Manabé Shima, de Florent Chavouet (Éditions Picquier, 2010)


18 août. Cela fait maintenant une semaine que Romain et moi arpentons le Japon. Destination du jour : Manabe Shima. Nous prenons le ferry depuis l’île de Shiraishi Jima, sur laquelle nous logeons. Dans mon sac, ce jour-là, pas de guide touristique mais une bande dessinée : Manabé Shima de Florent Chavouet.

Cette bande dessinée, c’est Romain qui me l’a conseillée. Pas seulement parce qu’on sait déjà, plusieurs mois avant l’été, que nous irons sur Manabe Shima en août, mais aussi parce qu’elle fait la photographie saisissante d'une vie insulaire japonaise.


J'ai commencé quelques mois plus tôt ma lecture avec l’avidité d’un voyageur impatient de partir, mais mon expérience de lecture a très vite dépassé ce statut pour me ramener à celui, tout simple, de lecteur. Et je parle là du statut de lecteur·rice dans ce qu’il a de plus complet : le plaisir d’apprendre, celui de la qualité graphique et celui de la qualité narrative.

Comme Florent Chavouet l’explique sur son blog, Manabé Shima raconte (et c’est là qu’il excelle, il ne documente pas seulement un lieu et un mode de vie : il construit habilement une vraie narration, il raconte) son « séjour de deux mois sur une toute petite île de la mer intérieure (Seto Naikai) pendant l'été 2009. » Comme il l'écrit sur son blog :
« L'histoire est très simple : j'arrive, je pose mes fesses et je dessine. J'ai toujours été curieux de savoir ce qu'il se passait sur ces petites îles qui flottent au large des côtes japonaises, que ce soit versant Pacifique, mer du Japon ou comme ici mer intérieure (un bon foyer à îles). J'ai choisi Manabe Shima (on a rajouté un accent dans le titre pour éviter de prononcer « manabeu », à la française) presque par hasard et je n'en ai pas bougé pendant les 2 mois. »
Le ton du livre est documentaire, comme celui d’un témoignage, mais est rythmé de ce même humour qu’utilise l’auteur sur son blog (« J’arrive, je pose mes fesses et je dessine. ») On suit les aventures de l’auteur qui débarque, s’immisce, s’installe et se coule dans la vie de l’île. De ses rencontres à ses découvertes, de ses parties de pêche à ses cuites au shōchū, on ne perd pas une miette de la vie de l’île et de ses habitant·es.


C’est tout un univers que déploie alors Florent Chavouet grâce à la richesse narrative et graphique de sa bande dessinée. Tantôt malle à collections, carnet de voyages, atlas, herbier ou galerie de portraits, Manabé Shima offre une découverte exhaustive et vivante d’un lieu. Je ne suis pas encore sur l'île que j’ai déjà l’impression de la connaître parfaitement.

Plein d'informations sur Manabe Shima...

Le 18 août, j’ai tout juste terminé ma lecture que je débarque avec le même plaisir de tourisme littéraire que j’avais déjà expérimenté sur les îles éoliennes, sur les traces de Vango, le héros de Timothée de Fombelle. Mais cette fois-ci, tout est plus vrai que nature. Des lieux dessinés aux gens que l’on rencontre : pas de doute, nous sommes bien à Manabe Shima. On reconnaît là le kaisōten, l’Observatoire ou même la famille qui s’en occupe. On se retient presque d'aller leur claquer la bise.


On hésite à demander à Ikkyu-san si c’est bien lui qui est dessiné là, mais nous nous demandons si le lieu n'a pas changé de propriétaire depuis dix ans.

« Tous les personnages du bouquin existent donc vraiment, et je parierais même qu'au moment où vous lisez ces lignes ils sont en train de découper de la dorade, boire du shōchū ou regarder la télé tiens comme nous. (Et Ikkyu-san doit être bourré aussi.) »

Nous arpentons l’île, à moitié guidé par nos envies et par les chemins déjà tracés par Florent Chavouet. La bande dessinée est déjà à elle seule plus qu’un témoignage ou un récit de voyage, et suffit entièrement à s’immerger dans la vie de Manabe Shima. Le trait est vif mais précis, humoristique mais pictural. Et il laisse autant aux lecteurs et lectrices le plaisir du détail que celui de la contemplation.


