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  • Un portrait d'autrice par jour écrit par une femme durant le mois international des droits des femmes

    À l'occasion du mois international des droits des femmes, 31 femmes d'exception vous proposent de partir durant tout le mois de mars à la rencontre de 31 autres femmes, toutes autrices, aussi talentueuses et impressionnantes que les premières.

    Ainsi, chaque jour, pendant un mois, sur La Voix du Livre, découvrez un portrait d'une autrice, française ou étrangère, contemporaine ou historique, de littérature générale, jeunesse, musicale ou illustrée, écrit par une invitée, qu'elle soit autrice elle aussi ou bien illustratrice, blogueuse, chanteuse, dramaturge, comédienne, professeure, youtubeuse...

    C'est parti pour un mois d'exploration de 31, voire 62, chambres à soi, ces lieux immanquables de littérature où les femmes trouvent, enfin, leur place.

    Jour 31 : Anne-Fleur Multon présente Alix Cléo Roubaud
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    Alix Cléo Roubaud, à bout de souffle


    Déjà, il y a ce prénom, Alix Cléo. C’est mal fichu, Alix Cléo, ça ne compose pas. On aurait dû dire à la maternité, que c’était trop long, que c’était trop dur, avec ces consonnes qui claquent, ce x qui attaque et ce c qui protège, un nom en forme de bouclier. Mais il n’y a pas eu de maternité pour Alix Cléo, il y a eu cette chambre sombre et chuchotante, cette moiteur collante des fins de journées mexicaines. Il aura fallu qu’Alix Cléo naisse dans la sueur et dans le sang sur le lit en teck noir de son père diplomate, des mains brunes d’une sage-femme qui ne comprenait pas son nom, des grandes mains comme des battoirs sur les draps blancs. Il aura fallu que sa naissance ne ressemble à personne d’autre, déjà.

    C’est un prénom pectoral, Alix Cléo, ça lui va bien. Comme si on savait déjà qu’il lui faudrait au moins ça, un prénom-bouclier à poser sur la poitrine.

    Quand je pense à sa naissance, je me dis qu’elle n’a pas dû crier.

    Alix Cléo est malade. Elle a un nénuphar qui grandit dans les poumons. Les médecins disent :

    asthmatique.

    Elle      respire             mal      difficilement      elle      suffoque             étouffe                   crache
    Les nuits sont                        blanches
    noires.

    À quinze ans, elle rentre à l'université d'Ottawa pour étudier psychologie, littérature et architecture. De son enfance nomade, Mexique, Grèce, Egypte, Espagne, France, il restera des photographies prises par sa mère, sur l’appareil argentique familial, qui seront pour Alix Cléo un matériau essentiel de son travail artistique. Plus tard, elle dira : « Mais de toute façon, les seules vraies photographies sont les photographies d’enfance. »

    Et elle n’est jamais loin, l’enfance, quand on meurt à trente ans.


    Je l’imagine quinze ans sur les bancs de la fac, très jeune sur les bancs de la fac, un peu à côté des autres. C’est à cette époque qu’elle commence son Journal, qu’elle continuera jusqu’à sa mort. Elle dit certainement : « Moi je veux apprendre tout, tout de suite ». Elle a le regard farouche, elle est exigeante, pas très jolie peut-être, c’est une petite brune, tu vois, elle veut tout, tout de suite – et que ce soit entier – ou alors elle refuse ! Elle ne veut pas être modeste, elle, et se contenter d’un petit morceau si elle a été bien sage. Elle veut être sûre de tout aujourd’hui et que cela soit aussi beau que quand elle était petite – ou mourir.

    Elle abandonnera psychologie, littérature et architecture pour la philosophie, évidemment. Des études qu'elle poursuit à Aix-en-Provence – la mer toujours, puis à Paris.

    Elle veut vivre vite, Alix Cléo, tout faire vite, tu vois, elle sait qu’elle n’a
    pas le temps.

    Il lui faut des amants des amantes, beaucoup, il lui faut de l’alcool il lui faut de la drogue il lui faut être triste mélancolique tu vois, il faut être nue dans des lits inconnus, il faut voyager aller à Londres pour le shopping de Noël aller en Corse – la mer toujours, on respire mieux prêt de la mer quand on est asthmatique.

