• Posté par : Tom 6 juil. 2018

    Une réponse à une question épineuse pour les 8 ans du blog ! Joyeux anniversaire La Voix du Livre !

    Quand je présente mes études et mon travail dans une maison d’édition de littérature pour la jeunesse et les adolescent·es, très souvent on me pose cette question :

    Mais pourquoi tu travailles en littérature jeunesse ?

    Je suis toujours ravi d’y répondre parce qu’elle me permet de déblatérer une minute/heure/journée/vie sur tout ce qu’on manque à ne pas lire de la littérature jeunesse, MAIS (il n’y aurait pas d’article sans un mais) :

    1) Si j’avais dit que je travaillais pour une maison d’édition de littérature, on ne m’aurait pas posé cette question.
    En fait c’est un peu comme un coming out, tu le feras jamais si tu es hétéro. Je crois que les professionnel·les de l’édition jeunesse sont les LGBT+ de la littérature.


    2) Cette question montre que la littérature jeunesse est encore une littéraire « minoritaire », secondaire, à laquelle il ne va pas de soi de s’y intéresser en tant qu’adulte.
    Pourtant la littérature jeunesse est bien une littérature qui a toute sa valeur et qui mérite qu’on s’y intéresse et donc qu’on y travaille sans avoir plus à se justifier.
    Il n’y a pas forcément besoin d’être :
    - Parent
    - Enfant
    - Enseignant·e
    pour y trouver un intérêt.

    Alors pour avoir un article à brandir quand on me posera désormais cette question — pourquoi tu travailles en littérature jeunesse ? —, je vous propose de répondre à cette épineuse question en trois livres !

    (Et ça me permet au passage de souffler les 8 bougies pour l’anniversaire de mon blog ! Happy Birthday La Voix du Livre !)

    Parce qu’elle est riche

    (Cet article est intitulé « Pourquoi je travaille en littérature jeunesse », alors je m’autorise à parler de manière non-objective [est-on jamais objectif ?] d’un livre sur lequel j’ai eu la chance de travailler et que j’aime d’amour… Et que vous aimerez aussi d’amour, promis !)

    Le Renard et la Couronne est le dernier roman de Yann Fastier, un auteur que je ne connaissais pas avant de l’éditer mais qui a pourtant à son actif une grande bibliographie et beaucoup de cartes à son jeu (il est aussi bibliothécaire, éditeur et blogueur — allez lire ses chroniques aussi acides qu’élogieuses sur la littérature jeunesse dans lesquelles il ose s’exprimer sans fards et avec une élégance irrésistible !)

    Cet ovni littéraire qui n’a rien à envier aux plus grand·es auteur·rices de romans populaires dont il se revendique (de Michel Zevaco à Madeleine Brent en tête de file) a tout de ce genre de roman inclassable qu’on a envie de conseiller à tou·tes :

    • Il vous plaira si vous aimez l’aventure, les péripéties, les récits qui font voyager autant que grandir.
    • Il vous plaira si vous aimez les récits initiatiques : dans celui-ci, Ana, jeune orpheline de dix ans sera enfant des rues tire-laine, érudite française, prisonnière évadée ou encore révolutionnaire (Katniss Everdeen peut se faire toute petite) et évoluera avec une justesse aussi déroutante que stimulante.
    • Il vous plaira si vous aimez les histoires d’amour, celles qui sortent des sentiers battus, celles qui bousculent, chavirent le corps et le cœur !
    • Enfin, il vous plaira si vous aimez les phrases qui trouvent toutes leurs places comme des rouages dans un mécanisme minutieux, le rythme poétique qui sert celui narratif, le mot juste, le style. Au même titre que son intrigue, Yann Fastier se saisit des codes dont il se revendique pour mieux les détourner : l’écriture a toute l’élégance et le rythme d’un roman populaire mais aussi tout l’humour et toute la profondeur qui le distinguent. La richesse de sa verve fait de ce roman non pas seulement un plaisir de lecture mais un vrai plaisir de littérature.
    Alors, qui a dit que la littérature jeunesse n’était pas de la vraie littérature ?

    Par ailleurs, si Le Renard et la Couronne est l’exemple parfait de la richesse intrinsèque d’un livre de littérature jeunesse, il suffit de regarder les rayons des albums, documentaires, livres animés ou romans pour comprendre que l’ensemble même de cette littérature est d’une richesse infinie (je pèse mes mots, il y en a pour TOUT LE MONDE).

