• Posté par : Tom 9 nov. 2016

    Samedi 14 novembre est l’un des romans les plus osés de cette fin d’année.
    Samedi 14 novembre est l’un des romans les plus osés de cette fin d’année.

    Il se place dans cette production littéraire qui prend pour thème les attentats qui se sont déroulés en France en 2015.

    Pour accompagner ce roman vous pouvez :
    • partir à la découverte du très touchant À la place du cœur qui raconte l’histoire d’un jeune lycéen qui tombe amoureux au même moment que Paris et la France tombent dans l’horreur en janvier 2015 ;
    • ou lire le terrifiant mais très juste Paris 13 novembre 2015 qui retrace avec un souci de mémoire et de précision les attentats de novembre ;
    • par ailleurs, vous pouvez aussi lire la chronique de Samedi 14 novembre écrite par Lupiot que je citerai dans cet article pour discuter de ce roman... car il est aussi fait, c'est certain, pour discuter et échanger.


    Néanmoins, Samedi 14 novembre en réussissant le même coup de force que les autres (pas de fabrication commerciale d’une histoire dans l’air du temps mais bien l’expression sincère et vibrante d’émotions brutes qui ont surgi après toutes ces horreurs) propose un roman plus osé encore : extrêmement brut, voire violent, mais essentiel. 


    Benjamin (d’abord appelé B. – comme Bataclan ?) vient de perdre son frère sur une terrasse parisienne. Stupéfaction, incompréhension, horreur. Benjamin passe par tous les états qui agitent les victimes, et les français aussi de manière moins violente. Comment, après avoir été confronté de plein fouet à l’horreur de l’humain, continuer d’avancer ?

    Benjamin ne se pose pas encore la question quand il tombe, dans le métro, sur l’un des assassins qu’il a aperçu la veille. Sans réfléchir, Benjamin lui emboîte le pas et le suit jusque dans l’appartement de sa sœur. C’est dans cet huis clos glaçant que va se jouer l’humanité de Benjamin : va-t-il à son tour passer de l’autre côté, dans une violence dont on ne revient pas ?


    Il n’y avait finalement que Vincent Villeminot pour écrire ce roman. Vous le connaissez sans doute pour Instinct, Réseau(x) mais aussi, plus récemment, Ma famille normale contre les zombiesU4. Stéphane, Le copain de la fille du tueur, Les Pluies ou La prochaine fois ce sera toi.


     Dans tous ses romans, cet écrivain a l’habitude d’écrire sur la société, la politique et les relations interindividuelles.

    Son écriture a juste ce qu'il faut de distance pour aborder la question des attentats de novembre avec violence, et ce qu'il faut de vivacité et d’aplomb pour toucher juste.

    Et ce n’est pas sur les attentats que Vincent Villeminot se concentre. Il se concentre sur l’après : comment faire, malgré tout, pour continuer ?

    De la brutalité des émotions…

    Samedi 14 novembre rappelle extrêmement bien ce sentiment post-terreur et attentats qui nous a tous pris ces jours de novembre 2015. L'ambiance absurde, groggy, perdue de l'après. Il est si facile de faire pleurer sur ce sujet, mais il n’est pas facile, comme le fait Vincent Villeminot, de créer et rappeler cette émotion si particulière sans plonger dans un poncif un peu mièvre.

    L’amertume portée par les souvenirs encore trop vivants du frère de Benjamin se frotte à la colère pleine d’incompréhension de ce jeune homme à qui on vient d’arracher, sinon la vie, une partie de lui : son frère et son humanité.

    Avec cette construction sous forme de tragédie, Villeminot rappelle à la fois que ce roman contemporain est le reflet d’évènements réels, d’une société et d’une génération plongée dans une banalisation de la violence. À tous les coins de métro parisien, un militaire, à chaque entrée de lieu public, un vigile, dans chaque sac abandonné, une potentielle bombe… Peu à peu, la violence s’installe et devient normale. N’est-ce pas le plus grand problème de notre France actuelle ?

    Outre la plongée dans l’horreur que Villeminot dépeint grâce à son style incisif, au plus près des personnages,l’auteur questionne aussi la politique.

    Ce roman est décrit par ce dernier comme une réponse de colère à ce monde médiatisé et déconnecté de la réalité. Avec ce style sans fioriture, cette écriture dépouillée, Vincent Villeminot semble aussi répondre en oxymore à ces politiques et leur bruissement ridicule. Les personnages, se confrontent à cette politique vieillissante et impuissante.
    En fait, les personnages ne trouvent plus les mots capables de dire leurs nouveaux tourments. Que reste-t-il alors ?

    Et la violence de la haine…

    La colère dont parle Villeminot à propos de Samedi 14 novembre, il l’a canalisée dans un personnage qui est dépassé par cette impuissance et cette haine.