    Et puis San Francisco et puis la drogue la cigarette, Alix Cléo nue sur un lit Alix Cléo en sanatorium Alix Cléo amoureuse Alix Cléo qui découvre Vertigo, Pollock, Alix Cléo qui sait qu’elle qu’il ne lui reste pas dix ans alors adieu la thèse adieu la recherche adieu Wittgenstein, la quête du sens sera pratique tu vois, elle sera dans le corps, le corps qui baise le corps qui se montre le corps insolent, encore vivant ; Alix Cléo, c’est les années 70, elle dira d’outre-tombe à propos de l’amour qu’on fait à deux :
    « De la vue, à la voix. de la voix, au souffle, parfum, odeurs.
    De l'odeur au goût : mordre, enfoncer, salives.
    Fonds du puits, intérieur ultime est le toucher.
    Le toucher absolu du corps. la jouissance et la décomposition.
    Le toucher des mains, de la chair, la coexistence en un même lieu mental, en un même corps des corps, le dire dans la bouche, le goût, le souffle, l'entrelacement qui respire pénètre.
    Pour la méditation des cinq sens, là où était la recollection de mortalité
    Si la distance évanouissante des deux corps, brûlant de leur infiniment présente brûlure : paradis veillant sur son envers. »


    Alix Cléo c’est le corps, le sien et le corps de son amant de son mari, maintenant elle est mariée tu vois comme elle va vite, le corps de son mari transformée par elle, elle le regarde elle le modèle elle fait du mari « un éminent victorien dans un lit hollywoodien » par son regard, elle sait faire ça, Alix Cléo, c’est une magicienne, maintenant elle est
    photographe.

    Quatre ans avant sa mort, Alix Cléo commence donc sa carrière éclair d’artiste photographe. C’est une fulgurance. Comme tout ce qu’elle a entrepris, sa photographie sera foisonnante torturée corporelle inventive intime contrastée créatrice brillante intellectuelle ; expérimentale.


    Il y aura six cent photographies, Autoportraits d’Alix Cléo très nue, seule ou avec son mari dans des chambres d'hôtel Photo de vacances Chambres d’été à l’heure de la sieste Superpositions de clichés, grattés, dédoublés, coloriés parfois à la main.

    Alix Cléo se sert des négatifs comme un peintre de sa palette – elle les détruit tous, avec la nonchalance de l’écrivain qui froisse le brouillon, elle veut la photographie en acte Alix Cléo, la photographie vivante, elle veut l’instant et pas la preuve qu’il a existé tu vois. Elle invente la technique du pinceau lumineux, elle travaille dans son labo parfois jusqu'à dix heures sur une même épreuve, elle plonge ses images dans un abîme de noir ou les anéantit dans un linceul de blanc, elle transforme la matière invisible de l’instant.

    Elle dira : « Une photographie digne de ce nom ne vous donne pas une vue du monde mais vous le fait toucher ». Quand elle y parvient – souvent – c'est un éblouissement.

    Sa photographie est une expérience. Expérience, donc, de sa mort imminente désormais.


    L’air est plus lourd pour Alix Cléo, cet été 1980, à Saint Félix.

    Une nuit, Alix Cléo sort dehors le nénuphar a grandi;respiration              heurtée cassée sifflante                  j’étouffe

    Crise d’asthme.

    Elle pose l’appareil photographique sur sa poitrine nue. C’est la nuit à Saint Félix, mais Alix Cléo n’arrive pas à dormir ; elle s’étend sur le sol dans l’allée de cyprès qui mène à la maison temps de pause de quinze minutes Quinze minutes la nuit au rythme de sa respiration un autoportrait par le souffle, un cauchemar doux, prémonitoire, halluciné presque, inventé presque.

    Quinze minutes la nuit au rythme de la respiration

    Il y en aura d’autres, des crises d’asthme, chaque fois plus souvent, chaque fois plus fortes. Alors évidemment elle se demandera sans cesse à quoi ressemblera la mort, tu vois, la sienne devra être grandiose, absolue, son agonie sera photographique et rien d’autre, ça la fascine tout ce noir qui sera autour d’elle, son corps sans sensation, son corps qui flottera, elle se demandera Si quelque chose noir. C’est décidé, elle mettra en scène sa mort mieux que la mort elle-même, l’« esthétique de la ruine » toujours, il ne faudrait pas louper cette dernière expérience.

    Si quelque chose noir : Dix photographies-poésie en forme de signature qui seront les traces ultimes d’Alix Cléo, personnage inclassable, fantasque, fantomatique, obsédant, et parfois je me dis

    Alix Cléo n’a pas existé.