    Atlas, pop-up, roman en vers, théâtre, BD, conte musical…

    Parce qu’on s’y reconnaît

    Marie-Aude Murail (MAM pour les intimes de la littérature jeunesse) est l’une des autrices qui réussit le mieux, avec une intrigue tout ce qu’il y a de plus romanesque ET un grand naturel, à dire l’enfance et l’adolescence.

    Prenons Oh boy !, un des plus grands succès de cette autrice… et pour cause ! Derrière une intrigue ciselée avec adresse, grand roman familial, véritable turn pages écrit aussi finement que les dialogues sonnent justes, se cache surtout une fresque de personnages irrésistibles. Un peu à côté, heurtés et malmenés par la vie, ils finissent tous par y arriver, par s’assumer et trouver comment vivre. Beaucoup se différencient par leurs particularités qui les rendent aussi singuliers qu’humains : la maladie, l’interrogation sur son identité de genre, l’homosexualité… Toutes ces personnalités donnent en plus d’une grande richesse à l’histoire et à ses protagonistes, un miroir aux lecteurs et lectrices, une main tendue, un·e ami·e avec qui ne plus se sentir seul·e. Parce que quoi de mieux qu’un personnage en qui se reconnaître pour se dire qu’on peut être gay, fille ou garçon, frère ou sœur juste en le choisissant ?
    (Par ailleurs, cette façon d’être au monde, heureuse mais non pas sans conflits, est ce qui caractérise pour moi en partie la littérature jeunesse et pour adolescent·es : il reste, malgré la noirceur et les horreurs que peut montrer cette littérature, une porte ouverte, une fenêtre qui laisse entrer la lumière.)

    Je vous vous venir ! Vous allez me dire : mais t’es pas un ado toi, pourquoi tu te reconnais dans Oh boy ! ?

    1) Et alors, on n’a pas forcément besoin de se reconnaître dans un livre pour l’apprécier... si ? On peut apprécier Oh boy ! ou tout autre livre (même de littérature générale) sans s’y reconnaître.
    La littérature pour les enfants et les adolescent·es a ça de vertueux qu’elle leur parle d’abord à eux, en se mettant à leur hauteur (et ça ne veut pas forcément dire en se baissant vers elles et eux, au contraire). Elle trace les parcours sensibles de personnages aussi épais et complexes que leurs lecteur·rices.

    2) (Je crois que je suis toujours un peu ado sur les bords.)

    3) N'a-t-on pas tous une part d’adolescence en nous ?
    Pour ce qui est de la littérature pour adolescent·es, Clémentine Beauvais explique donc dans l’interview que Camille et moi avons faite d’elle pour Boîtamo que c’est une littérature qui parle principalement et d'abord aux adolescent·es parce que c'est une littérature de l’intensité. « À tout âge les lecteurs et lectrices vont donc se reconnaître dans ces moments d’intensité si passionnés propres à l’adolescence qu’ils ne trouvent pas en littérature “vieillesse” [...] C’est une littérature qui parle beaucoup de nouveauté [et qui] est donc dans sa grande majorité empreinte de sens pour des gens qui traversent des époques où, physiologiquement et dans leurs expériences, il y a des changements et des nouveautés majeurs. »

    Donc la littérature jeunesse est une vraie littérature, oui, mais pas parce qu’elle peut être lue par tou·tes, non, une vraie littérature de valeur en soi. Les meilleurs livres de littérature pour la jeunesse ou les adolescent·es s’adressent d’abord à leur public. Prenez Harry Potter à l’école des sorciers, c’est aujourd’hui un classique parce qu’il était d’abord un coup de maître en littérature pour les enfants : un univers extrêmement riche, aussi large à explorer qu’il y a de lecteurs et lectrices, des personnages crédibles et attachants, une intrigue passionnante, le tout porté par une plume fine et surtout drôle.

    Parce qu’elle est innovante

    Mais la littérature jeunesse (consciente de sa propre histoire mais aussi de celle plus large de la littérature) sait aussi et surtout se renouveler sans cesse, se questionner. Sa plus grande richesse est donc dans le vent de liberté qui souffle à chaque nouveau (bon) livre.

