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  • Je suis parti à la rencontre virtuelle d'Erwan Ji, l'auteur du génial J'ai avalé un arc-en-ciel (ma chronique), mon coup de cœur de ce début d'année. À vous de succomber au charme d'Erwan Ji et de sa super héroïne, Puce !
    (Les images sont issues du Facebook de l'auteur.)

    J’ai avalé un arc-en-ciel est ton premier roman paru, mais pas le premier écrit. Pourquoi celui-ci d’abord, alors ?

    Tout ce qu’on écrit n’a pas forcément vocation à être publié ! J’avais besoin de me faire les griffes, avant de demander à des gens de bien vouloir prendre de leur temps pour lire mes histoires. Alors j’ai écrit, beaucoup, et j’ai essayé d’apprendre.
    Et puis, d’un point de vue plus pragmatique, j’avais beaucoup entendu que le monde de l’édition en France pouvait être glacial avec les nouveaux auteurs, et j’ai considéré que ce projet-là, pour plusieurs raisons, était celui qui avait le plus de chance de faire fondre un peu la glace.

    Pourquoi avoir proposé ce texte aux éditions Nathan ?

    J’ai pensé qu’ils étaient susceptibles de faire une place à mon roman dans leur collection, car ils semblaient ouverts à des projets un peu singuliers. Et puis l’idée d’être publié m’effrayait pas mal, j’hésitais à m’auto-publier pour rester indépendant. Avec Nathan, je me suis dit que le jeu en vaudrait la chandelle, parce que je savais que mon livre serait très exposé, ce que je n’aurais vraisemblablement pas réussi à faire tout seul.





    Puce est un personnage très fort et nuancé entre humour et sensibilité. D’où vient Puce ?

    Puce est née dans une marmite ! J’y ai mis un fond de moi-ado, une couche de moi-adulte, j’ai mélangé ça avec des traits de plusieurs jeunes filles américaines que j’ai côtoyées aux États-Unis, et j’ai saupoudré le tout de graines de fiction.
    Ah, et d'un peu de ciboulette, aussi.

    Tu proposes donc par la plume de ton héroïne un regard tendre et vibrant sur l’adolescence : est-ce un âge qui t’intéresse particulièrement ? ça représente quoi, pour toi, d’être adolescent ?

    Je n'avais pas décidé d’écrire sur l’adolescence, en fait, le thème s’est juste imposé à moi quand j’ai décidé d’écrire un roman sur ce lycée dans lequel j’aurais adoré aller. Fatalement, tous les personnages étaient ados ! Du coup je me suis penché sur la question 🤔.
    Pour moi, ce sont les années pendant lesquelles la vie monte le son. On n’a pas encore le filtre qu’on se construit avec l’âge adulte, alors les sentiments, les émotions, tout nous arrive avec une intensité folle. Et puis c’est le moment où on commence à comprendre que la société des humains nous a raconté beaucoup de salades. On doit décider comment se situer par rapport à ça. La vie nous moule, on se moule soi-même, on se moule les uns les autres… c’est l’époque poterie, quoi 😄.


    Il me semble qu’il y a un lourd travail de recherche qui a été fait avant l’écriture même du livre ?

    J’ai été prof pendant 3 ans dans le lycée qui m’a inspiré celui du livre. Quelques mois avant de rentrer en Europe, j’ai eu l’idée du roman, alors j’en ai parlé aux élèves, et une nouvelle relation s’est établie entre nous. Ils ont commencé à se confier à moi, une sorte de « secret professionnel » s’est installé, car ils me faisaient suffisamment confiance pour me parler des fêtes du week-end, des anecdotes, de l’alcool, de la drogue, du sexe, et moi en tant que prof et figure autoritaire, je devais réussir à trouver ma place là-dedans. Ce n’était pas évident, mais c’était la seule solution que je voyais pour écrire le livre que je voulais. Mes collègues grimaçaient un peu de me voir déserter la salle des profs le midi pour aller déjeuner avec des élèves et écouter les nouveaux potins !
    J'en profite pour dire à ceux qui pourraient le penser que le lycée et les ados qui sont dans ce roman ne sont ni utopiques, ni caricaturaux. Je m'attendais à ce que l'on pense ça, vu de France, mais en réalité, ce roman est quasi-documentaire, à un point qu'on n'imagine pas !

    Tu écris donc la vie d’une adolescente française de souche sur un campus américain… il y a une réflexion sous-jacente intéressante sur les différences culturelles abordées avec beaucoup d’humour. Tu dois être toi-même sur la ligne entre les deux cultures pour réussir à en parler si bien ?