    Son travail n’est connu que grâce à son mari, Jacques Roubaud. Trois ans après la mort de sa femme, il a écrit un poème qui reprend ses fulgurances poétiques à elle, un poème hommage dans lequel il raconte l’expérience à son tour, l’expérience de la mort vécue cette fois, de la mort arrivée, l’expérience du deuil – il l’appelle Quelque chose noir.

    À son tour il transforme Alix Cléo, en personnage de fiction cette fois,
    Alix Cléo Roubaud.

    C’est lui qui a gagné, Alix Cléo a disparu.
    Il est temps de la voir revenir pour elle, éblouissante par elle, lumineuse par elle

    et non pas au travers de son mari.

    Alix Cléo, artiste : je m’en souviens désormais.
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    Anne-Fleur Multon a passé son enfance à l'étranger et en France des DOM-TOM. Elle étudié les héroïnes invincibles et érotisées de la littérature jeunesse des années 2000 à la Sorbonne avant de se consacrer à l'écriture. Elle a publié en 2017 son premier roman, Viser la lune, premier tome de la série « Allô Sorcières », publié chez Poulpe Fictions et illustré par Diglee, dont le deuxième tome, Sous le soleil exactement, est paru en 2018.
    Sur le blog, découvrez ma chronique de Viser la lune et une interview d'Anne-Fleur Multon sur Boîtamo.

    31 chambres à soi #31 | Alix Cléo Roubaud par Anne-Fleur Multon

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  • Un portrait d'autrice par jour écrit par une femme durant le mois international des droits des femmes 
    Photographie Iris Oriol © Mélanie Morice

    À l'occasion du mois international des droits des femmes, 31 femmes d'exception vous proposent de partir durant tout le mois de mars à la rencontre de 31 autres femmes, toutes autrices, aussi talentueuses et impressionnantes que les premières.

    Ainsi, chaque jour, pendant un mois, sur La Voix du Livre, découvrez un portrait d'une autrice, française ou étrangère, contemporaine ou historique, de littérature générale, jeunesse, musicale ou illustrée, écrit par une invitée, qu'elle soit autrice elle aussi ou bien illustratrice, blogueuse, chanteuse, dramaturge, comédienne, professeure, youtubeuse...

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    Jour 30 : Iris Oriol présente Pauline Bureau
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    Grande lectrice pendant mon adolescence, grande spectatrice aujourd’hui, il semblait important de vous présenter une femme de théâtre, une autrice qui couche des mots sur le papier pour ensuite faire naître ses récits sur la scène. Cette femme, c’est Pauline Bureau, une autrice fabuleuse et une metteuse en scène talentueuse.

    Après une formation au Conservatoire national supérieur d’art dramatique, elle a fondé en 2007 sa compagnie La part des anges. Elle a d’abord monté quelques classiques puis créé Modèles, naît d’une écriture collective, avant d’écrire ses propres textes.


    Je me rappelle de ma première rencontre avec le travail de Pauline Bureau comme si c’était hier. J’ai quinze ans et je découvre La meilleure part des hommes, d’après le roman de Tristan Garcia. Et je me dis avec fascination « waouh, c’est ça aussi le théâtre » : je réalise que le théâtre, ce n’est pas seulement Molière et des livres lus par contrainte en cours de français. C’est elle la première qui me montre que c’est aussi l’émerveillement, la vie en plus vraie et plus fausse à la fois. Elle me fait découvrir le pouvoir des images en plus du pouvoir des mots.


    Par la suite, je vais voir toutes ses pièces. Et outre son immense talent de metteuse en scène, c’est son écriture qui me touche à chaque fois profondément. Sans jamais nous prendre de haut et sans jamais juger, elle met des mots sur de nombreuses choses que je ressens. C’est quoi être une femme aujourd’hui ? C’est quoi grandir ? C’est quoi se construire avec l’héritage des générations précédentes ? Ses mots résonnent, ses mots font réfléchir, ses mots font grandir. Pauline Bureau ne parle pas seulement de l’intime, elle s’attaque également à des grands maux de notre société avec Mon Cœur où les victimes du médiator prennent le visage de Claire Tabard, une femme qui se bat pour faire reconnaître son statut de victime. Et encore une fois, les mots de Pauline Bureau sonnent justes et vont droit au cœur.