    L’arc narratif créé pour Benjamin comme catharsis aux évènements n’est pas entièrement réussi à mes yeux. Il est percutant et bouleversant, mais la tournure qu’il prend quand Benjamin suit l’assassin fait perdre de la crédibilité à l’histoire et donc de la puissance au roman. Le style paraît plus assuré mais les évènements plus bancals, incertains.

    Sans doute gênés par l’audace de l’auteur au moment du climax, on sera aussi choqués par ce qui vient ensuite. De la haine du protagoniste découle une violence humiliante, stupéfiante, dure. Mais si elle est sujette à controverse, pour moi, l’auteur adopte, avec beaucoup de précautions, le prisme de la fiction et d’une narration externe pour qu’on comprenne que ce n’est ni de l’approbation, ni de l’impudeur, mais au contraire un procédé narratif intelligent, voire nécessaire, qui soulève le débat.

    Dans cette narration surprenante, le dialogue saisit et fascine. Samedi 14 novembre me semble un outil inédit et indispensable de dialogue, d’ouverture, d’échanges.

    À l’apaisement

    « Comment tu la regardes... »
    Comment tu la regardes, la mer ? La vie qui vient et
    reflue, nous traverse, puis se retire ? Comment tu la
    regardes ? Et vers où ? Vers quel horizon – quelle ligne
    de fuite ? »
    En fait, tous ces sentiments à fleur de peau convergent vers une fin apaisée, tournée vers, j’ose le dire, de l’espoir. L’idée n’est pas innovante, mais la manière de traiter cette ouverture vers la vie est d’une profondeur saisissante. Notamment grâce à la souffrance que Lupiot, du blog Allez vous faire lire, souligne : c’est un roman « beau, râpeux, un peu douloureux — mais ce qui est beau est toujours un peu douloureux à regarder... »

    Après le dénuement complet des personnages en parallèle de l’écriture, elle aussi, dénudée, il reste ce rapport sensuel au corps et aux mots. En revenant au plus près de nous-même et des autres, il s’agit, pour Vincent Villeminot, de se retrouver et de se rouvrir.

    L’auteur propose ici un retour extrêmement sensible vers soi et les autres pour accepter tout ça. La résilience est au creux de ce processus

    Ce rapport aux autres tient alors en trois points :
    • La compréhension, qui est finalement à la base du pardon, puis d l’amour. Il est important d’apprendre à se comprendre. Et si tout était question de points de vues, de questions de vie, de choix et de réflexions personnelles ? L’occidentalisme pédant qui caractérise nos sociétés n’est-il pas aussi un problème ?
    • Puis vient la discussion. Ces deux victimes collatérales au cœur de la catastrophe discutent, se cherchent, prennent le temps d’échanger, sur eux, leurs convictions, leurs fois et leurs espoirs. N’est-ce pas grâce à cela que l’horizon peut alors s’étirer ?
    • Enfin, l’amour, d’abord, traité avec émotion, et beaucoup de doutes. Ce couple bancal et maladroit apprend à vivre à deux, avec des gestes précautionneux et doux.

    En effet, de ce très doux rapport à l’autre naît un horizon : celui du « vivre quand même ».

    Avec cette fuite finale vers un point d’horizon incertain, il reste l’envie de tout oublier et de recommencer. Ne pas se tourner vers le passé saturé, mais vers l’avenir. Est-ce la solution ?

    (ATTENTION SPOILERS.)

    Mais pour Lupiot, qui nous dit toujours d’aller nous faire lire, « les gestes ne sont pas doux, ni précautionneux, et c'est le cœur de ce qui me dérange : la seule « intimité » à laquelle renvoyer, c'est celle, symbolique, imposée à Layla, subie, forcée. » Et elle n’a pas tort. D’abord fasciné et ému par l’histoire entre les deux personnages, et touché par le pardon accordé à Benjamin, le doute me titille depuis que les lectrices avec qui j’ai discuté ont souligné l’amour impossible après une telle violence physique et psychologique.

    Alors pourquoi n’ai-je pas d’abord été sensible à cela ?
    • Il y a une question de point de vue (fille / garçon) évidente à soulever, comme me le disait Lupiot : on est élevés, en tant que garçons, en séducteurs. C’est donc « normal » dans les stéréotypes de genre (sexistes, bien entendu) que la fille finisse par céder aux avances, même brutales, de l’homme. Et, moi qui me crois très bien sensibilisé à ces problématiques, je me suis surpris à ne pas noter cela : comme quoi, quoi qu’on fasse, on reste engoncés dans notre éducation à la société.
    • Même si on peut ainsi douter du romantisme sain et égalitaire de cette relation, je trouve néanmoins (et je le crois toujours) que l’amour comme solution à l’horreur est l’une des meilleures idées qu’on puisse soutenir aujourd’hui. Et c’est ce qui m’a d’abord séduit. Vincent Villeminot porte cet idéal de pardon et d'amour avec habilité.

    (TU PEUX LIRE Y A PLUS DE SPOILERS.)