    J’ai passé cinq ans aux États-Unis. Quand on fait partie d’une autre société et qu’on vit dans une autre langue pendant aussi longtemps, notre cerveau finit par assimiler un nouveau système de pensée. Mais parfois, les deux systèmes de pensée ne co-existent pas de manière indépendante, ils se polluent l’un l’autre, et ça pose un certain nombre de problèmes, linguistiques et culturels. C'est très déstabilisant. Il y a de ça dans ce que vit Puce, même si c’est un peu différent pour elle car elle a grandi avec les deux systèmes de pensée en même temps, ses problématiques ne sont pas tout à fait les mêmes que les miennes.


    Par ailleurs, tu utilises le média du blog pour faire parler ton héroïne. Pourquoi ce choix de narration ? On sent à un moment que tu t’es peut-être senti bloqué dans ce choix quand tu t’es rendu compte que, normalement, un blog proposait de l’interaction (mais Puce a donc désactivé statistiques et commentaires) ?

    J’avais besoin d’un texte qui permettrait à Puce de s’adresser au lecteur direc-tement, pas simplement à elle-même, car je voulais qu’elle parle de sa vie mais aussi qu’elle explique les règles de son monde, ce qu’elle n’aurait pas fait naturellement dans des lettres ou dans un journal intime. Le blog, c’est un truc moderne, ça s’inscrivait bien dans son époque, et j’aimais la naïveté avec laquelle Puce se lançait là-dedans pour elle-même, sans chercher à savoir qui la lisait. C’est comme elle le dit dans le livre, une bouteille à la mer. Blog, pas blog, au fond ça n’est pas bien important.

    J’ai avalé un arc-en-ciel est aussi un roman rempli d’humour. C’est important, pour toi, dans la vie et dans les livres ? Tu écris toujours avec ce style piquant, enlevé, parfois naïf ?

    Non, je n’écris pas toujours comme ça. Quand tu écris à la troisième personne, tu peux créer un narrateur et un style que tu gardes plus ou moins d’un roman à l’autre, mais à la première personne, pour moi c’est le personnage qui dicte la voix, et donc le style. Dans J'ai Avalé un Arc-en-Ciel, le style est donc né avec Puce. J'ai dû ré-écrire l'intro du blog une bonne quarantaine de fois pour trouver sa voix. Après avoir longuement imaginé et développé Puce dans ma tête, j’ai pu regarder le monde avec ses yeux. L’humour que tu évoques est venu d’elle, de sa façon de voir les choses.


    Avec ce style, tu abordes quand même des thèmes forts, et notamment celui de la fin du lycée, du passage à l’âge adulte — ou du moins à l’université. C’est un thème universel auquel on s’identifie, même si on parle ici de la fin du lycée américain. C’est un passage important, selon toi, dans nos vies ? Il a été essentiel pour toi aussi ?

    Le thème de la fin du lycée n’a pas été essentiel pour moi, parce que mes circonstances, comme celles de beaucoup de Français, étaient très différentes de celles des jeunes Américains dont mes personnages sont inspirés, qui ont la chance d’être dans un lycée très particulier, avec une forte identité. Le thème était essentiel pour eux, et donc pour les personnages du roman.


    Puce propose, tout au long du roman, tout un tas de références qui l’ont bercée, construite et amenée à écrire — aussi. Et toi, quels sont les livres, films, musiques ou autres O.C.A.I. (objets culturels à identifier) qui t’ont construit ?

    C’est intéressant, ce concept, des « objets qui construisent », j’ai dû y réfléchir un peu. Particulièrement à l’âge de Puce, quand j’étais au lycée, quelques trucs s’imposent qui ont été fondamentaux dans ce « chantier de moi-même » :
    MUSIQUE : Suprême NTM, Michel Polnareff
    AUTEURS : Emil Cioran & Antonin Artaud
    CINÉMA : L’Auberge Espagnole & Les Poupées Russes
    TÉLÉ : Dawson’s Creek, une série américaine diffusée au début des années 2000 en France et trop souvent sous-estimée. C’est de loin ce qui m’a le plus influencé à cette époque. Elle m’a construit, déconstruit, reconstruit. En termes d'écriture, il y a un boulot fantastique, et sur le thème de l'adolescence, pour moi c'est la bible.


    Tu viens d’entrer dans le délicieux monde de la littérature jeunesse. Ça va s’arrêter là ?

    Je n’espère pas ! C’est un terreau fertile, il y a de quoi écrire de chouettes histoires. Pour autant, je ne me considère pas spécialement comme un « auteur jeunesse ». Mon premier roman était un thriller policier, et j’ai aussi écrit de l’anticipation pour adultes. Tout est dans ce qu’on raconte. Qu’est-ce qui arrive, à qui ça arrive, et qu'est-ce qu'on veut dire par là ?

    Pourquoi aller en littérature jeunesse ? Quels sont les livres qui ont pu t’y pousser, ceux qui t’ont marqué personnellement peut-être ?