    Si je devais ne vous conseiller qu’une seule de ses pièces, ce serait Dormir cent ans. Parce qu’elle cristallise ce passage si mystérieux, ce passage indicible et un peu terrifiant de l’enfance à l’adolescence. Pauline Bureau évoque le vertige que l’on ressent face à ces grands changements, elle évoque les questionnements, les transformations et tous les compagnon·nes de route qu’on peut croiser sur son chemin. Et quand on est une grande personne, on oublie vite ce que ça fait de, justement, se transformer pour devenir une grande personne. Alors ça ne fait pas de mal de s’en souvenir de temps en temps.

    Pauline Bureau fait donc partie de ces personnes de théâtre qui contribuent sans le savoir à façonner ma vie de spectatrice et plus généralement ma vie de femme, avec ses mots qui bousculent et qui secouent le cœur.
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    Iris Oriol est étudiante en médiation culturelle à la Sorbonne Nouvelle à Paris. Passionnée de théâtre, elle travaille à la Maison des Métallos et, avec son association Les femmes derrière le rideau, a créé l'exposition Femmes en scène qui met en lumière des professionnelles travaillant dans le milieu du théâtre.

    31 chambres à soi #30 | Pauline Bureau par Iris Oriol

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  • Un portrait d'autrice par jour écrit par une femme durant le mois international des droits des femmes 

    À l'occasion du mois international des droits des femmes, 31 femmes d'exception vous proposent de partir durant tout le mois de mars à la rencontre de 31 autres femmes, toutes autrices, aussi talentueuses et impressionnantes que les premières.

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    Jour 29 : Julia Lupiot présente Carol Ann Duffy
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    La poésie m’a longtemps intimidée ; j’avais l’impression de ne rien y comprendre. Je la trouvais soit trop niaise soit trop alambiquée — et peut-être aussi un peu ringarde, avec ses sonnets printanniers, ses seins laiteux, ses fleurs de jeunesse qui me faisaient bâiller. Ses longues plaintes arrachées ne parlaient jamais de ce qui, moi, m’émouvait.

    Je m’émeus de mon grand-père de 87 ans qui se met à pleurer au dîner parce que sa nouvelle copine ne répond plus aux sms, et c’est compliqué.
    Je m’émeus de mon amoureux qui a acheté aujourd’hui sans que je lui en aie rien dit le livre que j’avais repéré hier en librairie.
    Nos jours urbains minuscules ne manquent pas de drames et de trésors. Ce sont eux que je cherche dans la poésie, et la première fois que je les ai lus délicatement capturés, c’était chez Carol Ann Duffy.

    Carol Ann Duffy est une poétesse britannique à ce jour non traduite, c’est bien dommage et je suis désolée, mais je me dis que nombre d’entre nous parlent anglais. (Ou au moins cet anglais boiteux qui a permis à ses vers de conserver une part de mystère la première fois que je les ai lus.)
    Carol Ann Duffy écrit de la poésie moderne garantie sans intimidation, de la poésie d’amour pleine de délicieux frissons, sans néo-muses qui dansent sur des vases fleuris. Des vers comme on rêve d’en recevoir à quinze ans ou, parce qu’on aime jusqu’à la fin, 87 ans.
    J’ai offert Rapture à un amoureux, à ma mère, à des ami·es. C’est un recueil de poèmes d’amour qui, si on le lit dans l’ordre, raconte une histoire que l’on peut attraper — mais on n’est absolument pas obligé ; on peut se contenter d’être idiot et heureux, et picorer.
    Rapture a une élégance pas du tout tape-à-l’œil, ce genre d’exigence qui ne demande rien à personne — mais c’est aussi un recueil désespérément naïf, car amoureux. Le style sait être frugal, coulant, délicat, sans se départir de sa finesse, de ses recoins tatillons, de sa belle intelligence.

    Je vous parle d’amour, mais Carol Ann Duffy fait aussi dans l’humour, le féminisme, l’humanisme — son univers poétique est vastement plus intéressant que ma présentation moléculaire ne le laisse deviner.

    Comme c’est l’occasion, dans cette chambre à soi que m’a allouée le génial Tom Lévêque, de parler un peu féminisme, je vous recommande trois autres recueils de la femme du jour :

    - Côté humour : The world’s wife donne la parole, dans de courts poèmes, à une succession de femmes célèbres : « Mrs Darwin », « Circe », « Delilah », « Queen Kong », « Frau Freud », etc. C’est finement drôle et drôlement fin.