    Enfin, Vincent Villeminot, dans ce virage vers l’espoir, traite aussi :

    • du silence (parcourant le roman avec les blancs de mise en page, les entractes, l’insuffisance politique ou le souffle silencieux d’après les explosions) nécessaire à la réflexion,
    • d’une quête identitaire : en apprenant à se connaître, on apprend à comprendre l’autre ;
    • de la beauté du monde et des êtres nécessaire à sa reconstruction ;
    • et enfin, du courage, nécessaire à la perte des peurs qui risquent aujourd’hui de nous paralyser.

    Ce roman avance donc une réflexion extrêmement riche et fine dite avec très peu de mots.
    C’est là qu’on trouve tout le talent de Vincent Villeminot à écrire sur les attentats du 13 novembre 2015. L’auteur file vers l’après. Dans un élan, il laisse derrière lui ce qu’il s’est passé et propose à voir le futur. Il laisse B., devenu Benjamin, et tous ses souvenirs brûlants, pour écrire au futur une danse écorchée, silencieuse mais aussi respectueuse, pleine de la fureur de vivre et de la foi en ce monde.


    Samedi 14 novembre est un roman aux personnages finement construits et incarnés qui témoigne d’une parfaite adéquation entre le fond et la forme. De cette urgence de raconter, peut-être trop rapide parfois, ressortent deux trajectoires personnelles qui se relèvent à leur manière et qui, assumées, s’épaulent.

    Samedi 14 novembre est une relance parfaite d’un pan brûlant de la collection Exprim’ qui n’hésitait pas (avec des romans comme Laisse brûler, ou plus récemment Dans le désordre) à dépeindre un monde au plus près de ses agitations nerveuses et nervurées.

    Roman sublime – entre beauté et horreur – et sujet à controverses qui traite de l’après 13 novembre avec puissance, il porte la littérature ados et Vincent Villeminot au cœur de leur plus vive force : dire le monde dans ses soubresauts, malgré la violence et la terreur.




    ____________________

    Vendredi 13 novembre 2015
    B. était à la terrasse du café, quand les terroristes ont tiré. Son frère est mort, lui s’en sort presque indemne. Hagard, il quitte l’hôpital au matin, monte dans le métro. Son regard croise celui d’un passager… Stupeur. Il reconnaît ce visage : il s’agit d’un des hommes qui ont tué, la veille.
    Alors que ses proches le recherchent dans une capitale meurtrie, B., sous le choc, décide de suivre l’assassin jusqu’à sa planque. Samedi 14 novembre est le récit du jour qui va suivre.


    Éditions Sarbacane, collection Exprim'
    216 pages
    15,50 €

    { 4 commentaires... lisez les commentaires ou Commentez }

    1. trop violent pour moi
      Ton analyse est excellente, mais je reste convaincue que ce n'est pas un livre que n'importe quel juin peut avoir dan les mains., mais BRAVO pour ton article qui décortique très bien le livre, son approche...

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      1. Je comprends. Mais la violence n'est-elle pas nécessaire aussi après ça ?
        Merci en tout cas !

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    2. Excellent article, qui répond très bien à celui de Lupiot !
      Personnellement, je ne me sens pas de lire un roman sur le sujet ; c'est trop récent, et j'ai peu qu'il manque un certain recul. Mais ta critique m'a pas mal rassurée sur le talent de l'auteur et sa capacité à créer quelque chose de fort et loin du pathos sur un sujet sensible.
      Très intéressant aussi, le point que tu as relevé sur la relation de B et Layla : comment celle-ci n'est pas du tout ressentie de la même façon en fonction du lecteur, de son expérience de lecteur et de son expérience personnelle.

      Sinon rien à voir avec ta critique, mais je suis venue voir la table ronde du Placard du 2 novembre, c'était vachement intéressant. Tu parlais de ton mémoire, qui (si je me souviens bien) traite des représentations masculines dans la littérature jeunesse. Est-ce qu'il est accessible quelque part ? Le sujet m'intéresse !

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      1. Merci beaucoup !
        Je suis aussi content que tu aimes les liaisons entre articles, ça nous semblait important pour ce livre qui est un livre de dialogue.
        Oui c'est un vrai beau livre, loin du pathos.
        Pour la question de Layla, elle est très complexe, et j'y pense souvent ces derniers jours. Parce que d'un côté, le pardon est tellement important dans cette intrigue, qu'on a du mal à lui faire des reproches... Bref, on pourrait en parler longtemps !

        Oh c'est super gentil, merci beaucoup !! Je pourrais te l'envoyer, oui, envoie moi un mail à contact[at]lavoixdulivre[dot]fr.

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    Alex la Belette et moi, on aime bien les commentaires ! Ça nous donne de l'audace !
    N'hésitez pas à poster votre avis, une idée, une blague, une remarque. Tout ce que vous voulez, tant qu'on peut échanger. Parce que la littérature n'est jamais plus belle que quand on la partage.

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