    Je n’y suis pas « allé », comme je l’ai dit avant, c’était juste l’histoire que j’avais à raconter, elle concernait des ados. Aucun livre ado ne m’a véritablement poussé à écrire dans cette catégorie, j’en ai lu très peu d'ailleurs, lorsque j’étais au lycée je lisais des livres pour adultes, et ces dernières années, je n’ai lu que trois ou quatre livres en littérature YA. En littérature pour les plus jeunes en général, en revanche, je suis un grand fan d’Enid Blyton (Oui-Oui, Jojo Lapin, Le Club des Cinq), de Goscinny (Le Petit Nicolas), et de ce qu’a fait J.K. Rowling avec Harry Potter.


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    Cette année, il m’est arrivé un truc phénoménal. Retournement de vie, frisson géant, secousse cosmique...
    Je m’appelle Capucine, mais on m’appelle Puce. J’ai dix-sept ans, la peau mate et un accent de Montpellier. Enfin, l’accent, c’est quand je parle français. Je vis aux États-Unis depuis que j’ai trois ans.
    Cette année, il m’est arrivé un truc phénoménal. Retournement de vie, frisson géant, secousse cosmique...
    Vous appelez ça comme vous voulez, mais la vérité...c'est que j'ai avalé un arc-en-ciel.


    Éditions Nathan Jeunesse
    336 pages
    16,95 €

    Interview | Erwan Ji, auteur de J'ai avalé un arc-en-ciel (Nathan Jeunesse)

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  • Pour la journée internationale des droits des femmes, PKJ a eu la bonne idée de créer ce tag « 100% féministe » (je me suis permis de renommer parce que franchement féminin c'est un peu triste comme titre, osons le féminisme !), c'est-à-dire un tag pour mettre en avant les femmes en littérature ! J'ai décidé d'y répondre et vous invite à y participer (il n'y a pas qu'une seule journée pour vanter les droits des femmes et le girl power [en littérature] après tout !) On y va ?


    1) Quelle est votre auteure préférée ?

    Of course : Clémentine Beauvais ! Qui propose d'ailleurs une sacrée dose de girl power avec Les petites reines et sa Mireille qui déboîte ! (D'ailleurs, si vous êtes en région parisienne, jusqu'à fin mars, l'adaptation théâtrale est en tournée. Ne la manquez pas !)
    Pourquoi Clémentine Beauvais est mon auteure préférée ? 
    • Elle a de l'humour, une sacrée verve enlevée et débridante ;
    • Elle sait incroyablement bien écrire, elle l'a prouvé avec Songe à la douceur, ce roman en vers en forme de chef d'œuvre ;
    • Elle est féministe, et le montre à travers un roman comme Les petites reines, ce genre de roman « enjoué et adroit, ingénieux et subtil, qu’on aimerait lire tous les jours. On rigole à chaque page, et on ne s’assouplit qu’à la fin, quand nos rêves de vélos, deviennent plus doux, et soudain moins hargneux. Clémentine Beauvais parle de l’adolescence, de la construction de soi et de son image, dans un roman rusé et fou, toujours désopilant et cocasse. Virtuose. »

    2) Quelle est votre héroïne de roman préférée ?

    Question extrêmement difficile. Je pense à Hama de Tant que nous sommes vivants, Petite de La Langue des bêtes ou même Tatiana de Songe à la douceur. Ellana, aussi, of course, de la trilogie éponyme de Bottero.
    Mais je vais répondre Ethel, personnage féminin badass, powerful et absolument génial de Vango ! Elle a un charme et une aura si particulières, qu'on n'a du mal à ne pas se laisser séduire. Elle est puissante, intelligente mais aussi d'une empathie combative. Ethel est l'aventurière qu'on rêve tous d'être au moins une fois dans notre vie.

    3) Citer un roman qui propose un message féministe.

    J'aurais envie de citer Les petites reines mais il ne faut pas citer les auteures deux fois... donc je vais dire Miss Dumplin, de Julie Murphy (éditions Michel Lafon) ! Un roman que je n'attendais pas autant au tournant et qui m'a pourtant bien remué. Et un peu dans tous les sens : c'est drôle, touchant et revendicatif. Une revendication assumée et extrêmement bien menée, jamais condescendante, très fine pour un sujet difficile qu'est celui de l'histoire d'une jeune fille grosse.


    4) Citer un roman avec une fille/femme sur la couverture.

    De cape et de mots, même si j'aurais pu mettre ce livre dans d'autres catégories : c'est un héroïne gé-niale, qui porte une histoire drôle, inventive et dynamique, pour un message finalement assez féministe car Sérine sauve son monde, avec humour et verve. L'illustration de couverture de Charlotte Gastaut est assez extraordinaire et représente bien le roman et sa malice, roman porté avant tout par cette héroïne hypra-incarnée et terriblement mousquetaire de mots ! À ne pas manquer (ne faites pas la même erreur que moi, erreur que j'explique ici) !