    Côté féminisme : Feminine Gospel, et Standing Female Nude, qui sont d’une beauté et intelligence étourdissantes, n’ont pas peur d’interroger, dans leurs vers ou entre, les motifs de l’oppression, de la sexualité et de la violence —


    … parce que Carol ann Duffy est une poétesse entière, moderne, fun et généreuse, qui n’a peur de rien, et surtout pas de l’amour qu’elle voit partout. C’est une femme de la poésie de l’instant.
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    Julia Lupiot est blogueuse (Allez vous faire lire) mais aussi éditrice chez Sarbacane. À ses heures perdues ou volées, elle écrit des romans (enfin, un) (enfin, elle essaie) et de la poésie parfois.

    31 chambres à soi #29 | Carol Ann Duffy par Julia Lupiot

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  • Un portrait d'autrice par jour écrit par une femme durant le mois international des droits des femmes 

    À l'occasion du mois international des droits des femmes, 31 femmes d'exception vous proposent de partir durant tout le mois de mars à la rencontre de 31 autres femmes, toutes autrices, aussi talentueuses et impressionnantes que les premières.

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    Jour 28 : Jolène Rubio présente Vanyda
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    Je voudrais compléter cette belle collection de portraits de femmes avec celui d'une autrice de bandes dessinées / romans graphiques, Vanyda.

    Ça fait maintenant quelques années que ses histoires m'accompagnent et se recoupent avec mon histoire personnelle, ce qui est parfois assez troublant. La première rencontre devait être il y a dix ans, avec le premier tome de la série Celle que (trois tomes), sur lequel je suis tombée par hasard en parcourant au petit bonheur la chance une librairie de ma ville natale. Je ne saurais pas dire exactement qu'est-ce qui a retenu mon attention entre le dessin de couverture et le titre, Celle que je ne suis pas. Peut-être un peu les deux à la fois. Repartie avec ma trouvaille sous le bras, le coup de cœur n'est pas venu à ma première lecture. J'étais à l'époque dans une période fantasy, avec Pierre Bottero et autres livres du même genre, plongée dans l'imaginaire et les aventures, et je suis donc passée à côté de l'histoire, que je trouvais un peu fade en comparaison, sans rebondissements épiques. Il m'aura fallu deux ans et la sortie du deuxième tome, Celle que je voudrais être, pour que ma curiosité me pousse à me replonger dans la série et à lui donner une deuxième chance.
    Et là, bim. On y était. Coup de cœur. Simplement et sans bruit. Comme ses histoires.
    Parce que ce que Vanyda raconte et dessine, c'est la vie de tous les jours des personnages qu'elle invente. Ne cherchez donc pas de rebondissements épiques, vous ne les trouverez pas. On emprunte juste les chaussures de personnes qui nous ressemblent, avec leurs galères et leurs questionnements, mais aussi leurs petits bonheurs et leurs accomplissements. Et sans savoir forcément expliquer toutes les raisons, ça m'a touchée droit au cœur, et continue de le faire à chaque relecture et nouvelle histoire.


    Après ma découverte de la série Celle que, j'ai lu L'immeuble d'en face (également trois tomes), qui a été publiée quelques années plus tôt, et puis j'ai attendu impatiemment chaque nouvelle publication que je dévorais lentement (oui, la main qui traîne en bas de page droite pour ne pas la tourner trop vite, vous voyez ?) une fois tombée entre mes mains. Entre temps je distillais ce conseil lecture à quelques ami·es. Et à chaque histoire, c'était la même chose : je me retrouvais dans beaucoup de détails, parfois dans plusieurs personnages à la fois, comme je retrouvais aussi mon entourage en eux. Mais je pense que c'est là la force de Vanyda et de ses histoires.

    Une recommandation dans son œuvre ? Je vous en donne trois !


    Un petit goût de noisette, première histoire — ou plutôt recueil d'histoires — travaillée en nuances de couleurs : se succèdent de courtes nouvelles graphiques avec pour chacune son personnage et sa nuance. Le talent de Vanyda mêlé à celui de ses quelques co-scénaristes nous attache à chacun d'entre eux en quelques cases, et on se prend à espérer les retrouver au détour de la nouvelle suivante. Un deuxième tome est en projet pour 2019.


