeur étonnante et, même à ma deuxième lecture, il me semble qu’il me reste encore beaucoup de choses à découvrir de Qui es-tu Alaska ?

    C’est à l’image de ce que John Green dit dans Qui es-tu Alaska ? et de ce à quoi font face les personnages dans l’histoire : « Dans la vie, on se heurte à des questions — des questions d’importance — qui appellent une réponse, qui méritent une réponse, et qui pourtant resteront sans réponse. »

    Et j’adhère à la conclusion de John Green qui répond, quand on lui demande s’il a trouvé son Grand Peut-Être — et cette réponse me semble tout à fait appropriée à notre recherche de réponses à de grandes questions — : « Le plaisir est dans la quête, c’est ce que j’ai fini par comprendre. »




    Un chef d’œuvre

    L’intensité de Qui es-tu Alaska ? n’est donc pas que celle d’une émotion, quoique cristallisée ici avec justesse et nuances, mêlant culpabilité, besoin de pardon, tristesse et colère, mais aussi celle du sens. Tout auréolé de mystères, ce roman est aussi complexe à cerner que l’est Alaska aux yeux de ses amis, et le restera sans doute autant qu’Alaska restera floue — « un souvenir flou », comme Qui es-tu Alaska ? a failli se nommer.

    Par ailleurs, je soutiens ce que je disais du roman dans ma première (et piètre !) chronique de Qui es-tu Alaska ? il y a 4 ans : on ressort différent de cette lecture. Ce roman de John Green m’a profondément touché et a répondu à des questions qui peuvent me tournebouler le cerveau au même titre qu’il m’a ouvert d’autres horizons.

    Qui es-tu Alaska ? est donc un chef d’œuvre dans tous les sens de sa définition (proposée par les très gentils Larousse, L’Internaute et Trésor de la langue française) :

    • « Œuvre d'art, littéraire ou non, qui touche à la perfection », « dont les qualités sont reconnues de tous » : Qui es-tu Alaska ? est, par tous les points que j’ai détaillé, une grande œuvre littéraire qui a par ailleurs enthousiasmé de très, très nombreux lecteurs à travers le monde ;
    • « La meilleure œuvre d’un artiste », ce roman réunissant à mon sens toutes les qualités de forme et de sens des livres de John Green ;
    • « Une œuvre majeure parfaite en son genre » en littérature pour adolescents, l’auteur dépeignant, avec une grande justesse, des adolescents qui se confrontent de plein fouet à leur envie de Grand Peut-Être et à leur invincibilité, dans toutes leurs failles et leur intelligence.

    Kaya Scodelario, figurant sur cette très belle affiche fan made, a longtemps fait l'objet de rumeurs : elle aurait été pressentie (mais peut-être n'est-ce que par les fans) pour jouer Alaska dans une adaptation cinématographique.
    Cette adaptation devrait avoir lieu, produite par la Paramount, qui a acheté définitivement les droits il y a plus de dix ans, mais rien n'est encore sûr.
    Pour l'instant, une réalisatrice a été annoncée (Rebecca Thomas) mais également les scénaristes et les producteurs ayant participé à la création des films Nos étoiles contraires et La face cachée de Margo
    Plus d'informations sur le site John Green France, ICI et ICI.

    Un petit mot sur l’édition collector

    Parue, en 2015, aux éditions Gallimard, la version collector de Qui es-tu Alaska ? apporte de nombreux contenus exclusifs. Outre sa fabrication luxueuse (édition cartonnée avec jaquette, à l’image des hardbacks anglophones), le roman est enrichi de commentaires de John Green et de son éditrice, Julie Strauss-Gabel, autour du roman, de la chronologie et de scènes réécrites.

    Ce sont des contenus passionnants qui permettent de retracer l’histoire du manuscrit (de façon souvent émouvante) et qui m’ont aussi particulièrement intéressé en tant que futur éditeur. On comprend le rôle primordial qu’ont joué des figures éditoriales dans ce roman et le travail qui a pu être effectué sur le manuscrit, différent de la première à la seconde partie.