    5) Citer un roman qui met en scène un groupe de filles/femmes.

    OK, il y a un garçon, mais surtout et avant tout une femme qui emmène avec elle tous ses enfants dont ses quelques filles qui vont se passer, d'années en années, une boîte contenant le talent de chacune. Soledad, qui tisse les mots, va raconter l'histoire de cette mère, Frasquita Carasco, et tenter d'obtenir le baiser de cette mère qu'elle a attend depuis toujours sans jamais recevoir.
    Le cœur cousu est un roman magnifique, qui dresse le portrait virtuose d'une famille et surtout d'une femme, fascinante et dérangeante à la fois.
    Carole Martinez a un don évident pour l'écriture même si ses quinze années passées sur ce livre ont sans doute participé à la beauté et à la réussite du roman. C'est à lire absolument, comme les autres, si ce n'est plus.

    6) Citer un roman qui met en scène un personnage féminin LGBT+.

    J'ai pris un long moment à chercher avant de réussir à trouver un personnage féminin LGBT+ dans ce que j'avais déjà lu. Parce qu'il faut le dire, déjà que les femmes et les gays sont un peu des sous-catégories de personnages littéraires (les trans, n'en parlons pas ! quoique depuis quelques mois, beaucoup de romans en littérature jeunesse en parlent), alors les lesbiennes... il faut les chercher.
    Mais, évidemment, il y avait A kiss in the dark. Ce roman de Cat Clarke, une auteure (faut-il mieux dire autrice ?) qui sait reproduire avec une grande véracité le ton adolescent. C'est parfaitement juste, jamais condescendant et toujours touchant.

    7) Citer un roman qui propose plusieurs points de vue féminins.

    Dans le désordre est un roman très fort, ô combien unique, dont je vous parlerai bientôt. Il prend le point de vue d'un groupe de personnages, fort et moderne, qui décide de contester l'ordre public établi. C'est un roman extrêmement actuel, qui raconte une histoire d'amour très touchante. Plus encore, c'est le récit de relations croisées et décroisées autour d'idéaux et de l'importance de l'engagement individuel, politique et social dans notre société. Ça bouscule dans tous les sens... mais en bien. À lire, à lire, à lire !


    8) Citer un livre dans lequel une fille sauve le monde.

    Bleu Blanc Sang est une trilogie évènement sortie dans l'an dernier chez Hachette Romans. Écrite par Bertrand Puard, elle met en scène une jeune femme qui va, à sa manière, sauver le monde. Roman ancré dans notre monde actuel, questionnant avec force la politique actuelle, les machineries internationales complexes et sans doute illicites d'informations, d'argents et parfois d'humains, il offre une intrigue dynamique et une héroïne, à vous de le découvrir, très forte. « Dans ce récit où l’intelligence de la narration se bat à l’intensité émotionnelle et réflexive du fond, Bertrand Puard trouve sa place d’écrivain du siècle : à la fois raconteur d’histoires fascinantes et éveilleur de consciences. »

    9) Quel personnage secondaire féminin préférez-vous au héros de son roman?

    Vous avez peut-être lu ma chronique de ce roman paru en novembre dernier chez Sarbacane, dans la collection Exprim' ? Dans cette chronique, je discutais avec Lupiot (Allez vous faire lire) de la place de la seule femme du livre dans ce carnage... et c'était extrêmement intéressant (je vous invite à lire nos deux chroniques). Parce que si ce roman propose de manière très intense et réussie une réponse colérique mais cathartique aux attentats de novembre (en parlant avant tout de pardon), il propose aussi une vision problématique de la place des femmes : encore une fois, c'est une femme qui fait le pardon, alors même que la violence à son encontre a été très loin... C'est en partie pour ça que j'ai préféré le personnage féminin qui est plus juste, plus nuancé et surtout plus apaisant. Voire audacieux, comme personnage : le pardon n'est-il pas plus courageux (et plus difficile à écrire) que la violence ?

    10) Citer un livre écrit par un homme qui met en scène un personnage principal féminin.

    On y revient toujours en ce moment (je vous ai déjà dit qu'il était génial ?!) : J'ai avalé un arc-en-ciel d'Erwan Ji. Un premier roman extraordinaire qui raconte l'histoire de Puce, une héroïne drôle et attachante, et sa dernière année dans son lycée américain privé avec son lot de peines, de joies, de dernières et de premières fois ! C'est vif, le ton est juste, les thèmes abordés extrêmement bien menés et le roman inoubliable. Je suis certain que, comme à moi, Puce saura vous toucher grâce à la plume bien travaillée et à l'intrigue rondement menée sur ce blog presque franchouillard dans un monde d'amerloques ! Rassurez-vous, ce n'est pas vieux jeu, mais bien, et indubitablement, moderne !

