• Posté par : Tom 5 août 2017

    Analyse détaillée & à fleur de peau pour comprendre pourquoi ce roman est un chef d'œuvre littéraire pour adolescents.

    J’ai lu Qui es-tu Alaska ? pour la première fois il y a 4 ans. Ce livre m’avait touché et remué mais c’est Nos étoiles contraires que j’ai longtemps considéré comme mon roman greenien préféré : c’était pour moi son livre le plus intense, celui qui avait trouvé en moi le plus de sens. Si Nos étoiles contraires a, il est vrai, une intensité émotionnelle singulière, Qui es-tu Alaska ? trouve sa véritable force ailleurs et c’est ce qui en fait pour moi, après cette relecture, un chef d’œuvre littéraire, plus que dans les rangs de la bibliographie de John Green, mais dans la littérature pour adolescents entière.

    Alors quelle est l’intensité d’Alaska ? Qu’est-ce qui en fait un chef d’œuvre ?


    Les différentes couvertures françaises de Qui es-tu Alaska reprennent les différents symboles du livre : la fumée de la cigarette, la marguerite, le labyrinthe, la bande d'amis...

    Miles Halter est fasciné par les dernières paroles célèbres et impatient de quitter sa vie protégée dans le cocon familial. Il part en pensionnat en quête de ce que Rabelais, mourant, appelait son «Grand Peut-être».
    Beaucoup de découvertes attendent Miles à Culver Creek, notamment Alaska Young. Intelligente, drôle, écorchée et mortellement sexy, Alaska va attirer Miles dans son labyrinthe et le propulser dans le Grand Peut-être.

    La concordance forme / fond

    John Green propose dès son premier roman une narration finement pensée, qui détache son œuvre du lot autant sur la forme que sur le fond.

    La structure, d’abord, est très intelligemment construite : le livre est scindé en deux parties — avant et après — représentant chacune d’elle 139 jours de l’année scolaire des protagonistes. John Green explique avoir voulu faire intervenir l’évènement central (SPOILER : la mort d’Alaska Young) au milieu de l’année scolaire des protagonistes.

    La seconde partie du livre, contrairement à la première, présente quelques passages au présent de narration quand Miles (alias le Gros) et Chip (alias le Colonel) SPOILER apprennent la mort d’Alaska. Il y a, derrière ce procédé, une vraie réflexion de la part de John Green : « Quand le Gros parle SPOILER de la mort d’Alaska, il raconte quelque chose qui, pour lui, est toujours en train de survenir, une histoire qu’il n’a pas assimilée ni dépassée. Pour moi, du moins, SPOILER c’est ainsi que le trauma fonctionne. »

    La scène de la fellation, fameuse scène qui a notamment valu au roman d’être banni de nombreuses bibliothèques d’établissements scolaires aux États-Unis, est défendue par John Green pour sa forme qui n’en fait en aucun cas une scène érotique ou pornographique. Il raconte avoir beaucoup travaillé l’écriture de cette scène entre SPOILER Lara et Miles en opposition à la scène du chapitre suivant où SPOILER Alaska et Miles échangent de langoureux baisers. La première est écrite de manière « clinique », très descriptive, sans sensualité : on utilise le mot « pénis », les deux personnages se cherchent de manière purement physique. Dans la scène suivante, la description est poétique, sensible, sensuelle voire érotique. Pourtant, c’est une scène de baiser où les deux personnages sont tout ce qu’il y a de plus habillés. C’est donc une ode, pour John Green, « à la pelle torride où chacun reste habillé » avant « les relations sexuelles insipides qui n’apportent aucune joie à personne ».