    Entre ici et ailleurs, où l'histoire personnelle de Vanyda — qui est française avec des origines laotiennes — influence beaucoup le récit, et donne un résultat très touchant, et potentiellement très introspectif selon votre propre histoire. Entièrement travaillé en nuances de violet pour celui-ci, les atmosphères des dessins dépassent leur simple support papier et vous prennent à les regarder parfois pendant de longues minutes.


    Un million d'éléphants, qui nous emmène en couleurs de l'autre côté du globe, découvrir l'histoire du Laos des années 30 à aujourd'hui à travers les quelques générations qui s'y succèdent. Et on découvre que parfois la vie de tous les jours de certaines personnes est bien assez remplie de rebondissements... Simplement magnifique.

    (Si je parle autant des couleurs pour ces trois recommandations c'est parce que ses premières séries, Celle que, L'immeuble d'en face et l'intégrale de L'Année du Dragon sont travaillées en noir et blanc. Celle que a depuis été rééditée en couleurs sous un format plus traditionnel BD, mais pour le coup je vous conseille la version originale en noir et blanc.)

    Je vous laisse donc sur ces conseils, et ne peux que vous recommander d'aller vous glisser entre les planches des bandes dessinées de Vanyda pour découvrir ses histoires !
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    Jolène Rubio est architecte d'intérieur. Expatriée en Suède après avoir reçu son diplôme de l'école Créad à Lyon, elle est aussi passionnée de musique, de cinéma et de littérature.

    31 chambres à soi #28 | Vanyda par Jolène Rubio

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  • Un portrait d'autrice par jour écrit par une femme durant le mois international des droits des femmes 

    À l'occasion du mois international des droits des femmes, 31 femmes d'exception vous proposent de partir durant tout le mois de mars à la rencontre de 31 autres femmes, toutes autrices, aussi talentueuses et impressionnantes que les premières.

    Ainsi, chaque jour, pendant un mois, sur La Voix du Livre, découvrez un portrait d'une autrice, française ou étrangère, contemporaine ou historique, de littérature générale, jeunesse, musicale ou illustrée, écrit par une invitée, qu'elle soit autrice elle aussi ou bien illustratrice, blogueuse, chanteuse, dramaturge, comédienne, professeure, youtubeuse...

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    Jour 27 : Marine Baousson présente Sophie Calle
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    J’avoue, j’ai longtemps hésité, entre parler d’une de mes amours de toujours : Agnès Varda ou Sophie Calle, dont le point commun est qu’elles partent de leur intimité, et qu’elles la mettent en scène pour en faire une oeuvre d’art ; ou d’une de mes amours récentes : Tina Fey ou Sophie-Marie Larrouy, dont les livres Bossypants et L’art de la guerre 2 m’ont bouleversée autant qu’il m’ont fait rire.

    Je remarque d’ailleurs que celles qui m’inspirent sont des femmes, qui parlent d’elles — très original pour l’artiste de stand up que je suis.

    Bref, le suspens est intense, j’imagine, mais j’ai fait mon choix, roulements de tambour…
    J’ai découvert Sophie Calle par hasard, au détour d’une librairie où je traînais sans but précis comme toujours lorsque je suis dans une librairie : j’ai peur des livres. Enfin plus précisément, je ne sais jamais quoi acheter, alors j’ai peur de me tromper et d’en choisir un que je ne lirai pas. C’est une sorte de complexe, du coup, je traîne, j’ouvre mille livres, je lis les coups de cœur des libraires, je juge les couvertures, les noms, la police, la photo, et souvent je repars avec : rien. Par peur d’être déçue.

    Mais là, après sûrement 45 minutes d’errance à me maudire de ne pas être assez intellectuelle — décidément Marine, tu es vraiment nulle, même pas capable de choisir un livre, même un connu que tout le monde aime t’y arrives pas — mon regard s’est posé sur Des histoires vraies.


    La couverture — une petite fille —, des textes courts, des anecdotes, des photos. J’en ai lues, une, deux, trois, j’ai acheté le livre et ai décidé instantanément qu’il serait mon cadeau à tous les anniversaires du monde auxquels je serais invitée. Je suis tombée amoureuse de Sophie Calle et de son travail, comme ça, en un claquement de doigt.