    TAG 100% féministe !

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  • Cher lecteur-trice,
    Je ne m’adresse pas souvent à toi, et pourtant, tu me lis tous les jours. C’est quand même dingue de s’en rendre compte maintenant seulement, tu ne crois pas ? Si je le fais aujourd’hui, c’est pour te parler d’un livre qui me tient à cœur – du genre, vraiment à cœur.
    Tu sais, il y a deux ans, dans le cadre de mes études, j’ai fait un stage en maison d’édition. Aux éditions Nathan Jeunesse, en fait. C’était un moment assez magique et surtout extrêmement formateur pour le futur éditeur que j’espère être.
    Parmi les missions qui m’incombaient, j’étais notamment en charge de lire tout un tas de manuscrits qui arrivaient tous les jours par La Poste. Le mythe n’est pas complètement faux : les maisons d’éditions reçoivent bien tout un tas de manuscrits qu’il faut éplucher, lire, refuser ou garder. Mais on l’apprend très vite en édition : de bons manuscrits qui arrivent par La Poste, il y en a peu, très peu.
    Et puis, il y a des livres comme J’ai avalé un arc-en-ciel. En fait, il y a deux ans, il ne s’appelait pas exactement comme ça. Mais pour ce qui est du contenu, il était quasiment le même : c’était déjà un sans-faute.

    « C’est un drôle de mot, blog. Pendant longtemps, j’ai cru que c’était le nom d’une nourriture. Si mon grand-père s’était demandé ce que ça voulait dire, il se serait mouillé le doigt et aurait tourné les pages de son épais dictionnaire. Moi, j’ai tapé le mot sur Google. C’est ça, le progrès. On n’a plus besoin de se mouiller le doigt. »

    J’ai avalé un arc-en-ciel, c’est l’histoire de Puce, une jeune franco-américaine, qui raconte sur un blog sa dernière année dans son école préparatoire privée du Delaware, aux USA. Elle raconte à ses lecteurs français – nous, of course – son quotidien, le fonctionnement et la vie (très particulière !) de son lycée qu’elle scrute d’un œil vif et humoristique. C’est sa dernière année dans son lycée, celle des adieux, des dernières fois, des peurs et des doutes. Mais c’est aussi celle de nouveaux amours, de grandes joies, de premières fois et de nouveaux horizons !

    « Je veux parler de ma vie, mais aussi de la vie. Parce que ce qui compte quand on navigue, ce n’est pas le bateau. C’est l’océan, l’équipage, et les étoiles au-dessus de nos têtes. »

    Je crois que cette phrase te résume plutôt bien ce roman. Puce, sur son blog qu’elle nous adresse, parle de sa vie et de tout ce qui la traverse. Mais contrairement au nombre incalculable de romans qui paraissent dans lequel un-e adolescent-e parle de sa vie et de tout ce qui la traverse, l’héroïne de celui-ci a exactement le bon ton : c’est vif, enlevé, cocasse et ça touche droit au cœur.

    « Les voisins ont adopté un chat le mois dernier. On leur a demandé si c’était un chat nain, mais ils ont eu l’air surpris. Je pense qu’il est possible que Sacrebleu ait un problème de poids. »

    Ce ton à nul autre pareil (ou peut-être peut-on le rapprocher, sans grossier marketing, de celui de John Green) suffit à faire de ce roman un petit chef d’œuvre de littérature pour adolescents. Il a dans sa vivacité et dans son humour quelque chose de très vrai, sans artifice, parfaitement juste.
    Je crois que c’est aussi ce qui participe à nous rendre Puce si proche. Outre son regard décomplexé et piquant, c’est son ouverture aux autres qui nous touche particulièrement. La mise en abîme du blog qu’elle nous adresse à nous, français découvrant sa vie américaine, finit de nous rapprocher de l’héroïne et permet en même temps d’aborder un choc des cultures passionnant – et toujours avec ce regard décalé sur la réalité.
    L’identification est ainsi forte, poussée par les nombreuses références qui ne seront pas sans te rappeler ce que tu peux toi-même lire / voir / écouter. Tout est toujours très vrai, jusqu’à l’analyse pointilleuse de la ponctuation des SMS ou les réflexions sur la procrastination (que celui qui ne procrastine jamais lève la main ?).
    Les personnages dans leur ensemble sont attachants, très bien caractérisés et d’une grande richesse. Tu te délecteras, je pense, des rondeurs de Soupe, du regard sans lunette de Sara et de la classe – t’es jaloux-se ? – de Vaneck. On pourrait regretter quelques stéréotypes, mais l’auteur les questionne tout au long du roman et les envoie balader avec le regard très juste et l’ironie de Puce.

