• Posté par : Tom 10 oct. 2016

    Entretien avec Clémentine Beauvais, la remarquable auteure de Songe à la douceur et des Petites Reines.

    Songe à la douceur, paru il y a bientôt deux mois, est un roman innovant, poétique et moderne. Fulgurant de beauté, c'est l'un des plus beaux (si ce n'est le meilleur) qu'il m'ait été donnés de lire jusque là. Après l'avoir chroniqué en vers (ici), je vous propose de le découvrir, en un portrait chinois / interview de son auteure.
    Étant donné l'importance de l'entretien, il sera publié en trois parties, chaque lundi entre le 10 octobre et le 24 octobre.
    Bonne lecture !

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    Si tu étais un personnage de Songe à la douceur qui serais-tu ?
    Je pense que je serais comme la narratrice. Ce qui est plutôt logique ! Mais certainement pas Tatiana. Je m’aperçois qu’on me pose de plus en plus souvent cette question-là, c’est la troisième fois maintenant. Mais ce n’est pas juste : tous les universitaires ne se ressemblent pas ! Ce n’est pas forcément parce qu’on étudie qu’on est la même personne. Il y a beaucoup d’universitaires différents, nous sommes un arc-en-ciel de personnes différentes (rires).
    Donc, à mon avis, la narratrice. Ce n’est pas très original mais je pense que c’est elle parce qu’elle correspond d’une certaine manière à ce que je voulais faire, c’est-à-dire une sorte d’écho au roman de Pouchkine où le narrateur est très présent et est une espèce de double de l’auteur. Je trouvais ça amusant d’avoir cet écho-là. Et puis la narratrice est un peu cynique, elle met de la distance entre les deux personnages, mais ça ne veut pas du tout dire que je suis cette narratrice – je précise, on m’a aussi beaucoup posé cette question. Mais simplement c’est une espèce de jeu qui vient s’interposer entre les personnages. Donc ça, ça paraît la réponse évidente. Mais s’il faut que je dise auquel des deux personnages centraux je m’identifierai le plus c’est certainement Eugène.

    Pourquoi Eugène plus que Tatiana ?
    Déjà parce que dans l’ouvrage original c’est vraiment mon personnage préféré et puis parce que c’est quelqu’un qui a véritablement changé entre son adolescence et la partie de sa vie où il est plus âgé. Il est passé d’un moment où il était très dandy, très ennuyé par la vie, etc. à quelqu’un qui, maintenant, est vraiment dans la réflexion sur lui-même. Finalement je trouve ça assez séduisant parce que Tatiana, elle, n’a pas trop de mérite à réfléchir à ce qui lui arrive puisqu’elle fait ça à longueur de journée, elle a toujours été très cérébrale et très introspective. Alors que lui, quand même, ça lui occasionne une crise existentielle qui a une magnitude plus importante. Donc j’ai vraiment plus de tendresse pour lui... mais ça ne veut pas dire que je suis comme lui.

    J’ai une amie qui m’a dit que tes personnages nous ressemblaient vraiment, qu’ils faisaient écho à beaucoup de personnes sans être cliché. Elle m’a dit de te demander comment tu faisais ?
    Déjà c’est gentil ! (Rires.) L’une des raisons déjà pour laquelle il y a eu cette espèce d’écho là c’est aussi parce que c’est à travers l’amour et « toutes les histoires d’amour se ressemblent ». Ce que j’ai beaucoup essayé de faire dans Songe à la douceur c’est d’en rigoler, d’avoir de la distance, de parler de tout ce qui est dans l’amour : la passion, les attentes, les rêveries tout en créant des petits décalages ou des pensées qui apparaissent pas forcément quand on parle d’histoires d’amour mais qui sont toujours là dans la réalité, c’est à dire toutes les petites gênes, les embarras, etc. Mais ces pensées sont beaucoup communes à tous je crois, et beaucoup de gens se confient à moi donc je leur piquent leurs histoires pour créer une sorte d’universalité ! (Rires.)