    Le dernier album de Delphine Perret est de ceux-là : à travers l’histoire d’un cow-boy pas comme les autres (« Je l’ai remplacé par un singe, parce qu’on m’a dit qu’un cow-boy ça faisait trop peur avec ses dents cariées et son air mauvais. »), l’autrice-illustratrice change du registre tendre des recueils d’histoires de Björn pour proposer une histoire aventureuse et aussi passionnante qu’un vieux western en noir et blanc ! Ha, sauf que « son pistolet a été remplacé par une banane parce qu’un pistolet c’est trop dangereux », et…

    La liste continue, sans cesse, accumulant tout ce qu’on ne peut pas montrer pour ne pas choquer ou pour toute autre raison qui risquerait de faire sortir le livres des rails du politiquement correct. Cet album est une véritable pépite d'humour absurde, un jeu habile et fin entre texte et images... Mais pas trop dangereux et avec les moyens du bord. Le rapport du·e la lecteur·rice à l’auteur·rice est ainsi perturbé par les incursions hilarantes de l’autrice qui avoue ne pas savoir dessiner de cheval ou avoir peur de la censure.
    Cette intertextualité entre cet album et d’autres mais plus encore entre cet album et son contexte (sa réception, son lectorat, etc.) interroge le rapport au livre avec un délice insoupçonné et ose jouer avec l’intelligence du·de la jeune lecteur·rice.

    Et c’est là, encore une fois, que se joue toute la subtilité et la richesse de cette littérature : les meilleurs livres de littérature jeunesse (et qui, par conséquent, peuvent parler aux adultes) sont ceux qui ne prennent jamais leurs lecteur·rices pour des idiot·es et les respectent autant (si ce n’est plus) que des adultes. N’est-ce pas le politiquement correct des adultes que Delphine Perret tourne ici en dérision avec brio ?
    Comme le dit Timothée de Fombelle, quand on enlève la mention « jeunesse » d’un livre jeunesse (comme quand on édite Vango ou La Passe-Miroir en Folio), ce n’est pas parce qu’il a atteint la respectabilité de la littérature adultes, c’est surtout pour que le·a lecteur·rice adulte n’ait pas peur de le lire.



    Pénélope Bagieu © Rudy Walks
    « Alors, ce n’est même pas de l’intimidation que je ressens à l’idée de faire un livre pour enfants, j’en suis pétrifiée ! C’est vraiment au-dessus de mes forces, j’ai tellement de respect pour le genre… J’ai l’impression qu’on ne peut absolument pas berner un lecteur enfant, que le niveau de dessin est toujours au-dessus de tout. (…) J’ai eu mille idées, mais elles ne survivent jamais le crash test de rester dans ma tête plus d’un mois. Je me dis : “Non, c’est de la merde !” Je suis persuadée que les enfants liraient deux pages et me jetteraient le livre au visage en disant : “Tu te moques vraiment de nous ? C’est nul !” Et du coup je n’en fais rien. (…) Pour plein de gens qui n’y connaissent rien ça paraît super simple, justement parce que ça s’adresse à des enfants. Mais on ne se rend pas compte ! C’est le plus dur de tout ! Il n’y a rien de pire que les livres pour enfants qui les prennent pour des débiles. »


    Et toi, alors, pourquoi tu travailles / lis / partages / aimes la littérature pour la jeunesse ?

    PS : il y a un petit concours sur Facebook ou Instagram pour gagner l'un des trois livres cités !
     ____________________

    Dalmatie, fin du XIXe siècle. Ana a dix ans lorsqu’elle est jetée sur la route suite à la mort de sa grand-mère, sa seule famille. Elle rejoint Spalato, la ville la plus proche, où elle intègre une bande d’enfants des rues menée par la fascinante et mystérieuse Dunja. Sans le sou et affamés, les enfants vont vivre le plus froid des hivers, mais Ana ne perdra rien de sa détermination à vivre.
    Des tensions et des rivalités au sein du groupe poussent Ana au départ et ses pas croisent alors ceux de M. Roland, un naturaliste français qui se prend d’affection pour elle. Ana accepte sans hésiter la proposition qu’il lui fait de venir vivre et étudier avec lui, en France.
    C’est dix ans plus tard, au cœur d’une paisible campagne, que Dunja retrouve Ana pour lui révéler un secret qui transformera sa vie en une aventure qu’elle n’aurait jamais soupçonnée.

