• Posté par : Tom 3 sept. 2016

    L'histoire touchante de Caumes qui tombe amoureux en même temps que son pays tombe dans la terreur.

    Comme Samedi 14 novembre qui paraître en novembre, À la place du cœur traite des attentats survenus en France en 2015. Seulement, une différence essentielle existe entre les deux : le roman de Vincent Villeminot aborde les attentats de novembre, tandis que celui d’Arnaud Cathrine parle de ceux de janvier. À la place du cœur, premier tome d’un diptyque étonnant, pose d’une manière singulière la question de la vie après ces actes meurtriers. Plus encore, c’est le portrait saisissant d’une jeune génération dont le monde à venir promet de se bâtir de la même façon que l’histoire de Caumes : entre les désirs brûlants d’aimer et les chocs désarmants d’un monde en guerre.

    Caumes a 17 ans. Devant lui, il a encore tout à faire. Il ne sait pas encore ce qu’est ce tout terrifiant, ce qui est sûr c’est que, pour l’instant, il est amoureux. Amoureux fou. Ce genre d’amour qui vous fait rêver et bander à la fois. Alors qu’il échange son premier baiser et qu’il pense déjà à faire l’amour, la France sombre dans la terreur : à Paris, ce mercredi 7 janvier, un attentat a fait douze morts à Charlie Hebdo. Et c’est loin d’être fini.

    « Je ne sais pas ce qui va arriver mais c'est le plus beau jour de ma vie. Tout simplement parce que je suis prêt à le vivre. »

    Je parlais juste avant d’une différence essentielle entre ces deux romans jeunes adultes : celle de la nature des attentats. Au-delà des différents symboles qui ont émergé des réactions à chaque attentat, il reste pour moi essentiel que ceux de janvier ont marqué cette claque monumentale qu’a été cette vision de notre monde en guerre. Si on savait déjà que la guerre avait éclaté depuis longtemps au Moyen-Orient, on ne pensait pas qu’elle pouvait nous toucher aussi, frontalement. La nature des guerres a aujourd’hui radicalement changé et je crois personnellement que c’est ce qui a été le plus difficile à encaisser en janvier 2015. Pas tant l’attaque à notre liberté d’expression, mais plutôt la prise de conscience violente que dans ce monde devenu incompréhensible on n’est plus à l’abri nulle part. On est aussi confrontés à la réalité terrifiante et désarmante que la complexité du problème est tellement immense qu’elle nous dépasse tous. Comment vivre aujourd’hui sans trouver comment agir ?

    Mais on parle bien de romans jeunes adultes, alors la question va foncièrement plus loin : comment peut-on aujourd’hui se construire et bâtir son avenir quand le monde qu’on nous laisse explose de partout ? C’est ce qui fait la plus grande force du roman : Arnaud Cathrine écrit avec la plus grande sincérité qui soit ce qui bouillonne dans la jeunesse française. Il dit et pose les questions que se posent les adolescents aujourd’hui et semble se faire porte-paroles d’une génération en crise, en doutes… perdue.

    Cette voix qui vient de la musique a tout pour trouver dans la littérature jeunes adultes l’écho qui lui est dû. D’un ton franc et grave, entre espoirs et désillusions, Arnaud Cathrine sait toucher ce qui bouillonne en nous. L’endroit précis où converge la rage de notre jeunesse menacée et la terreur d’un monde qui ne semble pas vouloir nous laisser vivre. Et, forcément, ça ébranle. Je ne peux que me permettre de parler de manière subjective en vous avouant qu’il m’a rarement été donné de lire un roman qui disait d’une manière aussi authentique ce que je ressentais et pensais.

    Comme le dit Nathan (il en parle sur sa chaîne YouTube >>>) c’est un livre extrêmement honnête. Et c’est beau, cette franchise sans pudeur, sans fioritures. C’est une vérité pas belle à voir mais affichée sans complexe : notre vérité, celle du « pire à venir ». Pourtant, l’histoire ne la présente pas de façon dramatique, ni avec solennité. Arnaud Cathrine choisit d’écrire du point de vue de Caumes qui en même temps qu’il tombe amoureux voit son pays tomber à mourir. L’honnêteté du livre est celle d’écrire les réactions de Caumes et de ses amis de manière brute et pas moins touchante. L’effroi d’abord, la tentation abrutissante de la télé et la culpabilité, enfin, de toujours vouloir vivre et ressentir malgré tout ça. En effet, Caumes tombe amoureux, et au fur et à mesure que les attentats s’enchaînent, il culpabilise. Il se sent coupable de toujours vouloir sortir et peut-être sécher les cours grâce aux attentats, de d’abord penser à Esther plutôt qu’aux morts, de d’abord vouloir faire l’amour plutôt qu’un deuil. Le récit de Caumes est celui d’une jeunesse entre deux eaux : celle incitée à se recueillir et de l’autre côté poussée à vivre et faire la fête.

    Arnaud Cathrine traite donc son sujet avec une grande habilité en croisant ces deux histoires. Alors que bouillonne l’excitation du premier amour, c’est un pays entier qui se met lui aussi à prendre feu. Grâce à ce mécanisme narratif intelligent, l'auteur ne tombe jamais dans le pathos et garde la voix brute de ses personnages.