    Naïvement, j’ai pensé que je découvrais une jeune autrice qui avait écrit un livre peu commun. C’est alors que j’ai réalisé qui était vraiment Sophie Calle, en la lisant, en cherchant la moindre information sur elle, sur son parcours, sur son travail.
    Je n’étais décidément pas une intellectuelle.

    Pour faire simple, voici ce que dit son Wikipédia :
    Sophie Calle, née à Paris le 9 octobre 1953, est une artiste plasticienne, photographe, femme de lettres et réalisatrice française.
    Son travail d'artiste consiste à faire de sa vie, et notamment des moments les plus intimes, une œuvre. Pour ce faire, elle utilise tous les supports possibles : livres, photos, vidéos, films, performances, etc.

    Et, croyez moi, c’est merveilleux.
    Sophie Calle, elle part de ses hontes, de ses fantaisies, de ses exploits, et elle en fait des œuvres d’art.



    Elle se fait larguer par mail, et cela donne Prenez soin de vous : la lettre, vue par 107 femmes, en fonction de leur métier : des photos, des films, des textes. La mode est au mot « sororité », Sophie Calle l’avait déjà explorée dans cette exposition.

    Elle trouve un répertoire téléphonique, elle mène une enquête sur la personne à qui il appartient, en appelant tous les numéros qu’il contient.

    Sa maman décède : elle filme le moment, choisit des extraits de son journal, des photos, brode le dernier mot de sa mère sur des rideaux, et même le faire part de décès, l’inventaire émouvant et drôle des dernières fois de sa mère, devient Art. Rachel, Monique est depuis mon oeuvre d’art préférée de Sophie Calle.

    Elle a passé une nuit blanche en haut de la tour Eiffel et des gens se sont relayés pour lui raconter des histoires afin qu’elle ne s’endorme pas. Elle a pris en photo ses cadeaux d’anniversaire, chaque année. Lorsqu’elle a été en panne d’idées elle a suivi le conseil d’un vieux panneau publicitaire et a demandé l’avis de son poissonnier. Elle est devenue femme de chambre pour photographier chaque jour les mêmes chambres habitées par des gens différents. Paul Auster s’est inspirée d’elle pour créer un personnage dans un de ses romans, alors elle lui a demandé de faire le travail inverse. Il a écrit des choses et elle l’a fait dans la vraie vie : elle est devenue le personnage qui avait été écrit à partir d’elle.



    Parfois, aussi, elle ne part pas d’elle, comme dans son exposition Voir la mer dans laquelle elle a amené à la mer des gens qui ne l’avaient jamais vue. Elle les filmait pudiquement de dos lors de cette découverte. Une fois qu’ils avaient passé un peu de temps devant l’eau et les vagues, ils se retournaient en ne disant rien. Puissant.

    Je pourrais continuer sans fin à vous lister ses œuvres, je pourrais essayer d’analyser pourquoi elle est géniale et essayer de vous faire des phrases compliquées sur son travail, mais en réalité, je vous inviterai juste à, si vous en avez l’occasion, aller dans votre bibliothèque la plus proche, et à emprunter les livres de ses expos, qui sont aussi géniaux à lire que les expositions le sont à voir. On sent chez elle une liberté folle, dans la création mais aussi dans sa vie. J’ai parfois l’impression qu’elle tourne un peu en rond sur certaines questions, comme dans sa dernière expo au musée de la Chasse, mais c’est parce que j’attends beaucoup de son travail, je crois : j’aime tellement sa créativité que revoir quelque chose que je connaissais déjà d’une expo dans une autre, me frustre. J’aimerais toujours découvrir son travail.


    Je trouve chanceux ceux qui ne la connaissent pas encore. Je suis jalouse de vous qui, peut-être, ne connaissez pas Sophie Calle, et qui, je l’espère, auront envie de la découvrir en lisant ces quelques mots sur son travail.

    Souvent, on reproche à l’art contemporain de n’être pas accessible, de n’être pas compréhensible, de se la péter un peu, quoi.
    Sophie Calle, elle fait pour moi le même travail qu’un humoriste : montrer une part d’elle en espérant que cela fasse écho chez d’autres gens. et, oh, comme ça fait écho chez moi…

    Foncez la découvrir. Mais savourez, d’accord ?
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    Marine Baousson est une humoriste française (bretonne !) diplômée d'une licence de médiation culturelle à la Sorbonne Nouvelle, du Conservatoire de théâtre de Rennes et de l'École du Café-Théâtre de Bout. Comédienne, autrice et metteuse en scène, elle remporte avec son one-woman show le prix d'humour de la SACD en 2013 et revient vainqueure du Montreux Comedy Festival de 2012. Elle tourne depuis avec son spectacle.

