Fantastique Madame Sü #1 | Nouvelle inédite de Yann Rambaud

Une nouvelle inédite de Yann Rambaud en calendrier de l'avent : « Fantastique Madame Sü » | Partie 1


Après un été littéraire étonnant avec le cadavre exquis qui a réuni une petite vingtaine d'auteurs jeunesse, je vous propose un calendrier de l'avent sous forme d'une nouvelle en quatre parties !
Cette fois-ci, c'est Yann Rambaud que vous retrouverez sur le blog jusqu'au 30 décembre. Ancien chanteur et compositeur, il est l'auteur de romans parus aux éditions Hachette Romans : Gaspard des Profondeurs (merveilleux, à lire absolument !), Teddy-n'a-qu'un-œil et Jessie des Ténèbres.
Yann Rambaud propose donc sur La Voix du Livre une nouvelle inédite en quatre parties : « Fantastique Madame Sü ».

Partie 2 : à venir le vendredi 16 décembre
Partie 3 : à venir le vendredi 23 décembre
Partie 4 : à venir le vendredi 30 décembre



Malgré la cohue ambiante, elle ne voyait que lui.
En ce samedi soir, les murs du Brise-Bouteilles, établissement populaire hautement couru dans la région, semblaient se tordre, se bomber, pour pouvoir accueillir toute sa clientèle. Au fond de la salle, un orchestre amateur crachait une musique improbable, qui bien que rageuse, ne parvenait pas à surpasser le niveau sonore des cris et des rires. Parvenir jusqu’au barman ou alpaguer une serveuse nécessitait de jouer sévèrement des coudes ou de savoir hurler comme personne. Autant dire qu’ici, boire quelque chose de non alcoolisé était proscrit.

Elle ne voyait que lui.

Madame Sü s’installait toujours à la même place. Une petite table dans l’angle le plus au nord, dans une poche d’obscurité. Dos au mur, elle savourait le simple fait d’être spectatrice d’un tel remue-ménage. Cela la changeait catégoriquement du calme qui régnait dans sa grande demeure, à une poignée de kilomètres de là. Elle venait régulièrement faire ainsi le plein de cette humanité grouillante et tapageuse.
Après un hurlement à réveiller les morts lancé par le chanteur, sa gueule avalant la quasi-totalité du micro, le batteur se lança dans un solo assourdissant.
Les lèvres de Madame Sü s’étirèrent d’un sourire. Sa tête dodelina légèrement pour battre la mesure. Mais son regard n’était pas tourné vers les musiciens. Il était scotché sur sa gauche, plus loin, là où le comptoir soupesait son lot de buveurs assoiffés.

Elle ne voyait que lui.

Et elle n’avait aucunement besoin, pour ça, de se tordre le cou. Il dépassait facilement de deux, voire de trois têtes ses concitoyens. Un colosse. Quand il avalait une gorgée, le verre disparaissait dans sa main. Masse de chair délicatement posée là, ses gestes étaient lents, calmes. Elle en était convaincue, cette grande carcasse supportait autant de douceur que de poids. Un caractère en inadéquation totale avec son physique. Une rivière de coton filant dans un lit de granit. À côté, ses voisins semblaient une horde de ouistitis s’agitant dans leur cage. Il était venu seul, ça elle l’avait deviné aussi, et fixait le bois du comptoir comme si c’était la seule chose digne d’intérêt en ces lieux.
Elle décela aussi une vive tristesse chez cet homme, quelque chose qui rendait son cœur poreux. Un bout de ténèbres dont il n’arrivait pas à se défaire. Et cela toucha Madame Sü jusque dans ses tréfonds. Elle songea aux titans qui avaient fait vaciller les dieux de l’Olympe et qu’on avait condamnés pour l’éternité à des peines absurdes.
Sa grande tête tourna sensiblement, si bien que dans un fugace clignotement de lumière, elle aperçut son profil. Un visage taillé dans la pierre, une figure monolithique qui lui rappela les statues de l’Île de Pâques. Une mâchoire carrée, des yeux larges, humides et sensiblement tombants. Elle le trouva splendide, incroyable.

Madame Sü remua un peu sur sa chaise, la jugeant soudainement inconfortable.
Dans sa main droite, une margarita qu’elle sirotait du bout des lèvres. De sa main gauche, elle grattait le derrière des oreilles d’un dalmatien. Dès qu’elle s’arrêtait, le chien relevait la truffe avec un claquement de dents pour lui signifier de poursuivre. Il se tenait bien droit à côté d’elle, observait les libations tumultueuses de l’espèce humaine d’un œil indifférent. De temps à autre, quand la guitare électrique vomissait des notes trop aigües, ses oreilles s’aplatissaient.
Elle aimait le contact des poils rêches au bout de ses doigts. Parfois, elle les aventurait le long de l’échine, pianotait sans même s’en rendre compte les taches noires tapissant comme autant d’étoiles la robe blanche. Le chien frottait alors son museau contre sa cuisse, dévisageait sa maîtresse, bien convaincu qu’elle était l’une des Sept Merveilles du monde.