    Parce que ses personnages valent le détour à eux seuls. Causes, un protagoniste à la complexité saisissante, est rageux, amoureux, mais toujours attachant. Il cache derrière cette carapace une vraie profondeur à laquelle je n’ai pas pu m’empêcher de m’identifier : la profondeur vraie et belle de cette jeunesse perdue mais pas paumée. Esther, elle, est un très beau personnage, d’une grande intelligence, sympathie et d’un militantisme qui donne de l’espoir. Hakim est extrêmement touchant, construit à force de petits détails en une profondeur recherchée. Son histoire’ajoute à la toile que tisse Arnaud Cathrine et qui décrit avec une rigueur toute naturelle la complexité de la situation. Les autres sont aussi minutieusement bâtis, jusqu’à la prof de philo, toujours passionnante dans son discours. Et ce sont ces échanges entre tous qui créent aussi l’intrigue et la rendent pertinente et bien menée.

    On regrette néanmoins, même si l’on dit enfin dans un roman que la vie est aussi faite pour jouir et qu’Arnaud Cathrine n’a pas peur de parler très franchement de sexe, que cette question du sexe soit justement trop abordée du point de vue du pénis. Certes le héros en a un, et ce personnage rempli de pulsions a donc une grande envie de cette nourriture du corps, mais le début du livre ne cesse de présenter les personnages masculins sous leurs pulsions envoyées par leur pénis et leur envie de se masturber très régulièrement. On en vient à une image envoyée du sexe tournée autour de l'organe et du plaisir masculins. On regrette alors que la façon dont on aborde les personnages ne soit pas moins genrée et qu’on découvre certains d’eux à travers des stéréotypes masculins trop sexistes. C'est minime, mais c'est dommage.

    « Comment garder le goût d’un baiser ? Qui sait ça ? Personne. »

    À la place du cœur est le roman franc, grave et essentiel de notre génération. Entre autres addictions au téléphone ou questions féministes qu'il mentionne, le roman aborde surtout, tout en n’omettant pas tous les nombreux problèmes qui découlent de ces évènements, la question nécessaire qu'est celle après ces attentats de notre façon de vivre dans tout ça. C'est à dire notre envie de vivre malgré toutes ces horreurs : doit-on avoir honte et se sentir coupable ? Il se fait aussi, de manière plus large, reflet d’une génération prise entre deux flots qui se retrouve perdue, oui, mais pas complètement paumée. Juste désorientée.
    Arnaud Cathrine apporte ainsi le souffle qu'il manquait à la collection R : une voix française taillée dans la roche sans manquer d’émotion, vibrante et pénétrante. À la place du cœur cristallise la force essentielle de la collection, celle d’être éclectique, moderne et jeune, mais aussi celle de la littérature, c’est-à-dire cette capacité à prendre du recul, et à dire avec la plus grande justesse le monde qui nous entoure.

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    Six jours dans la peau de Caumes qui vit son premier amour.
    Six jours de janvier 2015 ou la France bascule dans l'effroi.
    Le portait d'une génération tiraillée entre l'amour et la mort. Un livre à placer dans toutes les mains – sans exception. Ce soir, Caumes a 17 ans et attend le déluge. Il ne sait qu'une chose : à la fin de l'année, il quittera sa ville natale pour rejoindre son frère aîné à Paris. Paris, la ville rêvée. Ce soir, Caumes a 17 ans et attend aussi le miracle qui, à son grand étonnement, survient : Esther – sujet de tous ses fantasmes – se décide enfin à lui adresser plus de trois mots, à le regarder droit dans les yeux et à laisser deviner un « plus si affinités »... Nous sommes le mardi 6 janvier 2015 et le monde de Caumes bascule : le premier amour s'annonce et la perspective obsédante de la « première fois ». Sauf que le lendemain, c'est la France qui bascule à son tour : deux terroristes forcent l'entrée du journal Charlie Hebdo et font onze victimes... À la place du coeur, c'est ça : une semaine, jour après jour, et quasiment heure par heure, à vivre une passion sauvageonne et exaltante ; mais une semaine également rivée sur les écrans à tenter de mesurer l'horreur à l'oeuvre, à tenter de ne pas confondre l'information en flux continu avec un thriller télé de plus. Comment l'amour (qui, par définition, postule que « le monde peut bien s'écrouler ») cohabite-t-il avec la mort en marche ? Comment faire tenir ça dans un seul corps, dans une seule conscience ? Comment respirer à fond le parfum de la fille qu'on aime et comprendre, dans le même temps, que le monde qui nous attend est à terre ?

    Éditions Robert Laffont, collection R
    252 pages
    16€00

    { 10 commentaires... lisez les commentaires ou Commentez }

    1. Bon, c'est malin, tu me donnes énormément envie de le lire! Mais j'ai déjà fait ma liste pour mes cadeaux d'anniversaire ! :p Il va falloir que je le prenne dès que je le peux♥

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      1. Youpiiiiii ! Merci beaucoup !

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      2. je le lis et te tiens sou courant... Marie Charlotte du comité de lecture de lecture jeunesse ..

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      3. J'ai en main le dernier de flore vesco sur pasteur... Ehehe!

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    2. Exceptionnel. Ce Caumes a la fraîcheur de la jeunesse avec tous ces illusions mais comme il le dit si bien il a " 17 ans, la vie devant lui et la mort partout....... qu'est ce qu'on va faire de tout ça". Il vit une violence "de dingue " avec ces attentats et la mort de son ami. Cette nouvelle génération été propulsé dans la violence de la vie. Sa relation avec Esther adoucit la situation.

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      1. Très bien dit. Je suis tout à fait d'accord ! Un Caumes exceptionnel...

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    Alex la Belette et moi, on aime bien les commentaires ! Ça nous donne de l'audace !
    N'hésitez pas à poster votre avis, une idée, une blague, une remarque. Tout ce que vous voulez, tant qu'on peut échanger. Parce que la littérature n'est jamais plus belle que quand on la partage.

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