27 septembre. Scarlett et Novak, ou pourquoi les ados n'ont pas besoin d'Alain Damasio

27 septembre 2021.

J'avais tellement hâte de découvrir Scarlett et Novak, premier texte destiné à la jeunesse d’Alain Damasio, que je l’ai lu dès sa sortie... Mais j'ai mis du temps à en parler tant il m'a mis en colère.

Je n'ai lu d'Alain Damasio que La horde du contrevent, mais ce roman – œuvre monumentale sur une longue quête collective – m’avait tellement marqué que je suivais depuis les publications et interventions de l’auteur avec intérêt. Dans Scarlett et Novak, je n'ai malheureusement pas retrouvé le Damasio de La horde, dont la densité du propos n'est pas un obstacle à une intrigue et des personnages épais, signifiants, attachants – bien au contraire. Non, dans ce roman pour ados, petite novella à simple couche, j'ai retrouvé le Damasio un peu donneur de leçon que j'ai souvent eu du mal à écouter en conférence.

Alors mon avis tient en une question : quel est ce mépris qu'a pour les ados cet auteur de littérature adulte pour croire qu’on écrit de la littérature jeunesse pour passer un message ?

L’univers est dense, l'histoire construite comme une course poursuite... Mais les personnages posés en archétypes sans subtilité (voire misogynes – je vous laisse lire les chroniques des lecteurs et lectrices de Babelio pour cela) et toute la construction sans épaisseur mènent à une chute sous forme de leçon où tout est prétexte à faire comprendre à la lectrice ou au lecteur qu’à trop regarder son smartphone il manque la beauté du ciel. 

« Il voulut aussi vérifier la météo prévue sur le net. Habitude. Pourtant, il laissa le brightphone éteint dans sa poche, et il leva le nez vers le ciel : un nuage y jouait avec le soleil. »

Et pour être certain que le message est passé, une sorte d’épilogue poétique et surtout didactique, écrit avec une langue aussi facile que lourde (oserais-je dire boomer ?) utilise les codes langagiers des « jeunes », des swipe et autres like pour demander aux lecteurs et lectrices si elles veulent vraiment passer leur « vie à caresser un écran ». 

Derrière ce récit raté à trop vouloir dire quelque chose, se cache surtout un grand manque de confiance voire un profond mépris du lectorat ado qui – oui, je joue le surpris et l'outré – n'est pourtant pas neuf. C'est un des nombreux exemples de ces auteurs et autrices de littérature adulte qui voient dans la littérature ado ou jeunesse un moyen de s'adresser aux enfants et aux ados non pas d'égal à égal mais depuis une position surplombante. C'est une position qu'adopte assez souvent Damasio dans ses conférences comme dans certains de ses romans adultes, mais que j'ai trouvée particulièrement évidente et surjouée dans ce roman ado.

Alors ici, si je rejoins les interrogations de l’auteur sur ce monde ultra-connecté, je questionne le portrait manichéen, caricatural qu’il en fait. Pourtant, lui-même, dans une interview accordée au Point, explique : « Il y a des interactions sociales intéressantes, voire importantes, je ne dénie pas ça. Ce constat est volontairement bébête et sert à provoquer. » Alors si son regard est nuancé, pourquoi son livre jeunesse ne l’est pas ? Parce que non, la littérature ado n’est pas un lieu de « constat bébête » qui sert à « provoquer ». La littérature ado, comme les autres, est un lieu d’histoires, de personnages, intrigues et regards nuancés sur notre monde. Écrire pour la jeunesse, c’est une horizontalité aussi complexe et littérairement riche qu’écrire pour les adultes.

Dans cette même interview donnée au Point, l’auteur explique (quel sauveur !) qu’il « cherche juste à être la petite graine qui alerte devant les questions d'addiction, d'aliénation, de dépendance. » Puis il conclut que « Il n'y a pas de débat autour de ces téléphones, tout le monde trouve ça génial chez les ados ». Moi, je réponds que non, c’est faux, les ados ont ces débats, ils évoquent ces nuances, ils y pensent seuls, en discutent parfois avec des adultes bienveillants mais souvent même entre eux... Et quand bien même ils ne l'auraient pas déjà fait, le meilleur moyen de fermer la discussion est bien de leur adresser un récit peu profond et moralisateur comme l’est Scarlett et Novak. Il suffit de leur faire confiance.

Bref, amateurs et amatrices de Damasio, lecteurs et lectrices curieuses, passez votre chemin. Je vous laisse à la place avec : 

1) Si le sujet du smartphone/des réseaux sociaux en littérature ado vous intéresse, plongez dans des œuvres écrites par de vrais auteurs et autrices de littérature ado comme : 

 

2) Et si la notion du pédagogique en littérature jeunesse et ado vous intéresse, vous pouvez vous pencher sur cet article de Clémentine Beauvais, aussi publié dans En quête d’un grand peut-être. Extrait :

Pédagogique veut dire simplement qui mène l’enfant (j’inclus là l’adolescent), pas ‘moralisateur’ ou ‘qui apprend des choses’. Cela veut dire pour moi que c’est un texte qui adhère de manière particulièrement forte à son lectorat souhaité, qui s’inquiète de lui, qui ne se distancie pas de lui, qui cherche à lui parler en tant qu’il est jeune et qu’il va grandir. 

