5 janvier. Les nuits bleues ou l'audace enthousiaste

5 janvier 2022. 

« Et doucement, on a apprend à s'aimer comme on est »

J’ai rencontré Anne-Fleur Multon il y a six ans, à un séminaire de l’ENS sur les genres, sexualités et identités queer dans la littérature jeunesse. À l’époque, elle n’avait pas encore publié son premier roman (Viser la lune, Poulpe Fictions, 2017) mais elle avait déjà les deux pieds plongés dans l’écriture et dans la littérature jeunesse. 

C’était elle, bien sûr, (avec deux autres passionnées de littérature jeunesse incroyables) qui organisait ce séminaire. Quel cran ! Oser poser dans un lieu universitaire si prestigieux (et beaucoup trop vieux-jeu) ce regard queer sur la littérature jeunesse… 

C’est ce que j’ai aimé, tout de suite, chez elle, et que j’ai retrouvé dès que j’ai lu son premier roman : son audace enthousiaste. Un optimisme sans limite, une énergie folle (qui entraîne tou·tes les autres derrière elle !), jamais arrêtée (ou presque) par les potentiels détracteurs d’une littérature jeunesse engagée, féministe, queer.

Elle a tracé sa route en littérature jeunesse, ça ne faisait aucun doute : ses romans sont limpides, généreux, son écriture très honnête donne le sentiment de ne jamais être seul·e. Elle dit très bien les failles, dans les images qu’elle choisit ou le rythme qu’elle donne à ses phrases qui, des fois, subtilement, cale un peu, s’arrête – reprend, s’incise… ou se fait flot de pensées, de doutes et de désirs, comme une marée qu'on n'arrête pas. Et je crois que tout ça tient aussi dans le fait que c’est une écrivaine qui plus que de savoir raconter des histoires, sait à qui les raconter. Aux ados (et désormais adultes), aux cassé·es, aux bancal·es, aux oublié·es de la littérature (jeunesse). 

Aujourd’hui, 5 janvier 2022, sort son premier roman adulte (mais intense, comme l'adolescence, et imprégné de ce qui fait notre génération) : Les Nuits bleues. Il ne portait pas encore ce titre quand j’ai eu la chance de le lire ; elle cherchait une éditrice à l’époque – une éditrice qui aurait la même audace enthousiaste qu’elle pour publier un texte aussi beau et politique.

« Blanc, c'est aussi la couleur de nos silences, qu'on peut laisser durer longtemps parce qu'il n'y a pas besoin d'en dire plus. On sait, je crois, la chance qu'on a d'avoir un jour croisé
les premières filles. » 

C’est un roman d’amour – un vrai, un grand ! –, celui de Sara et de la narratrice, qui commence dans les rues confinées de Paris, quand les corps ne peuvent pas se toucher. L’histoire continue là où leurs peaux se rencontrent enfin, sous une plume qui n’écrit pas que du cœur mais aussi du corps, à partir de ce qui gratte et démange sous la peau, de ce qui la sauve aussi, qui l’adoucit. 

 « et puis on se surprend à ne rien dire encore (...)
ils ne comprendraient pas et l'amour et l'aventure, ils ne comprendraient pas comme le monde tourne différemment désormais, ils ne savent rien de l'amour on se dit (prétentieuses comme tous les amoureux)
alors on garde pour soi juste une heure puis une autre
on sait ça ne durera pas
on garde pour soi l'amour intact
qu'il n'y a pas eu encore à partager »

« Elle sent la nuit chaude qui s'est posée sur elle. »

Je l’ai lu d’une traite – ou presque – emporté comme dans le creux d’une vague, retrouvant ce que j’avais aimé chez Anne-Fleur et dans ses romans, dès le début : cette audace enthousiaste. C’est toute la sève des Nuits bleues qui raconte avec la passion presque naïve d’une amoureuse et l’assurance d’une frondeuse, une histoire d'amour lesbienne, profonde et nécessaire, dans une littérature qui en manque tant. Elle raconte les doigts qui tapent sur les claviers, les cœurs qui battent plus vite, les désirs chuchotés tout bas d'être mères. C’est écrit avec la sincérité d’une mise à nue ; jamais cru, mais charnel, brûlant, sans fards. C’est aussi plein de douceur et d’humanité, et d’une tendresse presque insolente, joyeuse ! 

« On se dit Peut-être qu'on ne sortira jamais de ce lit.
Et puis évidemment on en sort.
C'est le début d'autre chose désormais » 

En relisant ce que j’avais écrit à l’époque à Anne-Fleur, je suis retombé sur ce message : « Tu m’as donné envie, encore et encore, d’être romanesque et romantique. » Et c’est vrai que Les Nuits bleues a ça de transcendant : il redonne envie d’aimer ; d’aimer comme on en a envie. Je crois que le roman dit à celleux qui ont arrêté de croire que l’amour était pour elleux que si, bien sûr, on mérite toutes et tous la ou les grandes histoires dont on rêve. Des histoires d’amour bleues nuit, comme le sommeil qui ne vient pas, ou comme les vagues qui heurtent le cœur quand on tombe amoureux·se. Un bleu nuit comme on en a pas beaucoup dans une vie. 

_

Dans les rues d’un Paris déserté, la narratrice avance la peur au ventre et la joie au cœur : c’est chez Sara qu’elle se rend, pour la toute première fois. Les premières fois, les deux amantes les comptent et les chérissent, depuis leur rencontre, les messages échangés comme autant de promesses poétiques, le désir contenu, jusqu’à l’apothéose du premier baiser, des premières caresses, de la première étreinte. Leur histoire est une évidence. 
Débute une romance ardente et délicate, dont les héroïnes sont également les témoins subjuguées. La découverte de l’autre, de son corps, de ses affects, l’éblouissement sensuel et la douce ivresse des moments partagés seront l’occasion d’apprendre à se connaître un peu mieux soi-même. 
Anne-Fleur Multon redonne ses lettres de noblesse et d’humanité au roman d’amour et nous entraîne dans les dédales d’une passion résolument joyeuse, souvent charnelle et parfois mélancolique, mais toujours étourdissante.

d'Anne-Fleur Multon
Aux éditions de l'Observatoire
208 pages · 18 €
Photo : Sara Guédès 

« Ici, ensemble, le temps s'écoule différemment. »

Commentaires

  1. Merci pour tes mots, je suis si touchée !

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    1. C'est sincère, évidemment ! Merci pour ton commentaire. ✨

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  2. J'avais déjà repéré ce titre en listant les prochaines parutions, mais là, je suis convaincue ! J'ai aussi "C'est pas ma faute" dans ma pile à lire, il tarde de découvrir cette auteure dont tu parles si bien :)

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    1. Tu me diras ! Merci de ta confiance j'ai hâte de connaître ton avis.

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