Mais au moment où je grimpe les escaliers de l’école, la BD à la main comme guide du Routard, ou quand on mange chez le supposé Ikkyu-san, j’ai à ce moment-là l’impression de n’avoir jamais rendu plus encore vivante et entière une expérience de lecture. C’est ce moment, aussi vertigineux que plaisant, où la littérature rejoint la vie.

L'école de l'intérieur...

... ou de l'extérieur !
« Je ne cherche pas à rendre particulièrement populaire cette île (de toute façon en ai-je les moyens ?) ou à vous inviter à boucler votre sac à dos et y faire un tour (il y a le choix en île, trouvez la vôtre), mais à montrer tout simplement un bout de vie sur un bout de terre, pendant un bout de temps. J'ai été si bien accueilli et si heureux de cette expérience qu'en faire un bouquin était pour moi la moindre des choses. J'y allais pour ça c'est vrai. Oh et puis si, il faut aller à Manabe Shima, allez-y ! Et achetez plein de tomates, de choux et de crevettes pour faire un peu marcher le commerce. (Et des remorques à vélo.) (Rien à voir.) »
D’ailleurs, Florent Chavouet n’a (heureusement !) pas fait une seule bande dessinée dans ce genre-là : sa première, Tokyo Sanpo, est déjà sur ma table de nuit. Je regrette presque de ne pas l’avoir emmenée avec moi à Tokyo... mais cela me fait une autre (très bonne) excuse pour repartir ! C'est aussi, comme Manabé Shima, un excellent moyen de (re)partir depuis son canapé (avec un budget et un bilan carbone bien moins élevés).


En bonus, d'autres photos de mes propres explorations sur l'île de Manabe Shima...



Un temple abandonné ?


Un jardin...

... et une tyrolienne !

_


Le Japon est tellement une île qu’il est un archipel.
Dans le catalogue japonais, on trouve des îles industrielles, des îles artificielles, des îles sacrées, des îles musées, des îles formol, des îles atoll, des îles balnéaires, des îles bleu-vert, des îles sauvages, des îles sans âge, des îles connues, Shikoku, et mêmes des îles où l’on pêche et l’on boit.
Parmi ces miettes de terre, il y a Manabé Shima, une île dont on parle peu, mais où poussent très bien les poissons.
Ça tombe bien, je n’ai rien prévu cet été.
Un inventaire exhaustif et désopilant sur Manabé Shima, l’île aux soixante crabes et à peine plus d’habitants, par l’auteur de Tokyo Sanpo.

144 pages
23 €
Aux éditions Picquier

Commentaires

  1. Merci pour cette belle chronique voyageuse !
    J'avais moi-même fait un tour sur l'île après avoir lu et relu la BD et remarqué toutes les ressemblances avec les dessins. As-tu noté que la grande carte du village avait été accrochée dans le petit accueil près du ponton ?
    En revanche, ce n'était pas Ikkyu-san dans le boui-boui, il est malheureusement décédé (Florent Chavouet l'avait annoncé sur son blog à l'époque : https://florentchavouet.blogspot.com/2012/06/printemps-hiver.html)
    Bonne lecture de Tokyo-sanpo ! Sa BD suivante "Petites coupures à Shioguni" est une vraie merveille narrative aussi.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Merci pour cette chouette réponse... Et pour la triste nouvelle.
      La carte n'y était plus quand nous sommes passés !
      Je note pour son autre BD, j'essaierai de la lire vite ! ;)

      Supprimer
  2. J'adore Florent Chavouet, rencontré il y a quelques années déjà, la visite de manabe Shima avec ses photos et ses dessins m'avait aussi donné envie d'y aller... Un rêve que je réaliserai peut être un jour...

    RépondreSupprimer

Enregistrer un commentaire

J'aime les commentaires : ça me donne de l'audace !
N'hésite pas à poster ton avis, une idée, une blague, une remarque. Tout ce que tu veux, tant que c'est bienveillant !

Les articles les plus lus ce mois-ci