    De plus, comme dans notre vie, les grandes questions se mêlent dans l’écriture de John Green à celles du quotidien et des banalités. L’auteur utilise ainsi des procédés d’écriture identiques à ceux de ses autres romans en faisant surgir des réflexions souvent existentielles de manière parfaitement fluide au milieu d’actions ou de réflexions bien plus futiles, quotidiennes.
    J’ai pris le Colonel dans mes bras, mes poings serrés sur ses épaules, et il a enroulé ses bras courts autour de ma taille de toutes ses forces. Je sentais sa poitrine se soulever, tout en réalisant encore et encore que nous étions toujours vivants. Ça me venait par vagues, accrochés l’un à l’autre, en larmes. Et je me suis dit : « Putain, ce qu’on doit avoir l’air de mauviettes », mais ça n’a que très peu d’importance quand on vient de se rendre compte, si longtemps après, qu’on est toujours en vie.
    John Green use tout le long d’une narration à la première personne du singulier semblable à un récit à voix haute de son année scolaire. Il s’adresse au lecteur et la narration ne change pleinement qu’à la fin, de manière habile, quand l’auteur conclut son roman sur la dissertation de théologie que Miles rend à Mr Hyde, son professeur. C’est un procédé qui a été réutilisé dans d’autres romans pour adolescents (par exemple Sujet : Tragédie, lui aussi publié chez Gallimard Jeunesse) mais qui est souvent jugé comme trop didactique, la dissertation étant une réflexion purement théologique de John Green. Il me semble pourtant que ce procédé est particulièrement intéressant du fait de son aspect conclusif qui fait lien entre la conclusion écrite de l’année scolaire de Miles et de la conclusion (écrite, donc) du livre. C’est aussi pertinent car parfaitement inséré dans l’histoire.


    Outre tous ces procédés d’écriture, ces réflexions et ces exemples de la qualité formelle de Qui es-tu Alaska ?, c’est le point de vue de Miles qui offre la plus pertinente association entre fond et forme du livre. Ce choix narratif est loin d’être anodin et mûrement réfléchi par John Green qui peut ainsi en jouer pour accentuer le mystère Alaska. Étant donné que l’histoire est du point de vue de Miles, le regard qu’on a sur Alaska est donc :

    1. Magnifié : « L’attirance du Gros pour Alaska, comme toutes les attirances, est éminemment subjective », explique John Green. Est-on donc sûr qu’Alaska est « magnifique » ? Ce jugement de beauté n’est-il pas, de toute façon, que subjectif ?
    2. Plus incertain encore. John Green joue de la vision parcellaire qu’on a d’Alaska : la première fois que Miles parle ainsi seul avec Alaska, c’est la nuit, et il ne la voit que partiellement. Par ailleurs, la description qu’on a du personnage est floue : elle a les cheveux acajou, les yeux verts et des formes pulpeuses. C’est tout ce que l’on sait.


    Les couvertures étrangères proposent aussi d'autres visions du livre et reprennent les symboles du roman : la fumée, la marguerite, les tulipes blanches, le labyrinthe, l'eau du lac (et des larmes ?), Vine Station...
    Vous pouvez toutes les retrouver sur le site John Green France.

    Des personnages profonds… et faillibles

    Dans ce roman, John Green dresse le portrait d’adolescents en quête 1) d’un Grand Peut-Être et 2) de soi. Les deux quêtes étant intrinsèquement liées.