    544 pages
    16 €
    Aux éditions Talents Hauts

    Ils sont frère et soeurs. Depuis quelques heures, ils sont orphelins. Ils ont juré qu'on ne les séparerait pas. Il y a Siméon Morlevent, 14 ans. Maigrichon. Yeux marron. Signe particulier: surdoué, prépare actuellement son bac. Morgane Morlevent, 8 ans. Yeux marron. Oreilles très décollées. Première de sa classe, très proche de son frère. Signe particulier: les adultes oublient tout le temps qu'elle existe. Venise Morlevent, 5 ans. Yeux bleus, cheveux blonds, ravissante. La petite fille que tout le monde rêve d'avoir. Signe particulier: fait vivre des histoires d'amour torrides à ses Barbie. Ils n'ont aucune envie de confier leur sort à la première assistante sociale venue. Leur objectif est de quitter le foyer où on les a placés et de se trouver une famille. À cette heure, deux personnes pourraient vouloir les adopter. Pour de bonnes raisons. Mais aussi pour de mauvaises. L'une n'est pas très sympathique, l'autre est irresponsable, et... Ah, oui! ces deux personnes se détestent.

    208 pages
    6,80 €
    Aux éditions l'école des loisirs, collection Médium Poche

    C’est l’histoire d’un cow-boy. Je l’ai remplacé par un singe, parce qu’on m’a dit qu’un cow-boy ça faisait trop peur avec ses dents cariées et son air mauvais. Son pistolet a été remplacé par une banane parce qu’un pistolet c’est trop dangereux.
    Ainsi commence cette super histoire de cow-boy : page de gauche, le texte, en grandes lettres capitales, raconte les frasques d’un cow-boy pas très commode, qui mange des bébés lapins, dit des gros mots et cambriole des banques. Mais comment illustrer ces scènes d’une violence inouie… ? Delphine Perret corrige donc le texte sur la page de droite, donnant ainsi vie à un singe qui se brosse les dents et fait des séances d’aérobics. Un rapport texte-image absolument hilarant pour ce petit livre détonant, qui tourne en dérision le politiquement correct. Les deux histoires qui se font face donnent lieu à des situations complètement absurdes dont les lecteurs, petits et grands, pourront se délecter.

    32 pages
    11,90 €
    Aux éditions Les fourmis rouges

    { 7 commentaires... lisez les commentaires ou Commentez }

    1. C'est agréable de lire des articles tels que celui-ci. On se sent moins seul. Quand on travaille en bibliothèque on entend sans arrêt les parents ou les grands parents dirent à leurs enfants ou petits enfants : tu pourrais pas lire des choses plus sérieuses ? Je finis par leur dire que c'est comme ça qu'on dégoûte les enfants de la lecture. .. Il y a du plaisir et de l'humour dans littérature jeunesse et ça fait un bien fou !!

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      1. Merci beaucoup, je suis très touché ! J'approuve tout votre commentaire ;)

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    2. Joyeux blog anniversaire !! C'est toujours un plaisir de lire tes articles :) Longue vie à ton blog^^ !

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      1. MERCI ♥ et merci de ta fidélité.

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    3. J'étais passée à côté de ton article (les vacances d'été me perdront toujours rahlala) et heureusement je viens de le voir. Et tu as su parler de la littérature jeunesse avec des mots si justes, je n'ai rien à ajouter je crois si ce n'est que ce je suis tellement, tellement, TELLEMENT d'accord avec toi.
      La littérature jeunesse c'est un trésor à part entière. C'est la porte d'un monde extraordinaire qui n'est pas destiné qu'aux enfants. Pendant mes études on me disait que le public le plus difficile c'était les enfants, ils sont tellement honnêtes qu'ils n'hésitent jamais à dire "c'est génial" comme "c'est nul".

      Pour répondre à ta question finale, je lis la littérature jeunesse, j'essaye de la partager au mieux, je l'étudie et je compte bien la travailler un jour (pas facile de faire un choix, je rêvais de faire éditrice, puis j'ai fait un stage en bibliothèque et partager cette littérature jeunesse avec des enfants, faire briller leurs yeux avec des visites, des ateliers et des lectures, ça a été une révélation. Maintenant j'hésite entre bibliothécaire et documentaliste en collège, mais dans tous les ca: littérature jeunesse!). Mais l'essentiel est ailleurs: je l'aime cette littérature jeunesse.


      BREF un trèèèèèèès long commentaire pour juste te dire finalement: merci pour cet article!

      Bisous <3

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    4. Une information très utile! Merci! Mon collègue a conseillé https://nexter.org/es pour le même type de contenu.

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    Alex la Belette et moi, on aime bien les commentaires ! Ça nous donne de l'audace !
    N'hésitez pas à poster votre avis, une idée, une blague, une remarque. Tout ce que vous voulez, tant qu'on peut échanger. Parce que la littérature n'est jamais plus belle que quand on la partage.

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