    « Il faut savoir que quand on m’appelle Puce, mes parents le prononcent bien parce qu’ils parlent français, mais comme le son “u” n’existe pas dans l’alphabet américain, la plupart de mes amis m’appellent “Pouce”. Résultat des courses, quand je n’ai pas un nom de plante ou un nom de bestiole qui gratte, j’ai un nom de doigt. »

    Cette sensation de « vrai », de sincérité qui traverse le roman, on la ressent aussi grâce à l’école qui a une grande importance dans le roman. Ce décor, riche et largement documenté, est un personnage à part entière qu’on découvre dans ses reliefs, ses interstices, et dans tout ce que ce lieu construit dans la vie de Puce et des autres. En fait, il faut imaginer que c’est comme ta maison : tu y vis longtemps, tu y forges tout un tas de souvenirs, et tu finis par la quitter, sans tristesse, juste avec un peu de nostalgie.

    C’est grâce à cette humanité et à cette sensibilité qu’Erwan Ji, à travers le personnage de Puce, arrive à traiter avec une si grande finesse de thèmes essentiels.
    En fait, je vais te dire la vérité : J’ai avalé un arc-en-ciel est le roman que j’aimerais mettre entre les mains de tous les adolescents. Il y traite tour à tour de tout ce qui peut les traverser sans jamais tomber ni dans le pathos ni dans l’excès d’humour. Tout est parfaitement dosé, entre anecdotes et réflexions, entre tragique et dérision. Un peu comme la vie, mais avec une odeur d’encre et de papier.

    « Je dis toujours que chacun fait ce qu’il veut, tant qu’il n’embête pas les autres. Si ça plaît aux gens de croire en Dieu, moi ça ne me dérange pas. Mais à mon avis, c’est juste un truc qu’on a inventé pour aider à faire passer l’arrière-goût amer de la vie. Quand ma mère veut me faire manger des endives, elle les enroule dans du jambon, puis de la crème, puis de la sauce béchamel, et elle met tout ça au four saupoudré de fromage. Les endives, c’est la vie. Le reste, c’est la religion. »

    Erwan Ji fait donc parler son héroïne d’amitié, d’internet, de religion, de relations aux autres, de traditions, de son décalage culturel qu’elle évoque sans cesse avec beaucoup d’humour et de ce que c’est de grandir. Erwan Ji aborde aussi avec une grande intelligence (SPOILER, cher ami-e) le thème – très difficile à traiter – de l’orientation sexuelle. Si Puce est déjà sorti avec des garçons, c’est avec une grande surprise qu’elle découvre au fur et à mesure de l’année que c’est de son amie Aiden qu’elle tombe peu à peu amoureuse. Mais loin d’en faire un roman à thème, Erwan Ji propose une vision totalement banalisée et apaisante des difficultés des étiquettes de bisexualité ou d’homosexualité. En fait, ce n’est pas d’orientation sexuelle dont Erwan Ji parle, mais bien d’amour. Il parle ainsi de tous les doutes que ça peut engendrer, quand on tombe amoureux-se d’un-e de ses ami-es, comme de toutes les difficultés qui peuvent arriver quand on fait autre chose de ce que tout le monde attend de nous. (FIN DU SPOILER, l’ami-e, respire va.)
    Finalement, c’est avec une grande délicatesse, beaucoup d’humour et sans trop de complexes, que Puce bouscule ce qui rend ta vie compliquée en l’aplanissant dans toute sa simplicité. C’est son regard décalé et (toujours) un peu naïf qui participe à cet humour simple mais carrément efficace. Tu peux d’ailleurs surligner tout un tas de punchlines dans ce livre :

    • « L’amour et l’amitié sont comme les braquages de banque : tout peut changer très vite. »
    • « Si tu essaies de me violer, je dis à tout le monde que tu as peur des guêpes. »

    À travers une intrigue très bien construite, un décor riche et avec un ton jamais faux et toujours plein d’empathie, Capucine t’emportera donc dans sa drôle de vie de française made in America. J’ai avalé un arc-en-ciel est un roman hilarant, tendre et vibrant de justesse, où la sincérité du ton se dispute à l’humour de l’héroïne. Jusqu’à la fin (où tu sortiras ton mouchoir), tu grandiras un peu avec cette Puce extra-française et te retrouveras (peut-être ?) dans ces personnages qui construisent un portrait fin et généreux d’une jeunesse pleine de reliefs. Avec la générosité des thèmes abordés et l’intelligence de l’écriture, J’ai avalé un arc-en-ciel est, sans aucun doute, le roman immanquable pour comprendre l’adolescence et ce passage vers l’âge adulte déchirant, mais surtout drôle, vivant, excitant… et dérisoire !