    C’est grâce à la narratrice finalement que tu fais ça ?
    C’était vraiment important d’avoir cette distance-là, c’est un triangle en fait. Et ce n’était pas forcément calculé de cette façon-là mais plus l’histoire d’amour évoluait et devenait de plus en plus passionnée et de plus en plus intense et plus il y avait la narratrice qui mettait un peu le haut-là et mettait un peu de distance quoi.
    Et en même temps c’est intéressant, ça casse le rythme. Plutôt que d’avoir la passion qui monte il y a un moment où, hop, elle revient en arrière, etc.
    Et puis ça fait moins claustrophobe aussi je pense. Je n’ai jamais été une grande lectrice de romances et il y a quand même un côté renfermé sur les deux personnages, c’est ça qui m’a toujours un peu rebuté dans les romances, le lecteur est presque exclu en fait.
    Est-ce que finalement ce que fait la narratrice c’est de la moquerie ou un élément extérieur qui souligne les aspects qui sont un peu ridicule ? Quand on est dans l’ambiance des premiers mois et balbutiements d’une histoire amoureuse on a plus conscience du côté sublime, extraordinaire et hors du commun et pas totalement du côté banale, ridicule et un peu risible. Et ce que la narratrice permet de faire c’est de montrer ces moments-là. Elle va pointer du doigt ce que les personnages eux-mêmes ne peuvent pas voir, parce qu’ils ont le nez sur leur relation et va permettre d’avoir cette distance-là. Et c’est peut-être ça qui évite le cliché parce que peut-être que l’idée du cliché dans une comédie romantique ou un roman d’amour, ça vient d’un sens de l’absolu ou de la passion qui est irréaliste dans son excès ou dans son extrême. Peut-être que ce qui évite le cliché c’est d’avoir quelqu’un qui arrive au moment où tu es à 100% dans la relation et qui dit : « bon tu t’aperçois que tu es un petit peu comme tout le monde finalement, tu t’en aperçois que tu es un petit peu un cliché ? » Et c’est un peu ça que je voulais faire, dire qu’on peut vivre à fond cette histoire dans tout ce qu’elle a de très cliché et en même temps avoir une espèce de Jiminy Cricket qui dit : « attends c’est bon, tout le monde a été dans cette situation et tout le monde le sera un jour ! »

    Tu as l’impression d’avoir mis beaucoup de toi dans Songe à la douceur ?
    Pas plus que dans mes autres romans. D’ailleurs sans doute moins qu’avec Les Petites Reines, je pense qu’il y avait beaucoup plus de moi dans les trois filles que là. Je pense que la lecture autobiographique n’est ici pas la bonne. Mais bon d’après moi il y a toujours quelque chose et c’est sûr que j’ai bien joué avec la narratrice, de ce point de vue-là.
    Et, en fait, je ne sais pas pourquoi cette impression pourrait exister. Je soupçonne que c’est parce que c’est un roman plus psychologique et intérieur où il n’y a pas de voyage extérieur évident comme dans Les Petites Reines. Mais je me suis beaucoup plus éclatée avec les trois boudins que je ne l’ai fait avec Eugène et Tatiana car il correspond de manière plus proche à ce que j’étais quand j’étais ado, à mes désirs de lecture aussi de l’époque, etc. C’est vrai que c’est un roman qui est très psychologique et dépend beaucoup de d’états très intenses qui peuvent paraître vécus. Mais en fait ils sont vécus par tout le monde, j’ai peut-être mis beaucoup de moi-même mais j’ai mis beaucoup de tout le monde finalement (rires). Les Petites Reines, pour moi, est vraiment à fleur de peau et correspond plus à des expériences adolescentes… Même si finalement je déteste le boudin et le vélo.

    Comme Songe à la douceur parle d’amour, ça peut aussi paraître plus universel et peut donc donner l’impression que ça parle de toi.
    Oui et c’est vrai que ce qui est marrant c’est que dans les retours que j’ai eu sur Songe à la douceur, il y a beaucoup de gens qui m’ont des choses du genre « ha mais c’est exactement ça le coup d’envoyer des SMS à chaque fois que tu vois un truc qui te rappelle quelque chose avec l’autre » ou alors « le coup d’attendre ceci ou cela ». Et à chaque fois je me dis « donc en fait tout est vraiment pareil ! », on est tous pareils dans ces situations-là. Et il y a un côté assez charmant. C’est complètement l’opposé de la phrase de Pascal, il me semble, qui disait que la mort était une expérience universelle et unique à la fois, que chacun vit soi-même sa propre mort. Personne d’autre ne peut mourir à notre place. Et là ce que je découvre c'est que si l’amour est complètement individuel, il faut reconnaître que des petit fragments ou éléments sont les mêmes pour tout le monde. Finalement on est solidaires dans cette détresse passionnée qu'est l’amour ! (Rires.)

    Et toi quelle histoire d’amour serais-tu ?

