• Posté par : Tom 15 oct. 2017

    En six livres immanquables, les pouvoirs fous de l'enfance magnifiés dans la littérature (jeunesse)
    La littérature générale est pleine de romans qui prennent pour narrateur un enfant et regardent à travers ses yeux le monde qui nous entoure : Gilles Paris le fait toujours avec beaucoup d’émotion dans ses romans (Au pays des kangourous, Autobiographie d’une courgette…) et Gaël Fayeszde l’a fait il y a peu avec Petit Pays, lauréat du Goncourt des Lycéens 2016. Mais là où la littérature générale traite l’enfance avec son regard naïf-lucide, la littérature jeunesse l’aborde, elle, tout aussi profondément mais de manière assez jouissive, parfois plus libérée (comme l’enfance), en tout cas avec plus d’impertinence. La preuve avec ces deux livres qui révèlent avec humour et surtout beaucoup de talent les pouvoirs singuliers de l’enfance (et ceux de la littérature jeunesse !) :


    Pouvoir 1 de l'enfance : sa spontanéité, sa liberté de vie

    Quand la plume rythmée d’Élise Gravel rencontre le trait énergique de la (géniale !) Magali Le Huche, ça donne La Tribu qui pue, un album immanquable qui vient de paraître aux éditions Les Fourmis Rouges.

    Comme l’indique le titre de l’album, les enfants de cette tribu puent. Ils vivent tous ensemble dans la forêt et, forcément, cela finit par ne plus être de tout hygiène. Mais si ces enfants sont heureux et s’éduquent avec une grande autonomie dans la nature qu’ils domptent et respectent en même temps, ce n’est pas le cas des adultes qui, terrifiés que ceux-ci leurs échappent, vont tout faire pour les ramener à la raison. Ce sont du moins les plans d’Yvonne Carré, une directrice d’orphelinat, qui a conçu la plus grande, la plus efficace et la plus effrayante des machines à laver les enfants…

    Les deux autrices de cet album ont cela en commun de traiter avec beaucoup de tendresse l’enfance et ses difficultés. Ici, c’est toute une famille d’enfants qui affronte le monde impitoyable et réel des adultes. Ceux-ci, toujours plus effrayés, coincés et terre-à-terre, manquent de dénaturer l’identité même de la Tribu qui pue qui n’avait rien demandé à personne… Mais avec l’humour à la fois pinçant et très doux d’Élise Gravel et le dessin tout en rondeur pourtant incroyablement expressif de Magali Le Huche, tout est sujet à l’aventure, au rire ou à l’optimisme.


    La positivité et la persévérance des enfants de la Tribu qui pue est plus qu’un exemple pour le lecteur ou la lectrice, elles sont cathartiques.
    Là où nous nous posons nos propres limites par sécurité ou par peur des conséquences, la Tribu qui pue s’accorde une immense liberté qui fait du bien. Loin de l’humour scatologique et en évitant un ton sentencieux, c’est une véritable histoire à la fois jouissive et libératrice que proposent les talentueuses Élise Gravel et Magali Le Huche qui ont, sans aucun doute, garder de leur enfance leur spontanéité à être ce qu’elles désirent.
    (Le petit + : c’est une cheffe, et pas un chef, à la tête de la Tribu qui pue, et c’est elle qui sauve ses ami.es ! Ce détail (d’importance) vous montre déjà la liberté d’esprit des autrices que l’on ressent jusque dans leurs personnages hauts en couleurs et en nuances.)

    Pouvoir 2 de l'enfance : l’imaginaire

    On connaît déjà Clémentine Beauvais pour son écriture élégante et poétique, mais aussi pour son humour hyperbolique, impertinent et dynamique. Et l’impertinence c’est tout l’art de sa dernière-née, Bibi Scott. (À vrai dire, Bibi Scott est déjà née angliche il y a quelques années et le premier tome de ses aventures vient d’être publié en français aux éditions Rageot avec les illustrations de Zelda Zonk aussi chouettes et énergiques que le texte.) Avec un humour à l’anglaise où chaque situation du quotidien est sujette à l’humour dans une accumulation de péripéties tordante, Clémentine Beauvais signe un roman à lire absolument… et à tout âge !


    Clémentine Beauvais présente ici une héroïne aussi singulière, mordante, tendre et attachante que brillante. C’est ce personnage plus malin que n’importe quel adulte du livre — souvent ridiculisés — et la qualité des thèmes abordés — le capitalisme ou la collecte de données personnelles sur internet, pour exemples — qui rendent d’abord honneur à l’intelligence souvent sous-estimée des enfants.