    Bonne lecture,
    (Et n’oublie pas de me répondre.)
    Tom

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    Cette année, il m’est arrivé un truc phénoménal. Retournement de vie, frisson géant, secousse cosmique...
    Je m’appelle Capucine, mais on m’appelle Puce. J’ai dix-sept ans, la peau mate et un accent de Montpellier. Enfin, l’accent, c’est quand je parle français. Je vis aux États-Unis depuis que j’ai trois ans.
    Cette année, il m’est arrivé un truc phénoménal. Retournement de vie, frisson géant, secousse cosmique...
    Vous appelez ça comme vous voulez, mais la vérité...c'est que j'ai avalé un arc-en-ciel.


    Éditions Nathan Jeunesse
    336 pages
    16,95 €

    J'ai avalé un arc-en-ciel, Erwan Ji

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  • Angoulême, c'était il y a une semaine... De quoi vous parler de trois BD marquantes, à découvrir au plus vite !


    Attention GROS COUP DE CŒUR
    Je crois, sans trop me tromper, pouvoir classer Louis parmi la catégorie anarchique – et souvent très difficilement définissable – des romans graphiques. En effet, la narration, très proche de celle d’un roman, se dispute aux classiques bulles et virgules narratives des bande-dessinées. Louis parmi les spectres est d’abord un très, très beau texte, qui raconte, sans pathos, l’histoire d’un jeune garçon au père alcoolique.

    Ce texte est mis en lumières et en ombres par le trait fin et doux d’Isabelle Arsenault, qui, comme dans le premier album publié chez La Pastèque, se sert de l’aquarelle comme matériau inépuisable de poésie et d’émotions.

    Ce roman graphique raconte ainsi avec justesse le tissu émotionnel d’un enfant tordu entre sa vie de jeune garçon – frère, ami et nouvel amoureux – et celle de fils perdu entre des parents séparés dont un père alcoolique.


    On ne parle pas beaucoup de ça, dans des albums ou bande-dessinées pour la jeunesse, mais le pari est ici brillamment relevé. Avec douceur, tendresse et parfois bonheur, le texte comme l’illustration traitent l’histoire avec finesse et disent les difficultés de naître, de paraître et d’être, en tant qu’enfant, quand nos modèles parentaux sont brisés et fragiles.


    Roman initiatique sous forme d’objet de contemplation, Louis parmi les spectres est d’une douceur infinie et d’une violence (émotionnelle, enfantine et nostalgique) étonnante. C’est sans doute un roman graphique qui restera gravé, là, quelque part.




    Ba en a MARRE des bananes. Chez lui, on ne mange que ça et dans son village, c’est déjà la 10 422e fête de la banane. Autant dire que quand Haï, son ami, lui présente un nouveau fruit, la banane de terre, Ba est aux anges… et il a une idée ! Il décide d’aller dans la forêt interdite, ramener tout un tas d’autres espèces de bananes, pour préparer une fête de la banane… renversante ! Mais tout ne se passe évidemment pas comme prévu…


    La Palissade, maison d’édition indépendante rochelaise, se lance dans la bande-dessinée avec tous les ingrédients qu’on a déjà aimé dans leurs albums :
    - De l’humour et beaucoup de bonne humeur,
    - Des personnages attachants,
    - Et de nouveaux talents !

    Ici, c’est en effet le coup de crayon d’une jeune auteure / dessinatrice, Margo Renard, qui nous invite dans un univers délirant et attachant composé de singes, de bananes et de dangereuses aventures.


     À vrai dire, le livre est savoureux grâce à l’univers, drôle, un peu absurde, avec des singes blasés et des bananes de toutes sortes. Cet univers avec un brin de folie amène avec lui des personnages caustiques et attachants, qui rappellent d’autres trios de bande-dessinées et emmènent avec eux tout un ensemble de codes humoristiques et scénaristiques de la bande-dessinée (jeunesse) reproduits avec brio… et sans oublier l’innovation : des cadrages originaux, des utilisations sympathiques du système de cases, etc.



    Le coup de pinceau de Margo Renard est indéniable, même s’il a encore quelques maladresses, et sa narration dynamique, remplie de bonnes astuces. Néanmoins, cette jeune illustratrice très talentueuse propose une histoire parfois un peu trop classique. Ce qui est dommage c’est que l’auteure adapte souvent son style à la dynamique narrative : pour concentrer son lecteur sur l’histoire, elle simplifie parfois le trait, inscrit ses dessins dans une dynamique de gag ou de BD page-turner. Or si l’histoire ne suit pas, le dessin en est forcément plus faible également.