    31 chambres à soi #27 | Sophie Calle par Marine Baousson

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  • Un portrait d'autrice par jour écrit par une femme durant le mois international des droits des femmes 

    À l'occasion du mois international des droits des femmes, 31 femmes d'exception vous proposent de partir durant tout le mois de mars à la rencontre de 31 autres femmes, toutes autrices, aussi talentueuses et impressionnantes que les premières.

    Ainsi, chaque jour, pendant un mois, sur La Voix du Livre, découvrez un portrait d'une autrice, française ou étrangère, contemporaine ou historique, de littérature générale, jeunesse, musicale ou illustrée, écrit par une invitée, qu'elle soit autrice elle aussi ou bien illustratrice, blogueuse, chanteuse, dramaturge, comédienne, professeure, youtubeuse...

    C'est parti pour un mois d'exploration de 31, voire 62, chambres à soi, ces lieux immanquables de littérature où les femmes trouvent, enfin, leur place.

    Jour 26 : Gaia Guasti présente Goliarda Sapienza
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    Ceux qui me connaissent vont lever les yeux au ciel en lisant ces lignes. Je les entends d’ici : « Encore Goliarda Sapienza ? »
    Eh oui…

    L’Art de la Joie fait partie de cette catégorie particulière de romans qu’on a furieusement envie — et même je dirais besoin — de partager. En ce qui me concerne, j’ai dû l’offrir des dizaines de fois, le citer, le conseiller à tour de bras, dans la version originale italienne autant que dans la splendide traduction française de Nathalie Castagné. J’ai poursuivi avec acharnement les récalcitrants qui ne se jetaient pas illico presto dans la lecture de ce chef d’œuvre, et je dois dire qu’ensuite, presque toujours, j’ai eu la satisfaction d’écouter les commentaires enthousiastes du dernier converti en date, prêt à me raconter à quel point la lecture de ce roman avait été une vraie claque.
    Quand j’ai découvert L’université de Rebibbia — je dis bien découvert, pas simplement lu, découvert comme l’on découvre un trésor — j’ai allègrement recommencé à arroser le monde avec mes cadeaux de monomaniaque et à rappeler les petits chanceux qui avaient droit à mes attentions pour leur poser la fatidique question d’un petit air entendu : « Alors… ? ». Mêmes réactions bouleversées, mêmes récits-fleuves des émotions ressenties à la lecture.

    Donc, oui, les amis, encore Goliarda Sapienza, et je vous le dis, ce n’est pas près de s’arrêter.

    Que ce soit dans la fiction flamboyante d’une saga ou dans le documentaire autobiographique, Goliarda Sapienza campe des personnages, et plus particulièrement de personnages de femme, inoubliables. Son écriture relève à mes yeux de l’envoûtement. Dès les premières lignes de L’Art de la Joie, on est transporté dans un univers âpre et foisonnant, c’est presque physique, on ressent la moiteur de la campagne sicilienne, on respire le même air que les personnages, on frissonne en découvrant Modesta, l’extraordinaire protagoniste du roman. Les mots sont durs, ils claquent sur la page et impriment dans la rétine du lecteur des images indélébiles. Le souffle romanesque et la dimension politique s’entremêlent constamment, se liant avec l’érotisme, la romance, et tout cela dans la plus grande liberté, autant de pensée que de style. Et jamais l’ombre d’un jugement moral ne vient se poser sur les actes des personnages, aussi libres dans le roman que Goliarda Sapienza, disparue en 1996, l’était dans la vie.

    Et pourtant, il s’en est fallu de peu pour que cette œuvre majeure reste dans un tiroir. De manière tout à fait incompréhensible, L’Arte della Gioia n’a été publié, posthume, qu’en 1998, et doit son succès principalement à l’engouement des lecteurs français. Alors, je n’ai qu’un dernier mot à vous dire : merci !
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    Gaia Guasti est née en Florence et est arrivée en France, à Paris, à ses dix-huit ans. Diplômée de l'école de la Fémis département scénario, elle écrit aujourd'hui des scénarios de films et des romans, jeunesse ou non, en français et en italien.

    31 chambres à soi #26 | Goliarda Sapienza par Gaia Guasti

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