    Ces personnages sont minutieusement construits, au fur et à mesure des évènements, des dialogues — adroits et intelligents, mais toujours crédibles — et au fil de l’année scolaire qui s’écoule.
    Lorsque les adultes disent avec un sourire imbécile et sournois : « les adolescents se croient invincibles », ils ne se doutent pas à quel point ils ont raison. Inutile de perdre espoir car nous ne pouvons être brisés irrémédiablement. Nous pensons être invincibles parce que nous le sommes. Nous ne pouvons être nés ni mourir. Nous sommes comme les énergies, nous changeons seulement de forme, de taille et de manière de nous manifester. 
    Les adultes l'oublient en vieillissant.
    Ce que John Green, à travers ses personnages, arrive à transmettre, c’est l’essence même de l’adolescence : ce sentiment de grandeur et d’invincibilité que l’on ressent à cet âge-là (le Gros le dit lui-même, les adolescents se croient invincibles car, en tant qu’humains, nous sommes invincibles). Les trajectoires de ces adolescents se croisent donc dans leur quotidien qu’ils veulent magnifier, vivre à 100%, et dans cet espoir, plus ou moins grand, plus ou moins ambitieux, plus ou moins dangereux, d’Avenir. Ils sont tous, à leur manière, tendus vers un après, vers un Grand Peut-Être.
    - Auden, a-t-elle annoncé, quelles sont ses dernières paroles ?
    - Je ne les connais pas. Jamais entendu parler de lui.
    - Jamais entendu parler de lui ? Pauvre inculte ! Approche et lis cette phrase.
    Je me suis approché et j'ai lu la phrase qu'elle suivait du doigt.
    - « Tu aimeras ton voisin tordu / de ton cœur tordu », ai-je lu à voix haute. Oui. C'est pas mal.
    - Pas mal ? Ben voyons, les tortifrites sont pas mal. Faire l'amour est pas mal drôle. Le soleil pas mal chaud. Putain, ce truc en dit tellement sur l'amour et les gens cassés, c'est exactement ça.
    Comme le rappelle ce dialogue entre Alaska et Miles, ce qui rend ces personnages ô combien touchants et attachants, c’est qu’ils ont tous des failles qu’ils dévoilent au fur et à mesure de l’intrigue.


    John Green le dit à la fin du livre (édition collector) : son personnage principal est faible, « Miles n’est pas juste un héros, à l’image de tous les mortels », et « par ailleurs, le boulot du lecteur (et plus généralement de tout être humain) est d’avoir de l’empathie pour les gens imparfaits et indécis rencontrés dans les livres et dans la vie. »

    Ces failles sont donc plus ou moins profondes, découlant parfois de leurs actions ou de blessures bien plus lointaines (comme celles d’Alaska). Elles restent en tout cas fidèles à la réalité de l’adolescence, tant dans sa banalité que dans le caractère exceptionnel d’évènements comme SPOILER la mort d’Alaska dans le livre. Cet évènement SPOILER met tout un lycée, et particulièrement les amis d’Alaska, face à une épreuve bien plus grande qu’eux. Elle amène aussi tout un ensemble de questions métaphysiques qui, si elles dépassent les hommes et les femmes, nous dépasse bien plus encore à cet âge-là.

    Le roman mêle ainsi avec une grande justesse la douce excitation de l’adolescence (les canulars, l’humour, les amitiés, le sexe et les premières fois) et sa profonde souffrance. Qui es-tu Alaska ? exprime en fait l’intensité de l’adolescence, sa violence émotionnelle à la fois transcendante et bouleversante.

    Par ailleurs, John Green tisse des relations complexes entre ses personnages. C’est ce qui rend le livre plus profond encore et les personnages plus intéressants et véridiques. « Je ne crois pas que, dans la voie, on soit ou a) amoureux ou b) pas amoureux. Les sentiments qu’on éprouve les uns pour les autres sont complexes et le fruit d’une multitude de désirs et de peurs entremêlés. » C’est ce qu’il transmet dans Qui es-tu Alaska ? au travers de son histoire où les personnages, agrégés dans une bande d’amis aux liens étroits, remettent en question, ensemble ou seuls, de nombreuses certitudes qu’ils n’étaient pas prêts à affronter.
    Alors je suis retourné dans ma chambre et je me suis écroulé sur mon lit, en me disant que si les gens étaient de la pluie, j'étais de la bruine et elle, un ouragan.
    Alaska est le personnage central du livre : ce n’est ni la narratrice, ni l’héroïne, mais c’est autour d’elle que l’intrigue et les personnages s’orientent. Tous un peu amoureux, tous amis, tous fascinés par ce personnage hors du commun, ils seront SPOILER complètement déroutés et perdus par la mort de celle-ci. Ce personnage est l’un des plus étonnants, fascinants, déroutants et mystérieux de tous ceux que j’ai pu rencontrer à travers mes lectures.