Plus rien n’avait d’importance.
Il se sentait comme un naufragé agenouillé sur un radeau de fortune, voguant sur une mer grise et plate qui n’avait pas de fin. Quelques mois auparavant, quand Edith l’avait soudainement quitté pour un freluquet au visage d’ange et au verbe sirupeux, le feu qui brûlait alors dans ses entrailles s’était mué en une fragile flammèche. Puis au fil de toutes ces nuits sans sommeil, ne survivait désormais qu’un simple rougeoiement de braises.

Il écumait les bars non pas pour se saouler –chaque soir il ne s’autorisait pas plus de deux verres – mais pour éviter de se retrouver seul dans une chambre d’hôtel sinistre. Ici, il ne parlait à personne, mais au moins, le charivari humain dans lequel il s’immergeait l’empêchait de basculer définitivement.

Philémon n’était plus que l’ombre de lui-même.

Philémon. Un prénom plutôt singulier qui dénotait avec son apparence. Ses proches l’appelaient « Phil » ; c’était davantage cohérent. Depuis l’enfance, il avait bien du mal à véhiculer sa grosse carcasse. Il était gauche, tête en l’air. Même quand il faisait attention, il se cognait aux chambranles des portes, renversait des chaises, devait se plier pour entrer dans une voiture. Au cinéma, dans le bus, dans l’avion, aucun siège n’était adapté à son étonnante stature. Il rêvait de devenir minuscule, de disparaître aux yeux du monde.
Étant jeune, il avait bien essayé une carrière dans le rugby, mais au bout d’une saison, l’entraîneur avait décrété : « Phil ? Manque de férocité… »
Après des études passables, il avait fini comme vendeur de piscine, lui qui détestait l’eau…
Le chanteur du groupe beugla dans le micro, ce qui le fit sortir quelque peu de sa torpeur. Un solo de batterie s’en suivit. Il se souvint qu’il était au milieu d’une foule, noyé dans le vacarme du Brise-Bouteilles.

« Edith… » murmura-t-il pour lui-même. Plusieurs fois, comme une prière égrainée.

Toutes ces semaines de dérive… Il avait pris un congé sans solde, et depuis lors, se déplaçait au hasard de ville en village au volant de sa voiture, dormant la journée et errant la nuit, subissant sa lente métamorphose en vampire, devenant à chaque heure plus mort que vivant.

Il aspira le fond de son verre et décida qu’il avait besoin de marcher. Il paya, avant de lancer ses larges épaules dans la foule, la fendant avec l’assurance et la lenteur d’un brise-glace.

Mais alors qu’il s’apprêtait à franchir les trois mètres qui le séparaient encore de la sortie, son regard s’amarra à celui d’une jeune femme, assise dans un recoin sur sa droite. Il se figea immédiatement.
Longuement, il l’étudia, et bout du compte, ne parvint pas à se décider s’il la trouvait jolie ou pas. C’était au-delà. Elle le dévisageait sans ciller, ses prunelles vertes semblant se glisser dans les interstices les plus reculés de son âme.
Quelque chose ébranla son radeau de solitude. La mer s’habilla d’écume.

Des vagues, enfin.

Sans le quitter des yeux, elle se leva, lui sourit, ouvrit la paume de sa main pour l’inviter à sa table. C’est seulement une fois assis qu’il remarqua le dalmatien. Ce dernier le fixait avec la même intensité que sa maîtresse, mais un grondement sourd montait de ses entrailles.
« Aucun risque qu’il me saute à la gorge ? » demanda-t-il.
Elle eût un sourire mutin.
« Encore faudrait-il qu’il parvienne à sauter suffisamment haut… Non, n’ayez crainte… Je crois qu’il est simplement… jaloux. »
Phil remarqua que le chien ne portait ni collier, ni laisse.
« Allons, allons… » dit-elle en grattant l’animal derrière les oreilles. Mais le dalmatien ne se départit pas pour autant de son rauque mécontentement.
De sa large main, l’homme héla une serveuse qui passait à portée et commanda à boire.

Alors le monde autour commença de se dissoudre, et ils parlèrent, indéfiniment, sans que leurs regards, jamais, ne se détachent l’un de l’autre.

Trois heures plus tard, ils ne s’étaient même pas rendu compte que l’établissement s’était vidé. Un serveur passait le balai, le barmaid astiquait ses verres. Un homme ivre titubait jusqu’à la sortie en chantant quelque chose d’inintelligible. Le batteur démontait ses fûts.
Phil régla et ils débouchèrent, silencieux, sous un quart de lune. Une brise fraîche leur gifla les joues. Le chien, docile, marchait à hauteur de la jeune femme. Il grognait encore à l’adresse du géant, mais avec moins de conviction maintenant qu’il le voyait debout. Madame Sü lui donna une tape sur l’arrière-train et il fonça tête baissée se dégoter un buisson pour soulager sa vessie.

Ils ne parvenaient pas à se détacher, restèrent un long moment à écouter la nuit.

Un coup de foudre les avait tous deux laissés chancelants, un peu hébétés. Un coup de foudre s’abattant d’un colossal orage.
Ils n’osèrent se toucher en se disant au-revoir. Quand la jeune femme se glissa derrière son volant, ils convinrent de se retrouver le lendemain soir.


Un peu plus tard, alors qu’il se glissait sous les draps, Philémon sentit le feu revenir dans son ventre, et pour la première fois depuis bien longtemps, il sombra dans un sommeil profond, sans que le prénom « Edith » ne lui déformât les lèvres.



À suivre...

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