Un livre jeunesse, c’est un livre qui a de la tendresse pour son lectorat jeune. Il est, sinon conçu, au moins éditorialisé dans ce sens. 

Cela veut dire une voix narrative qui peut être moqueuse, cynique ou peu fiable, mais qui ne ridiculise pas le fait d’être jeune. Cela veut dire un livre qui prend au sérieux ce qui mérite de l’être dans le fait si étrange et si prenant d’être jeune. 

Cela veut dire une littérature qui ne regarde pas la jeunesse de l’extérieur comme un phénomène bizarre, mais qui porte une attention toute particulière à ce qui fait la jeunesse, qui réfléchit implicitement à la jeunesse dans ses manifestations, constructions et actions sociales, philosophiques, sentimentales, individuelles, etc. 

_

Novak court. Il est poursuivi et fuit pour sauver sa peau. Heureusement, il a Scarlett avec lui. Scarlett, l’intelligence artificielle de son brightphone. Celle qui connaît toute sa vie, tous ses secrets, qui le guide dans la ville, collecte chaque donnée, chaque information qui le concerne. Celle qui répond autant à ses demandes qu’aux battements de son cœur. Scarlett seule peut le mettre en sécurité. A moins que… Et si c’était elle, précisément, que pourchassaient ses deux assaillants ?

d'Alain Damasio
Aux éditions Rageot
64 pages · 4,90 €

Pour celles et ceux qui voudraient entendre le texte lu (gratuitement) mais sans l'épilogue poético-didactique final, vous pouvez l'écouter sur France Culture (environ une demi-heure) :
 

Commentaires

  1. Merci pour ce billet, tu me rassures franchement après n'avoir vu que des avis super positifs sur les réseaux lors de sa parution.
    Je suis complètement d'accord avec toi, j'ai été très déçue aussi par ce titre qui, en plus de tous les problèmes que tu soulèves, est aussi une "arnaque" dans le sens où le texte n'a pas du tout été pensé ou écrit pour s'adresser aux ados si on en croit les petits caractères : il s'agit d'une nouvelle écrite pour le site 01.net ! Remaniée ensuite, peut-être, mais j'ai trouvé ça un peu fort de nous le vendre comme un livre pour les ados...
    Bref, j'ai beaucoup de mal avec le personnage de Damasio également, malgré avoir été comme toi marqué par la Horde...

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. On est bien d'accord ! C'est une nouvelle remaniée oui et surtout l'épilogue qui vient enfoncer le propos a été rajouté lui... La démarche de Damasio est donc clairement une morale adressée aux ados... Très déçu !
      On m'a aussi dit que pas mal de ses textes (à part La Horde, encore peut-il être philosophiquement lourd) étaient dans cette même démarche, un peu moins marquée cependant que Scarlett et Novak.
      Bref, comme tu dis, ça vient me confirmer mon désintérêt progressif pour cet auteur. Je vais m'arrêter à La Horde, je crois, et arrêter de le lire pour l'instant. ;-/

      Supprimer
  2. Je n'ai jamais eu envie de le lire parce que le Damasio qu'on entend me fatigue. Les Furtifs avaient déjà les écueils de la Zone du Dehors, sa manière de croise qu'il invente la poudre alors qu'il ne lit tout simplement pas... Bref. Avis qui ne m'étonne pas et je vais passer mon chemin tout simplement. Merci de rappeler des bons livres et de bons avis <3

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Merci pour ton commentaire !! :-) Et moi je vais éviter ceux que tu as lus, haha !... ;-)

      Supprimer
  3. Merci pour le commentaire.

    Je viens de finir le livre et j’ai eu un soubresaut lorsque le héros du livre, poursuivi par ses assaillants essaye de les connaître et le profiler via son téléphone, afin de pouvoir mieux se défendre.

    Novak demande à son phone si ceux qui le poursuivent surfent sur des sites pornos hétéro ou gay! Puis lorsque la réponse est donnée par le téléphone, le silence qui s’en suit suggère que gay était la mauvaise réponse.

    Quel est votre interprétation de ce passage ? J’ai eu beau surfé moi même, j’ai l’impression que je suis le seul à trouver ce passage d'une genre légèrement homophobique? Qu'en est il pour vous?

    Merci

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Oui j'ai eu le même sentiment... ! Merci de le souligner je l'ai lu il y a quelques semaines j'ai occulté ça de ma mémoire (sans doute ça faisait trop d'un seul coup). Le livre est aussi bien sexiste...

      Supprimer

Enregistrer un commentaire

J'aime les commentaires : ça me donne de l'audace !
N'hésite pas à poster ton avis, une idée, une blague, une remarque. Tout ce que tu veux, tant que c'est bienveillant !

Les articles les plus lus ce mois-ci