    Alaska est un personnage flou qu’on ne cerne jamais, comme le Gros ou les autres personnages du roman. Elle est à l’image de son nom qui signifie « celui contre lequel la mer se brise » et, comme le dit John Green, « c’est précisément ce que vit Alaska. Elle a l’impression que la mer se brise contre elle, encore et toujours, avec le bouleversement, l’excitation et la douleur qui en découlent. » C’est ce qui en fait une véritable héroïne de roman, un personnage complet et complexe, à la fois incroyablement nuancée et, par toutes les failles qu’elle montre — montrant au passage que l’adolescence a aussi son lot de douleurs et de difficultés, pas toujours expliquées — , touchante et bouleversante.
    « J’aime [le nom d’] Alaska parce que c’est un nom grandiose, mystérieux et lointain, le nom d’un de nos États mais un État reculé et fantasmé, à l’image d’Alaska que ses camarades de classe fantasment (pour le pire). »

    Ce formidable personnage démontre par ailleurs :

    1. comment on idéalise des gens, jusqu’à leur prêter des qualités et des caractéristiques qu’on ne leur a que imaginées et fantasmées ;
    2. comment une personne a ainsi plusieurs façons d'être et d’être représentée, existant ainsi de manière multiple à travers le regard de tous les autres ;
    3. comment en tant que société / hommes machistes on objectifie les femmes, constat fait à travers le regard de cette antisexiste formidablement féministe qu’est Alaska. (Et du féminisme dans un roman pour adolescents autant lu dans le monde, c’est vraiment positif.)

    J’avais envie d’en savoir plus sur elle, sur Vine Station, sur l’avenir.
    - Parfois, j’ai du mal à te cerner
    Elle ne m’a même pas regardé. Elle a souri, les yeux rivés sur l’écran.
    - Tu ne me cerneras jamais. Tout est là.


    John Green parle dans cette vidéo du bannissement de Qui es-tu Alaska ? de bibliothèques (scolaires) aux États-Unis.
    Une traduction de la vidéo est disponible sur le site John Green France.

    De la résilience

    L’un des grands thèmes de Qui es-tu Alaska ? est la notion de résilience. La résilience est la capacité qu’on a à surmonter les traumatismes. John Green met au cœur de son intrigue SPOILER et de la mort d’Alaska cette qualité humaine à mes yeux extrêmement émouvante qui nous permet d’aller au-delà de quelque chose qui nous a profondément ébranlé.

    Cette notion de résilience est donc amenée non pas de manière didactique à mes yeux, comme le pensent beaucoup de lecteurs en lisant la dissertation finale du Gros, mais par une histoire, par la réflexion personnelle et très émouvante d’un personnage coupable, remué par les évènements, déchiré entre plusieurs sentiments qui apportent nuances et profondeur à ce héros.
    Voici donc la question avec laquelle je vous laisse : quelles sont vos raisons d’espérer ?
    Pour ressentir cette résilience, profondément humaine, Qui es-tu Alaska ? pose la question de l’espérance : les personnages, comme le lecteur, se demandent quelles sont leurs raisons d’espérer.

    Cette question de l’espérance est aussi intéressante car elle est mise en relation à toute la réflexion théologique que John Green développe dans son roman. « J’ai toujours trouvé curieux que ces gens qui voulaient bannir le livre des écoles osent prétendre qu’il offense les valeurs chrétiennes. Or les valeurs chrétiennes essentielles — espérance profonde, pardon universel — sont les valeurs centrales défendues au dernier chapitre. »


    C’est l’un des aspects les plus étonnants du livre, mais aussi des plus intéressants, que je n’avais pas remarqué à ma première lecture. John Green conceptualise, voire vulgarise, ici tout un ensemble de concepts de théologie issus de divers courants religieux. C’est l’un des aspects autobiographiques du roman, John Green ayant étudié la théologie avant l’écriture de Qui es-tu Alaska ? Il y parle donc notamment de la mort, de ce qui vient après et de ce que la religion apporte comme philosophie ou plus souvent comme consolation à cette inévitabilité de la mort et plus tard de l’oubli.
    Comment allons-nous sortir de ce labyrinthe de souffrance ? Alaska Young.
    À toutes ces questions d’espérance, de mort et de résilience, est associée la métaphore du labyrinthe de Simon Bolivar dont les dernières paroles seraient : « Nom de dieu, comment sortir de ce labyrinthe ? » Ce labyrinthe n’est pas celui de la vie mais bien celui de la souffrance, sur lequel s’interroge Alaska qui souffre de raisons qui nous sont plus ou moins inconnues — les connaît-elle elle-même ? SPOILER Après sa mort, tous les personnages seront alors bien obligés de faire face, inévitablement, à cette interrogation qui oriente la seconde partie du livre en même temps : comment sortir de ce labyrinthe de souffrance ?