    The Monkey Family est donc une BD jeunesse qui ravira les enfants et les plus grands. Malgré une histoire parfois faible, on ne peut être que charmés par cet univers délirant que l’auteure met en scène avec la fantaisie et l'intelligence d'un dessin pop, coloré et délicieux. On n'attend plus qu’une chose : une suite !

    Avec une petite dédicace, juste pour le plaisir...

    Pour vous parler de la bande-dessinée Contes & Rock'N'Roll, le premier album en solo de Maria Paz, on a décidé de s'y mettre à 2. Cette chronique, écrite à 4 mains avec Littlebishop (qui vous avait proposé en novembre un article sur les femmes et la bande-dessinée) vous propose un avis nuancé sur cet album, à la fois déçu (pour moi) et complètement réjoui (pour littlebishop et moi).

    Les contes sont un matériau inépuisable de réécritures dans la bande dessinée. On pense, entre autres, à ces quelques incontournables :

    Ceux de Maria Paz, d'abord décevants, ont néanmoins une causticité inépuisable à côté de laquelle on ne peut pas passer.
    La BD est construite sous la forme d'un recueil : 4 contes (connus ou moins connus) repris et remis au goût du jour : un chat botté dans « Pussy Boots » part par exemple à la rencontre du Roi Elvis. Ces contes sont ainsi revisités par une auteure à l'imagination débridée... Vraiment ?

    Non, l'imagination n'est pas si débridée. Jusqu'au troisième conte, la réécriture est minime. « Riquet » est par exemple trop rapide, avec une narration au rythme inégal.
    Mais l'imagination est débridée dans son sens transgressif, unique et caustique. On rigole, on se réjouit de cet univers vraiment Rock'n'Roll.
    Le dessin numérique n'enlève, pour sa part, rien à la richesse évocatrice de la tradition du conte, où les décors laissent aux personnages un très beau lieu de théâtre.
    Le point fort du dessin est dans l'expressivité même des personnages, qui dégagent à eux seuls tout le décalage des réécritures. Finalement, le style fantasmé laisse même libre cours à l’interprétation.


    Cet esprit rock-and-roll perdu dans les histoires plus faibles a ainsi beaucoup d'importance dans le texte et l'image et joue des codes culturels de ce genre populaire... Que dire du loup fan de Michael Jackson, qui ne peut s’empêcher… de danser ? Le dessin, résolument contemporain, peut perturber nos rapports à l’espace classique et aux perceptions qu’on en a… Jusqu’à la reprise du personnage du lapin, récurrent dans l’univers du conte, ici incarné dans une bande à grandes oreilles délicieusement drôle. WAKA WAWA NANE !


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    Louis a onze ans, une mère qui a peur de tout, un père qui pleure quand il boit et un petit frère obsédé par la soul américaine. Louis rêve de déclarer son amour à Billie, une compagne de classe indépendante et solitaire. Mais dans la réalité, rien à faire : dès qu’il s’approche d’elle, Louis se tétanise comme un clou rouillé. Accompagné de sa famille, de son fidèle ami Boris, et de ses spectres (ceux du passé comme ceux de son monde intérieur), Louis apprendra la vraie définition du courage.

    Éditions La Pastèque
    160 pages
    28€


    Des bananes, encore des bananes, toujours des bananes ! Ce n’est pas facile d’être le seul singe de la famille à ne plus supporter ce menu monotone. Heureusement, Ba peut compter sur l’audace de son copain Haï et sur l’habileté de la turbulente Moh. Ensemble, ils s’apprêtent à vivre des aventures mouvementées dans la Forêt Interdite, en compagnie entre autres : d’une horde d’oiseaux irrespectueux, d’un panda déjanté, d’un tigre décrépi et de crocodiles affamés.

    Éditions La Palissade
    112 pages
    14€90

    Quatre contes classiques revisités dans un seul album : Le Chat Botté, Riquet à la Houppe, Le Petit Chaperon Rouge et Peau d’âne.

    Le Chat Botté : Un paysan pauvre reçoit en héritage un chat fort intelligent. Grâce à différents stratagèmes le félin va convaincre le King Elvis que son maître est un grand seigneur digne d’épouser sa fille.

    Riquet à la Houppe : Le pauvre “Ricky” est né très laid mais très intelligent. Heureusement la bonne fée lui a promis qu’il pourrait faire don d’un peu d’intelligence à la personne de son choix. Dans le royaume voisin, une princesse très belle mais aussi très bête attend son prince charmant…

    Le Petit Chaperon rouge : Le petit chaperon rouge doit livrer un beau vinyle tout chaud à sa mère-grand, mais un loup fan de moonwalk et de Michael Jackson rôde dans les bois.

    Peau d’âne :
     Une jeune princesse échappe au mariage forcé avec son père en revêtant la peau d’un âne.

    Éditions Ankama
    96 pages
    13€90

    Quelques bulles à savourer

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