    À part Eugène Onéguine j’aurais dit Les Parapluies de Cherbourg et d’ailleurs les deux ne sont pas du tout dissimilaires. En effet c’est aussi l’histoire d’un amour d’adolescence qui capote pour une raison ou une autre et ils se retrouvent bien des années après. J'aime bien, je crois, ces histoires où il y a un étirement temporel avec espace au milieu. L’idée d’avoir cet espace pour réfléchir et y repenser me plaît bien, cet espace de réflexion qui est finalement complètement contraire à la passion et qui vient s’interposer entre les deux.

    Et donc c’est aussi dans Songe à la douceur !
    Oui exactement, c’est très important.

    [SPOILERS] Et ce que j’ai bien aimé aussi dans ton roman, c’est que ça peut aussi être une histoire d’amour qui n’est pas pour toujours.
    Oui, et j’en avais d’ailleurs assez peur. Je trouve qu’en jeunesse et même en ado ce n’est pas quelque chose qui va de soi. Ce qu’on voit c’est que la question du futur est souvent assez éludée. Soit ça finit bien et on comprend qu’il n’y a pas de raison qu’ils ne soient pas ensemble pour toujours. Soit il y en a un qui meurt, ou un truc horrible, une séparation vraiment nécessaire quoi. Mais en fait il y a assez peu de place pour tout ce qu’il y a au milieu qui est en fait l’expérience numéro un de la vaste majorité des gens, c’est-à-dire d’avoir des relations les unes à la suite des autres de quelques mois, quelques années, parfois une décennie et quelques. Il y a assez peu de place en littérature ados pour ça. Je pense parce qu’il y a encore un côté extrêmement teinté de romantisme et d’absolu dans l’idée qu’une passion ne peut que durer toujours ou alors être interrompue brutalement et tragiquement au milieu. Il n’y a pas de demi-mesure, alors qu’en réalité, surtout pour les ados maintenant, on vivra jusqu’à cent ans. À l’époque de Jane Austen on se mariait à 20 ans et on vivait ensemble jusqu’à 45 ans ou alors on mourrait avant ! L’espérance de vie n’était pas la même. Maintenant ces gamins qui dans les livres jeunesse sont ensemble pour toujours à 17 ans ça veut dire qu’ils vivront ensemble pour 70 ans ou 80 ans quoi ! (Rires.) Donc je trouvais ça intéressant de présenter une alternative.

    Si tu étais un lieu de Paris, lequel serais-tu ?
    Il y a beaucoup de lieux qui comptent pour moi et qui sont dans Songe à la douceur dont le fameux restaurant de sandwichs qui joue des airs d’opéra (rires). Mais moi-même je suis plus dans une vision ambulante de Paris, en tout cas si je la relie à une notion d’amour ou de promenade romantique. C’est plus dans la déambulation, les passants qui marchent parfois pendant des kilomètres et des kilomètres et des kilomètres avec ce côté, un moment je le dis « bon vous allez faire des kilomètres ou quoi ? à un moment décidez-vous quoi ! » Cet aspect de faire des grandes marches à pieds ou à la fois il y a de la parole, du silence et de la contemplation des édifices. Donc j’aurais plus envie de parler de Paris comme un lieu où on déambule plutôt qu’où on s’arrête.

    C’était donc important que Songe à la douceur, du fait des balades etc., se passe beaucoup à la Paris ?
    Ça s’est fait comme ça, c’est vrai que n’ai pas trop réfléchi à l’emplacement de la romance renouvelée disons ; parce que celle du début est placée dans un milieu assez intemporel de la grande banlieue parisienne avec des jardins et des espaces qui sont plutôt des non-espaces de narration qui pourraient rappeler des contes ou des aventures qui ne sont pas vraiment situés en fait, comme les aventures de récits merveilleux. Après il y a l’autre lieu qu’est l’Amérique qui est visitée par Tatiana et qui encore une fois est aussi un non-lieu, c’est-à-dire que c’est l’endroit du rêve de l’avenir, mais ce n’est pas vraiment dépeint, il n’y a rien de spécifique. Elle imagine des musées, ce genre de choses. Il y a des endroits importants comme le Golden Gates qui sont évoqués mais c’est vraiment de l’ordre du fantasme. Puis il y a Paris. Déjà quoique je fasse j’ai l’impression qu’il y a Paris quelque part – j’ai un peu du mal à m’en libérer (rires). Et puis évidemment ça fait partie du cliché de l’amour, du romantisme, de la balade, ce genre de choses. C’était parfaitement approprié pour ce genre de récit. Dans Les Petites Reines, au contraire, ce n’est pas du tout romantique, elle s’en moque Mireille, il y a seulement Astrid qui est un peu nouille à se promener partout en disant « ha c’est génial ! » mais j’ai ici deux visions très très différentes de Paris.