    Le Colonel et le Gros se demandent en même temps où est leur responsabilité dans ce drame et comment vivre avec cette culpabilité : c’est, en quelques sortes, leur labyrinthe. Le Colonel, profondément tourné vers l’espoir, finira par déclarer SPOILER :
    C’est moi qui choisis le labyrinthe. Il craint, mais c’est moi qui l’ai choisi.
    Cette déclaration prouve finalement aussi les choix individuels que chacun peut faire. Le libre-arbitre est pour John Green l’une des questions importantes du livre :

    1. En questionnant le choix de Miles de partir en quête de son Grand Peut-Être qui est un choix de garçon privilégié dans une famille aisée : « Dans quelle mesure notre libre-arbitre est-il régi par notre vécu ? Je n’ai pas la réponse. Cependant, je vais continuer d’écrire des histoires qui posent et reposent la question sous différents angles. Et, avec un peu de chance, nous commencerons à comprendre si la faute est dans nos étoiles ou en nous-mêmes. »
    2. En montrant SPOILER les décisions que prend finalement Miles en choisissant du réconfort, en choisissant qu’Alaska lui a pardonné : « Comment peut-on trouver le moyen de se supporter et peut-on encore être pardonné quand la personne qui doit vous accorder ce pardon n’est plus là ? […] Le Gros finit par trouver une réponse qui lui apporte du réconfort, mais pour ce faire, il doit s’impliquer davantage dans ses choix et dans sa vie. »

    SPOILER Alors je sais qu'elle me pardonne, comme je lui pardonne. Les dernières paroles d'Edison sont: « C'est très beau ici. » J'ignore où ça se trouve, mais sûrement quelque part et j'espère que c'est beau.

    À l'occasion des dix ans du livre, le site John Green France a réuni et traduit de nombreuses informations sur la publication du roman, sa création et son succès — informations que vous trouvez également dans l'édition collector du livre.

    Et de nombreux autres sens

    Les nombreux sens liés à cette notion de résilience, qui englobe des réflexions différentes (l’espérance, le libre-arbitre, la capacité à se donner le droit d’être pardonné), tissent donc un ensemble de questions auxquelles s’intéressent John Green dans son œuvre en entier. On le voit quand il dit, ci-dessus, qu’il cherche à comprendre « si la faute est dans nos étoiles ou en nous-mêmes ». La référence est évidente au titre anglais de Nos étoiles contraires : The Fault in our Stars.
    Donc ce type, François Rabelais, le poète, a dit sur son lit de mort : « Je pars en quête d'un Grand Peut-Être. » Voilà ma raison. Je ne veux pas attendre d'être mort pour partir en quête d'un Grand Peut-Être.
    L’idée du Grand Peut-Être est un sujet du roman dont je n’ai pas parlé mais qui me fascine et me parle pourtant beaucoup. Il est traité de manière très émouvante à travers le personnage du Gros qui cherche dans son pensionnat, avec ses amis et cette émancipation qui le rapproche de l’avenir, son Grand Peut-Être, sa raison d’être, ce qui lui donne une raison de vivre… et d’espérer ? C’est aussi un thème rarement traité dans les romans pour adolescents qui ressentent pourtant intensément leurs émotions et vivent intensément cette partie d’eux tournée vers l’avenir, tournée vers des Peut-Être.


