• Posté par : Tom 31 mars 2018

    Un portrait d'autrice par jour écrit par une femme durant le mois international des droits des femmes

    À l'occasion du mois international des droits des femmes, 31 femmes d'exception vous proposent de partir durant tout le mois de mars à la rencontre de 31 autres femmes, toutes autrices, aussi talentueuses et impressionnantes que les premières.

    Ainsi, chaque jour, pendant un mois, sur La Voix du Livre, découvrez un portrait d'une autrice, française ou étrangère, contemporaine ou historique, de littérature générale, jeunesse, musicale ou illustrée, écrit par une invitée, qu'elle soit autrice elle aussi ou bien illustratrice, blogueuse, chanteuse, dramaturge, comédienne, professeure, youtubeuse...

    C'est parti pour un mois d'exploration de 31, voire 62, chambres à soi, ces lieux immanquables de littérature où les femmes trouvent, enfin, leur place.

    Jour 31 : Anne-Fleur Multon présente Alix Cléo Roubaud
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    Alix Cléo Roubaud, à bout de souffle


    Déjà, il y a ce prénom, Alix Cléo. C’est mal fichu, Alix Cléo, ça ne compose pas. On aurait dû dire à la maternité, que c’était trop long, que c’était trop dur, avec ces consonnes qui claquent, ce x qui attaque et ce c qui protège, un nom en forme de bouclier. Mais il n’y a pas eu de maternité pour Alix Cléo, il y a eu cette chambre sombre et chuchotante, cette moiteur collante des fins de journées mexicaines. Il aura fallu qu’Alix Cléo naisse dans la sueur et dans le sang sur le lit en teck noir de son père diplomate, des mains brunes d’une sage-femme qui ne comprenait pas son nom, des grandes mains comme des battoirs sur les draps blancs. Il aura fallu que sa naissance ne ressemble à personne d’autre, déjà.

    C’est un prénom pectoral, Alix Cléo, ça lui va bien. Comme si on savait déjà qu’il lui faudrait au moins ça, un prénom-bouclier à poser sur la poitrine.

    Quand je pense à sa naissance, je me dis qu’elle n’a pas dû crier.

    Alix Cléo est malade. Elle a un nénuphar qui grandit dans les poumons. Les médecins disent :

    asthmatique.

    Elle      respire             mal      difficilement      elle      suffoque             étouffe                   crache
    Les nuits sont                        blanches
    noires.

    À quinze ans, elle rentre à l'université d'Ottawa pour étudier psychologie, littérature et architecture. De son enfance nomade, Mexique, Grèce, Egypte, Espagne, France, il restera des photographies prises par sa mère, sur l’appareil argentique familial, qui seront pour Alix Cléo un matériau essentiel de son travail artistique. Plus tard, elle dira : « Mais de toute façon, les seules vraies photographies sont les photographies d’enfance. »

    Et elle n’est jamais loin, l’enfance, quand on meurt à trente ans.


    Je l’imagine quinze ans sur les bancs de la fac, très jeune sur les bancs de la fac, un peu à côté des autres. C’est à cette époque qu’elle commence son Journal, qu’elle continuera jusqu’à sa mort. Elle dit certainement : « Moi je veux apprendre tout, tout de suite ». Elle a le regard farouche, elle est exigeante, pas très jolie peut-être, c’est une petite brune, tu vois, elle veut tout, tout de suite – et que ce soit entier – ou alors elle refuse ! Elle ne veut pas être modeste, elle, et se contenter d’un petit morceau si elle a été bien sage. Elle veut être sûre de tout aujourd’hui et que cela soit aussi beau que quand elle était petite – ou mourir.

    Elle abandonnera psychologie, littérature et architecture pour la philosophie, évidemment. Des études qu'elle poursuit à Aix-en-Provence – la mer toujours, puis à Paris.

    Elle veut vivre vite, Alix Cléo, tout faire vite, tu vois, elle sait qu’elle n’a
    pas le temps.

    Il lui faut des amants des amantes, beaucoup, il lui faut de l’alcool il lui faut de la drogue il lui faut être triste mélancolique tu vois, il faut être nue dans des lits inconnus, il faut voyager aller à Londres pour le shopping de Noël aller en Corse – la mer toujours, on respire mieux prêt de la mer quand on est asthmatique.

    Et puis San Francisco et puis la drogue la cigarette, Alix Cléo nue sur un lit Alix Cléo en sanatorium Alix Cléo amoureuse Alix Cléo qui découvre Vertigo, Pollock, Alix Cléo qui sait qu’elle qu’il ne lui reste pas dix ans alors adieu la thèse adieu la recherche adieu Wittgenstein, la quête du sens sera pratique tu vois, elle sera dans le corps, le corps qui baise le corps qui se montre le corps insolent, encore vivant ; Alix Cléo, c’est les années 70, elle dira d’outre-tombe à propos de l’amour qu’on fait à deux :
    « De la vue, à la voix. de la voix, au souffle, parfum, odeurs.
    De l'odeur au goût : mordre, enfoncer, salives.
    Fonds du puits, intérieur ultime est le toucher.
    Le toucher absolu du corps. la jouissance et la décomposition.
    Le toucher des mains, de la chair, la coexistence en un même lieu mental, en un même corps des corps, le dire dans la bouche, le goût, le souffle, l'entrelacement qui respire pénètre.
    Pour la méditation des cinq sens, là où était la recollection de mortalité
    Si la distance évanouissante des deux corps, brûlant de leur infiniment présente brûlure : paradis veillant sur son envers. »


    Alix Cléo c’est le corps, le sien et le corps de son amant de son mari, maintenant elle est mariée tu vois comme elle va vite, le corps de son mari transformée par elle, elle le regarde elle le modèle elle fait du mari « un éminent victorien dans un lit hollywoodien » par son regard, elle sait faire ça, Alix Cléo, c’est une magicienne, maintenant elle est
    photographe.