    Mais l’humour révèle aussi quelque chose de Bibi et de l’enfance qui donnent à cet âge-là un pouvoir insoupçonné que beaucoup perdent en grandissant : l’imagination. Dans ce roman, la langue est fluide, imagée, hyperbolique ; à l’image de l’héroïne qui se met en scène sans cesse et exagère, telle une parfaite drama queen, tout ce qui lui arrive. Cet humour libère très facilement le rire et fait incarner à Bibi la force de l’imaginaire. Cette héroïne a tout de l’enfant ou pré-adolescente qui, un peu ennuyée par sa vie trop « normale », s’invente des histoires toutes plus excentriques les unes que les autres pour rythmer son quotidien à base de théine et de livres universitaires trop sérieux. Le moindre bassin à canards devient terrain d’aventures et ses amis, camarades, professeurs et autres personnages drôles et nuancés sont tant d’archétypes ou de protagonistes à glisser dans ses histoires.



    Mais l’histoire qui mène Bibi à enquêter, elle ne l’a pas inventée, même si tout le monde pense que si. Et l’enfance triomphe dans Bibi Scott, détective à rollers parce que c’est bien l’imaginaire (pas si imaginaire) de Bibi qui triomphe à la fin quand elle démêle, persévérante et (presque) seule, les nœuds de la réalité.
    Ainsi, dans ce premier tome aussi coloré que les patins à roulette des années 80, Bibi révèle à sa façon ce lien ténu mais profondément juste qui lie la réalité et l’imaginaire. Comme le disait Timothée de Fombelle dans Le livre de Perle : « Tout commence par là. La vie vient juste derrière. Elle suit comme un petit chien derrière l'imaginaire. »
    (Le petit + : Le regard acide de Bibi sur les étudiants fera rire toute personne qui est un jour passée par un campus et les fans de Clémentine Beauvais reconnaîtront sans aucun doute l’un de ses lieux de formation et de recherche, Cambridge, à la fois magnifié et ridiculisé par le ton cinglant de cette drôle mais attachante héroïne.)


    D’autres livres qui parlent des autres pouvoir de l’enfance ?

    Pouvoir 3 de l'enfance : l’ouverture aux changements, aux mouvements des autres et du monde

    Sirius, le nouveau chef d’œuvre de Stéphane Servant (disons les choses) met en scène deux enfants, Kid et Avril. Le premier, le plus jeune, incarne de façon très subtile dans ce roman la capacité d’ouverture que les enfants ont encore, la capacité d’adaptation aux changements et au monde, la capacité d’ouverture de soi aux autres et au reste du monde.

    Pouvoir 4 de l'enfance : la contemplation du monde, le temps suspendu

    Si Timothée de Fombelle rappelle aussi, à sa manière, l’importance de l’imaginaire, comme il l’avait fait auparavant dans Le livre de Perle, Neverland, ce texte métaphorique et contemplatif rappelle le temps que l’enfant prend à se poser, à regarder les choses, à les observer, à les détailler, comme on le fait devant l’écriture tendre et ciselée de Timothée de Fombelle dans ce texte extrêmement touchant.

    Pouvoir 5 de l'enfance : la capacité de résilience

    Le Vide aborde, à hauteur d’enfant, et avec le regard juste et sensible d’une petite fille, le sujet de la dépression. Sans pathos mais avec beaucoup d’émotion, Anna Llenas parle de la quête du bonheur et de la capacité qu’ont les enfants de s’écouter soi avant d’écouter tous les « on dit » des autres et les jugements de chacun… Bouleversant et édifiant.


    Pouvoir 6 de l'enfance : l’honnêteté sans fard, l’assurance à être soi-même

    Pour le plaisir, un album que je n’ai pas chroniqué sur le blog mais ne chroniquerai pas car (je suis honnête !) il a été publié dans la maison d’édition pour laquelle je travaille : Talents Hauts. Mais ces Lettre timbrées au Père Noël 1) entrent parfaitement dans cette sélection de livres sur l’enfance et 2) est en littérature jeunesse un véritable ovni à ne pas manquer (et je parle, toujours, avec sincérité).
    Objet d’art écrit par Élisabeth Brami mais réapproprié avec style et beaucoup d’énergie par la talentueuse Estelle Billon-Spagnol, cet album est un recueil d’une quinzaine de lettres de réclamations (timbrées) au Père Noël qui, lui aussi, fait des erreurs : cadeau stéréotypé, cassé ou simplement raté, tout raison est bonne pour écrire au Père Noël et lui réclamer son dû ! Et ce recueil qui comporte autant de styles qu’il y a d’enfants est une véritable ode à leur façon simple, sans peur, de dire les choses, qui rappelle sans conteste que le façonnage social ne leur a pas encore appris à rentrer dans une case au lieu d’être soi-même..