    Qui es-tu Alaska ? explore donc, à lui seul, de nombreux thèmes tous plus intéressants les uns que les autres. On en a déjà parlé : le féminisme d’Alaska, la manière qu’on a d’idéaliser les gens, la notion de libre-arbitre… En fait, John Green y pose beaucoup de questions — sans en donner les réponses — et c’est ce qui participe à donner cette profondeur au roman. Néanmoins, le roman est d’une telle justesse que l’auteur propose deux façons de lire son roman :

    1. Il explique dans le questions-réponses à la fin du roman qu’on peut tout à faire lire un livre sans le décortiquer. Il cite alors Salinger (d’une dédicace de l’un de ses romans) : « S’il reste un lecteur amateur dans le monde — ou un lecteur expéditif —, je le ou la prie avec une affection et une reconnaissance indicibles de partager cette dédicace avec ma femme et mes enfants. » On peut donc, pour John Green ou Salinger, « lire un livre et passer à autre chose dans la foulée, l’aimer sans s’appesantir. »
    2. Mais ce qui me semble plus intéressant, comme John Green le pense, c’est pour moi une lecture « critique », aborder un livre « de mille manières différentes ». « Il fallait que le lecteur repousse de toutes ses forces ce sentiment d’absurdité et trouve espoir en une vie faite aussi de chagrins non résolus et sans solution. »

    On reste donc, à la fin de Qui es-tu Alaska ?, comme les personnages en fait, dans ce sentiment si ce n’est d’absurdité en tout cas de mystère ; beaucoup de choses sont à éclaircir, à réfléchir encore, à fouiller. C’est ce qui fait pour moi que ce roman est un grand livre : il est d’une profondeur étonnante et, même à ma deuxième lecture, il me semble qu’il me reste encore beaucoup de choses à découvrir de Qui es-tu Alaska ?

    C’est à l’image de ce que John Green dit dans Qui es-tu Alaska ? et de ce à quoi font face les personnages dans l’histoire : « Dans la vie, on se heurte à des questions — des questions d’importance — qui appellent une réponse, qui méritent une réponse, et qui pourtant resteront sans réponse. »

    Et j’adhère à la conclusion de John Green qui répond, quand on lui demande s’il a trouvé son Grand Peut-Être — et cette réponse me semble tout à fait appropriée à notre recherche de réponses à de grandes questions — : « Le plaisir est dans la quête, c’est ce que j’ai fini par comprendre. »




    Un chef d’œuvre

    L’intensité de Qui es-tu Alaska ? n’est donc pas que celle d’une émotion, quoique cristallisée ici avec justesse et nuances, mêlant culpabilité, besoin de pardon, tristesse et colère, mais aussi celle du sens. Tout auréolé de mystères, ce roman est aussi complexe à cerner que l’est Alaska aux yeux de ses amis, et le restera sans doute autant qu’Alaska restera floue — « un souvenir flou », comme Qui es-tu Alaska ? a failli se nommer.

    Par ailleurs, je soutiens ce que je disais du roman dans ma première (et piètre !) chronique de Qui es-tu Alaska ? il y a 4 ans : on ressort différent de cette lecture. Ce roman de John Green m’a profondément touché et a répondu à des questions qui peuvent me tournebouler le cerveau au même titre qu’il m’a ouvert d’autres horizons.

    Qui es-tu Alaska ? est donc un chef d’œuvre dans tous les sens de sa définition (proposée par les très gentils Larousse, L’Internaute et Trésor de la langue française) :

    • « Œuvre d'art, littéraire ou non, qui touche à la perfection », « dont les qualités sont reconnues de tous » : Qui es-tu Alaska ? est, par tous les points que j’ai détaillé, une grande œuvre littéraire qui a par ailleurs enthousiasmé de très, très nombreux lecteurs à travers le monde ;
    • « La meilleure œuvre d’un artiste », ce roman réunissant à mon sens toutes les qualités de forme et de sens des livres de John Green ;
    • « Une œuvre majeure parfaite en son genre » en littérature pour adolescents, l’auteur dépeignant, avec une grande justesse, des adolescents qui se confrontent de plein fouet à leur envie de Grand Peut-Être et à leur invincibilité, dans toutes leurs failles et leur intelligence.