    La grosse vingtaine de pages finale propose un ensemble de questions-réponses issues d’internet (Tumblr, mails, etc.) qui permettent de cerner avec plus de profondeur l’œuvre de John Green et de comprendre l’importante part autobiographique de l’histoire.

    Cette édition n’est pas très coûteuse (tout juste 20€) pour un objet éditorial incroyablement riche et instructif.

    Qui es-tu Alaska ?, le chef d'œuvre de John Green

    8

  • À tous les passionnés de littérature jeunesse,
    Qui se reconnaîtront en ces pages et auront envie, si ce n’est de garder le livre, de l’offrir largement aux enfants autour d’eux.
    Carnet de lecteur.trice à destination des enfants qui découvrent le plaisir de la lecture, cet objet littéraire est bien pensé et indispensable pour tout bon lecteur qui se respecte (hé oui, il va falloir investir Monsieur / Madame).
    Pourquoi ?


    Pour tenir un journal de lectures

    J’écrirais bien aussi quelque chose pour vous vanter tous les mérites d’un journal de lectures, mais Lupiot, que vous connaissez bien maintenant, l’a déjà fait sur son blog. Ce qu’elle y dit, principalement, c’est que c’est un très bon moyen de :
    1. Se connaître soi-même et comprendre un peu mieux ce que l’on préfère ;
    2. Se souvenir de ses lectures (la base) ;
    3. Pouvoir accéder plus rapidement à des coups de cœur et bonnes lectures, pour les conseiller par exemple ;
    4. Attiser sa passion : c’est stimulant, et j’en reparle plus bas.

     

    Parce que les LISTES

    Je suis sûr qu’il y en a beaucoup parmi vous qui aiment les listes : les listes de courses et de ménage à faire, peut-être pas, mais même dans ce cas-là, c’est très agréable de faire la liste en elle-même et de cocher au fur et à mesure. Comme le dit Lupiot dans son article sur le journal de lectures, c’est auto-congratulant de voir ses propres avancées et de pouvoir quantifier ce qu’on a produit.
    Alors des listes de livres, c’est dix fois plus jouissif. Élisabeth Brami propose à son jeune lecteur plein de listes très chouettes que j’ai grandement envie de faire à mon tour :

    • des collections de mots,
    • des collections de personnages,
    • des collections de livres préférés,
    • des livres que tu veux lire,
    • des livres à lire plus grand,
    • des titres de livres qu’on veut écrire (voir la fin de mon article)…

    Pour garder le feu de sa passion

    Quand vous êtes un lecteur passionné (je suis sûr que vous en êtes un) vous ne vivez parfois plus que pour votre passion. Petit preuve de mon côté :

    • Je lis dans le métro,
    • Je travaille la journée dans une maison d’édition,
    • Je rentre et travaille le soir sur mes études d’édition / ce que je veux écrire / mon blog.
    Vous aurez compris, je ne vis (presque) que pour les livres !
    Alors un carnet de lectures, ça permet de condenser un peu tout ça, de s’exprimer avec passion pour parler de ses lectures, des émotions ressenties, de nos rencontres littéraires… Un journal de lectures comme celui-ci, c’est de l’or de lecteur : un espace rien qu’à soi pour s’exprimer sur sa passion !
    Le fait de s’exprimer sur cette passion, de lister les livres qu’on a lu et aimé, cela donne encore plus envie de lire : on veut goûter à ce plaisir de parler des livres, goûter à ce plaisir de remplir ce carnet


    Parce que c’est une très belle transmission

    C’est Élisabeth Brami, autrice lue, reconnue et vétérante de l’édition jeunesse, qui propose aux lecteurs ce carnet de lecteur. Et elle le fait avec son âme d’enfant lecteur : elle le dit au début du livre, elle aurait aimé écrire les livres qu’elle avait lu pour le simple plaisir de les redécouvrir aujourd’hui. Un carnet comme celui-ci ne pouvait être proposé que par un.e auteur.trice passionné de lecture et avec une âme d’enfant encore en lui.
    Les commentaires d’Élisabeth Brami parcourent tout le carnet : elle donne des secrets, des conseils, elle nous révèle la première phrase du premier roman qu’elle a écrit étant petite… Une vraie relation privilégiée s’installe entre écrivaine et enfant, et ça, c’est vraiment chouette.