    Tes romans sont très situés géographiquement parlant, c’est souvent précis. Est-ce que c’est important pour toi ?

    Oui je me suis aperçu de ça mais plutôt a posteriori. Je n’ai pas l’impression d’être quelqu’un de très attentif à la géographie et à l’espace, d’ailleurs j’ai vraiment un mauvais sens de l’orientation, c’est horrible ! Je suis incapable de me repérer ! D’ailleurs, quand je vais dans un endroit, je prévois cinq ou dix minutes de perte. Je n’ai pas du tout un sens géographique aiguë et en plus je ne remarque pas tellement les aspects physiques des lieux. Donc c’est assez étonnant pour moi de me rendre compte que mes romans sont très situés depuis que ce soit des petits endroits comme dans La Pouilleuse qui est un huis clos (dans un seul studio), puis le huis clos un peu plus grand de Comme des images avec le lycée Henri IV, puis le road-trip où on est vraiment dans l’itinéraire avec Les Petites Reines et enfin dans Songe à la douceur où il y a des endroits forts qui se dégagent. Il y a des endroits importants comme celui du jardin où ils se retrouvent au début, où ça peut faire plus conte, et c’est vrai aussi que Paris est très important. Je ne sais pas pourquoi, et je pense que c’est quelque chose qui est complètement en contradiction avec ma personnalité propre (rires) mais oui je cherche à situer peut-être en compensation au fait que je ne suis pas très située comme fille.

    À SUIVRE
    >>> Partie 2 / à venir
    >>> Partie 3 / à venir
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    Pour accompagner la première partie de cet entretien, les éditions Sarbacane et La Voix du Livre sont très heureux de vous offrir un exemplaire de Songe à la douceur ! Un exemplaire est à gagner en remplissant le formulaire ci-dessous dans lequel tout est indiqué.
    Le concours est ouvert à la France métropolitaine, à la Belgique et à la Suisse, jusqu'au 24 octobre à minuit
    Étant donné la richesse de l'entretien que nous avons eu, je le publierai en trois parties, chaque semaine, à compter d'aujourd'hui.
    Bonne lecture !

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    CONCOURS TERMINÉ

    La gagnante est...
    Serena Paoli


    Règlement

    • Ouvert à la France métropolitaine, la Suisse et la Belgique.
    • Une seule participation par personne est autorisée.
    • Le concours dure du lundi 10 octobre à 17 h 17 au 24 octobre à minuit.
    • Aimer la page Facebook et/ou suivre le compte Twitter et/ou la newsletter du blog.
    • Une chance supplémentaire par partage du concours (lien public à l'appui) et par réseau social suivi (en précisant le pseudo)
    • En cas de perte de colis par le transporteur, les éditeurs ou moi-même ne pourrons en aucun cas être tenus pour responsables.
    • Le tirage au sort sera effectué avec le site en ligne random.org.
    • Pour toute question ou tout renseignement, merci d'envoyer un mail à contact[at]lavoixdulivre[dot]fr. 

    { 6 commentaires... lisez les commentaires ou Commentez }

    1. Merci pour cette interview vraiment pertinente de notre déesse à tous, la très talentueuse et très inspirante Clémentine Beauvais ! Elle a largement mérité toutes les critiques élogieuses qui sont parues récemment dans la presse, et une interview aussi enrichissante que celle-ci ne pouvait paraître que dans un blog aussi exigeant et passionné que le tien. Love always ♥

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    2. Merci pour cette interview , j'ai beaucoup aimé découvrir l'auteur au fil des question / réponse :D

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    3. Merci à vous, vous êtes adorables !
      Justine, tu es la meilleure des commentatrices du blog : love pour toujours.

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    4. Super tout ça! Je sais que je ne réussirai pas longtemps à résister à ce roman et cet entretien me donne encore plus envie de le découvrir! ❤

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    5. Très jolie interview, je vais de ce pas lire la suite :) !! C'est super intéressant d'en découvrir plus sur l'auteur ainsi que sur son merveilleux livre *-*

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    6. Merci, ça me touche ! Et je suis ravi de vous avoir donné envie de lire Songe !

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    Alex la Belette et moi, on aime bien les commentaires ! Ça nous donne de l'audace !
    N'hésitez pas à poster votre avis, une idée, une blague, une remarque. Tout ce que vous voulez, tant qu'on peut échanger. Parce que la littérature n'est jamais plus belle que quand on la partage.

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