    Kaya Scodelario, figurant sur cette très belle affiche fan made, a longtemps fait l'objet de rumeurs : elle aurait été pressentie (mais peut-être n'est-ce que par les fans) pour jouer Alaska dans une adaptation cinématographique.
    Cette adaptation devrait avoir lieu, produite par la Paramount, qui a acheté définitivement les droits il y a plus de dix ans, mais rien n'est encore sûr.
    Pour l'instant, une réalisatrice a été annoncée (Rebecca Thomas) mais également les scénaristes et les producteurs ayant participé à la création des films Nos étoiles contraires et La face cachée de Margo
    Plus d'informations sur le site John Green France, ICI et ICI.

    Un petit mot sur l’édition collector

    Parue, en 2015, aux éditions Gallimard, la version collector de Qui es-tu Alaska ? apporte de nombreux contenus exclusifs. Outre sa fabrication luxueuse (édition cartonnée avec jaquette, à l’image des hardbacks anglophones), le roman est enrichi de commentaires de John Green et de son éditrice, Julie Strauss-Gabel, autour du roman, de la chronologie et de scènes réécrites.

    Ce sont des contenus passionnants qui permettent de retracer l’histoire du manuscrit (de façon souvent émouvante) et qui m’ont aussi particulièrement intéressé en tant que futur éditeur. On comprend le rôle primordial qu’ont joué des figures éditoriales dans ce roman et le travail qui a pu être effectué sur le manuscrit, différent de la première à la seconde partie.

    La grosse vingtaine de pages finale propose un ensemble de questions-réponses issues d’internet (Tumblr, mails, etc.) qui permettent de cerner avec plus de profondeur l’œuvre de John Green et de comprendre l’importante part autobiographique de l’histoire.

    Cette édition n’est pas très coûteuse (tout juste 20€) pour un objet éditorial incroyablement riche et instructif.

    { 8 commentaires... lisez les commentaires ou Commentez }

    1. Wouah quelle chronique ! J'avais commencé ce roman il y a quelques temps et je n'avais pas du tout apprécié, je n'ai pas accroché au style de John Green, mais j'ai pour projet de le relire, j'espère cette fois ci l'aimer !

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      1. MERCI (et merci de m'avoir lu jusqu'au bout) !
        Haw trop triste que tu n'aies pas aimé. Je serais ravi d'avoir ton retour post-relecture.

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    2. Très belle chronique Tom ! Bien envie de me procurer le collector et de le lire très vite !
      Marie-Laure

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      1. Merci, merci beaucoup ! (Et merci de m'avoir lu jusqu'au bout.)

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    3. Woh, bravo pour cette analyse très complète du roman ! Tes chroniques m'emballent toujours, mais là je suis bluffée par la qualité du contenu... *o*

      Je dois dire que je l'ai lu il y a quelques années maintenant, et que pour être honnête j'avais le sentiment de n'avoir pas tout compris. Et de ce fait, ça n'a jamais été mon John Green préféré : comme toi, j'avais été davantage marquée par la lecture de Nos étoiles contraires !

      Après lecture de ton article, je serais curieuse de le relire en ayant ces éléments là en tête, pour voir si cette fois ça passe mieux :)

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      1. Exactement, je te conseille de le relire ! J'avais le même ressenti que toi : j'avais adoré, mais j'avais largement préféré Nos étoiles contraires. Maintenant c'est vraiment l'inverse !
        Merci de tes compliments, ça fait chaud au cœur :)

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    4. Je rejoins les autres : très bel article, tu m'as donné envie de relire le roman. Je me rappelle l'avoir beaucoup aimé même si j'en garde des souvenirs très confus (et sans doute que je n'avais pas tout bien compris). Et ça tombe bien, j'ai l'édition collector pour redécouvrir ce texte. :)

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      1. Merci beaucoup, cher Bob ;)
        Et super si tu as la bonne édition pour le relire haha !

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