    Parce que, nom d’un T’slich, c’est beau !

    Le carnet est mis en page, en images et en couleurs dans un très chouette graphisme, moderne et enfantin. Il est réalisé par Marlène Normand, et est vraiment drôle, chouette et dynamique !
    Le livre est aussi un bel objet, avec un bon format et très sympa à manipuler.
    Si le papier est très bien pour écrire, le livre n’est peut-être pas très pratique à ouvrir pour écrire dedans : il se referme seul, et s’ouvre peu.


    (Un regret ?)

    On regrettera peut-être deux choses :
    1. Qu’on nous vende un carnet dit « secret » sans moyen de le sceller aux yeux de tout parent / copain ou copine / extraterrestre / Björn tendre et drôle (vous avez vu, j’en profite pour vous rappeler que le tome 2 de Björn sort à la rentrée !) : moi j’aurais défini ce carnet comme celui d’un super-lecteur.trice peut-être, ou carnet de drôle d’enfant plongé entre deux livres…
    2. J’aurais personnellement ADORÉ ce livre étant petit. J’aurais passé mon temps à le remplir. Mais je crois malheureusement que 8 sections pour 8 livres qu’on a aimé, c’est très peu. Il aurait fallu faire un plus gros livre… ou alors il faut tout simplement se faire violence en tant que jeune lecteur pour ne choisir que 8 livres, pourquoi pas ses préférés… Et ça, je l’ai vu avec les 7 livres qui ont marqué ma vie, c’est très, très, très difficile.

    Parce qu’on y parle lecture ET écriture

    Le livre se termine sur une partie pour les jeunes auteur.trices. En effet, quel.les écrivain.es ne relient pas l’écriture à la lecture ? Élisabeth Brami propose donc des pages d’écriture libre, des listes d’idées de romans, des premières phrases de livres à écrire...


    Et pour prolonger ce carnet du super-lecteur.trice, je vous conseille, pour tout jeune écrivain en herbe :


    ÇA.
    Ce livre de génie est proposé également par une écrivaine de génie.

    Le jour où mon frère Nathan et moi avons rencontré Susie Morgenstern qui venait d’apprendre que nous voulions devenir écrivains (devant la tête de ma mère qui se disait : oh la la la, ils vont vivre dans un carton), elle a dit, avec son très bel accent américain : « mais c’est un très beau métier, écrivain ! ». Je crois que je m’en souviendrai toujours.

    C’est avec ce livre que j’ai fait de nombreux exercices d’écriture et que j’ai compris :
    • Le plaisir du jeu avec les mots,
    • Le fait qu’il fallait travailler tous les jours ou du moins le plus souvent possible l’écriture, même en y travaillant peu, même en ne posant que trois phrases les unes à côté des autres,
    • Le plaisir de poser le regard autour de soi pour trouver l’inspiration.
    C’est un très chouette carnet d’écriture pour tous les passionnés et je vous le conseille vivement.



    Cet article de passionné a été écrit dans le cadre de Booktube et la Blogo en Livre ! C’est une très belle initiative lancée par Nathan dans le cadre de la grande fête nationale de la littérature jeunesse, Partir en Livre. Tous les jours, jusqu’à la fin du mois, Booktubeurs et blogueurs se relaient pour parler d’un livre de littérature jeunesse. Hier, c’était la très chouette Mathilde sur sa chaîne YouTube Ma Malle aux Livres, demain ce sera la géniale Lucille, sur son blog La Ronde des Livres (le blog d’un ours en peluche nommé Teddy dont vous vous souvenez peut-être ?)
    Alors portez-vous bien, amis passionnés de littérature jeunesse, et comme le dirait mon tout nouveau t-shirt que j’aime d’amour : souriez, vous lisez !

    À tous les passionnés de littérature jeunesse | Mon carnet de lecteur et lectrice

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