    Quatre ans avant sa mort, Alix Cléo commence donc sa carrière éclair d’artiste photographe. C’est une fulgurance. Comme tout ce qu’elle a entrepris, sa photographie sera foisonnante torturée corporelle inventive intime contrastée créatrice brillante intellectuelle ; expérimentale.


    Il y aura six cent photographies, Autoportraits d’Alix Cléo très nue, seule ou avec son mari dans des chambres d'hôtel Photo de vacances Chambres d’été à l’heure de la sieste Superpositions de clichés, grattés, dédoublés, coloriés parfois à la main.

    Alix Cléo se sert des négatifs comme un peintre de sa palette – elle les détruit tous, avec la nonchalance de l’écrivain qui froisse le brouillon, elle veut la photographie en acte Alix Cléo, la photographie vivante, elle veut l’instant et pas la preuve qu’il a existé tu vois. Elle invente la technique du pinceau lumineux, elle travaille dans son labo parfois jusqu'à dix heures sur une même épreuve, elle plonge ses images dans un abîme de noir ou les anéantit dans un linceul de blanc, elle transforme la matière invisible de l’instant.

    Elle dira : « Une photographie digne de ce nom ne vous donne pas une vue du monde mais vous le fait toucher ». Quand elle y parvient – souvent – c'est un éblouissement.

    Sa photographie est une expérience. Expérience, donc, de sa mort imminente désormais.


    L’air est plus lourd pour Alix Cléo, cet été 1980, à Saint Félix.

    Une nuit, Alix Cléo sort dehors le nénuphar a grandi;respiration              heurtée cassée sifflante                  j’étouffe

    Crise d’asthme.

    Elle pose l’appareil photographique sur sa poitrine nue. C’est la nuit à Saint Félix, mais Alix Cléo n’arrive pas à dormir ; elle s’étend sur le sol dans l’allée de cyprès qui mène à la maison temps de pause de quinze minutes Quinze minutes la nuit au rythme de sa respiration un autoportrait par le souffle, un cauchemar doux, prémonitoire, halluciné presque, inventé presque.

    Quinze minutes la nuit au rythme de la respiration

    Il y en aura d’autres, des crises d’asthme, chaque fois plus souvent, chaque fois plus fortes. Alors évidemment elle se demandera sans cesse à quoi ressemblera la mort, tu vois, la sienne devra être grandiose, absolue, son agonie sera photographique et rien d’autre, ça la fascine tout ce noir qui sera autour d’elle, son corps sans sensation, son corps qui flottera, elle se demandera Si quelque chose noir. C’est décidé, elle mettra en scène sa mort mieux que la mort elle-même, l’« esthétique de la ruine » toujours, il ne faudrait pas louper cette dernière expérience.

    Si quelque chose noir : Dix photographies-poésie en forme de signature qui seront les traces ultimes d’Alix Cléo, personnage inclassable, fantasque, fantomatique, obsédant, et parfois je me dis

    Alix Cléo n’a pas existé.

    Son travail n’est connu que grâce à son mari, Jacques Roubaud. Trois ans après la mort de sa femme, il a écrit un poème qui reprend ses fulgurances poétiques à elle, un poème hommage dans lequel il raconte l’expérience à son tour, l’expérience de la mort vécue cette fois, de la mort arrivée, l’expérience du deuil – il l’appelle Quelque chose noir.

    À son tour il transforme Alix Cléo, en personnage de fiction cette fois,
    Alix Cléo Roubaud.

    C’est lui qui a gagné, Alix Cléo a disparu.
    Il est temps de la voir revenir pour elle, éblouissante par elle, lumineuse par elle

    et non pas au travers de son mari.

    Alix Cléo, artiste : je m’en souviens désormais.
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    Anne-Fleur Multon a passé son enfance à l'étranger et en France des DOM-TOM. Elle étudié les héroïnes invincibles et érotisées de la littérature jeunesse des années 2000 à la Sorbonne avant de se consacrer à l'écriture. Elle a publié en 2017 son premier roman, Viser la lune, premier tome de la série « Allô Sorcières », publié chez Poulpe Fictions et illustré par Diglee, dont le deuxième tome, Sous le soleil exactement, est paru en 2018.
    Sur le blog, découvrez ma chronique de Viser la lune et une interview d'Anne-Fleur Multon sur Boîtamo.

    { 3 commentaires... lisez les commentaires ou Commentez }

    1. Super découverte: je connaissais Roubaud mais il est effectivement temps de faire exister Alix Cleo.
      Très beau portrait. Je suis bien contente de voir la plume d'Anne-Fleur Muton sous un autre jour :D

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    2. je trouve votre chronique rude envers Jacques Roubaud qui a tout fait, au contraire, pour que l'on se souvienne d'Alix Cléo artiste, qui a écrit sur son travail, continué d'exposer ses photos, et diffusé son travail artistique... Pour l'avoir rencontré c'est quelqu'un de très humble qui ne se met aucunement en avant. "Il a gagné", dites-vous. Quel étrange jugement! Je crois au contraire qu'il a beaucoup perdu...

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    Alex la Belette et moi, on aime bien les commentaires ! Ça nous donne de l'audace !
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