    ____________________

    Si tu croyais que les enfants sales étaient bêtes comme leurs pieds… tu vas être déçu. Surtout si tu t’appelles Yvonne Carré.
    Tu connais la tribu-qui-pue ? Un petit groupe d’enfants sales qui vivent dans des cabanes de branches avec leurs amis les animaux. Il y a Laurent, le grand garçon aux cheveux rouges et ses deux renards, Lucie avec des tresses et une couleuvre… Et il y a surtout cette toute petite fille, Fanette Ducoup, la chef qui a sauvé la tribu des griffes d’Yvonne Carré. Car s’il y a bien quelqu’un qui ne supporte pas les enfants de la forêt, c’est Yvonne Carré !
    Déterminée à nettoyer les petits insolents, la directrice de l’orphelinat a tenté par tous les moyens de les attirer dans sa machine à laver. Une mission qu’elle aurait menée à bien si une toute petite fille n’était pas intervenue…
    En ce temps où les enfants sont souvent élevés loin de la nature et, sous prétexte de les protéger, avec une autonomie très réduite, qu’il est bon de lire ce texte aussi malin que les enfants qu’il présente, et de contempler les illustrations de Magali Le Huche ! Rigolade, écologie et liberté à tous les étages ! Merci mesdames.

    De Élise Gravel et Magali Le Huche
    Éditions Les Fourmis Rouges
    32 pages
    16,50 €

    Équipée d’une paire de rollers et d’un cerveau possédant autant de neurones qu’il existe d’étoiles dans l’univers, Bibi Scott, 11 ans, rêve d’être la première détective autodidacte de l’université de Cambridge. Aussi, quand elle apprend que Jenna Jenkins, une étudiante rédactrice d’un magazine à scandales, a disparu, elle se lance sur ses traces avec ses amis Gemma et Toby. Contre l’avis de ses parents…


    De Clémentine Beauvais, illustré par Zelda Zonk
    Éditions Rageot
    224 pages
    12,50 €


    Alors que le monde se meurt, Avril, une jeune fille, tente tant bien que mal d'élever Kid. Entre leurs expéditions pour trouver de la nourriture et les leçons données au petit garçon, le temps s'écoule doucement... jusqu'au jour où le mystérieux passé d'Avril les jette brutalement sur la route. Il leur faut maintenant survivre sur une terre stérile pleine de dangers. Stéphane Servant, avec tout son talent de conteur, nous plonge dans un univers post-apocalyptique aussi fascinant que vénéneux. Une lecture addictive !

    De Stéphane Servant
    Éditions Le Rouergue, collection Épik
    480 pages
    16,50 €

    Neverland est l’histoire d’un voyage au pays perdu de l’enfance, celui que nous portons tous en nous. À la fois livre d’aventure et livre-mémoire, il ressuscite nos souvenirs enfouis.

    Après son immense succès en littérature jeunesse (Tobie Lolness, Vango, Le livre de Perle), Timothée de Fombelle signe son premier livre pour adultes.


    De Timothée de Fommbe
    Éditions L'Iconoclaste
    128 pages
    15 €


    C’est l’histoire de Julia, une fillette heureuse et tout à fait comme les autres, qui vivait sans souci jusqu’au jour où elle ressent un vide. Un énoooOooorme vide qui laisse le froid passer, les monstres entrer et qui aspire tout. Julia enchaîne les tentatives pour combler ce vide, pour trouver le bon bouchon qui règlera ce problème et lui rendra son insouciance.
    Un beau récit sur la compréhension de soi, la maturité et la joie de vivre.

    D'Anna Llenas
    Éditions des 400 coups
    96 pages
    18 €

    Un ours en peluche qui perd ses poils, une poupée qui fait peur, un poisson rouge qui tient à peine sept jours : autant de cadeaux ratés, cassés ou hors-sujet qui méritent bien une petite réclamation. Après tout, personne n’est parfait, pas même le Père Noël !
    Dans ce recueil pas comme les autres, Élisabeth Brami et Estelle Billon-Spagnol ont imaginé vingt lettres de réclamation d’enfants de 4 à 12 ans. L’occasion de s’amuser de ces cadeaux ratés, mais aussi de réfléchir : parents divorcés, problèmes d’argent ou de santé, jouets stéréotypés ; Noël, ce n’est pas forcément un cadeau pour tout le monde !


    De Élisabeth Brami et Estelle Billon-Spagnol
    Éditions Talents Hauts
    40 pages
    15 €

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