• Posté par : Tom 25 sept. 2017

    Un roman bouleversant et essentiel en littérature ados pour dire le Sida comme on ne l'a jamais lu

    Quand une écrivaine, Cathy Ytak, publie un roman traitant du même sujet que celui que vient d’aborder un cinéaste, Robin Campillo avec 120 battements par minute, on ne peut croire au hasard, mais plutôt à la contemporanéité du sujet, à la nécessité de continuer, aujourd’hui, à parler du Sida.

    C’est pourquoi je ne peux m’empêcher de vous écrire cette chronique même si, vous le savez peut-être, je travaille pour la maison d’édition ayant publié D’un trait de fusain. Ce n’est pas une tentative dérobée de faire la pub de ce livre mais bien une tentative, toute émue, de vous dire à quel point ce roman m’a bouleversé et à quel point il me paraît essentiel qu’il existe en librairie aujourd’hui.
    « Elle dessine, dans sa tête, les corps offerts et les tristesses cachées. »
    En effet, pour un grand nombre de jeunes lecteurs — outre par les deux heures, à peine, d’éducation sexuelle — presque rien ne les avait sensibilisés au Sida jusque-là en tant que vraie maladie moderne et mortelle. C’est ce que propose l’autrice dans ce roman, en adoptant le regard d’une héroïne, Mary, qui au fil de ses cours d’art, de ses escapades à Saint-Malo ou de ses découvertes de la sexualité, lie des liens très forts avec ses amis et ceux qu’elle aime, avant de déchanter face à l’épidémie du sida qui transforme leurs vies. Mary fait face à la mort, la peur et le Sida, et va tout faire pour rendre la réalité des malades visible alors que tous semblent décidés à l’invisibiliser.

    Mais Cathy Ytak regarde aussi l’épidémie sous le prisme saisissant de la sexualité. Avec une décomplexion qui fait du bien en littérature jeunesse (elle parle sexe, masturbation et plaisir féminin) et une langue au plus près de l’adolescence et de son bouillonnement émotionnel, elle touche de près à cette réalité-là : celle de la mort introduite avec violence par le plaisir sexuel.
    « Mais, sérieusement, quand on a dix-sept ou dix-huit ans, ça veut dire quoi, mourir, si on n’a rien vécu ? »
    Publié dans une collection de romans historiques, D’un trait de fusain questionne ainsi la place de ces évènements dans notre histoire moderne : trop proches de nous pour en parler dans les livres d’histoire ou justement trop actuels encore pour en parler au passé ? Parce que si Cathy Ytak, comme Robin Campillo, place son intrigue dans le cadre de la naissance d’Act Up Paris dans les années 90, elle ouvre un champ du sensible extrêmement vif qui dépasse la temporalité du roman et rend le sujet bien plus contemporain qu’historique.

    C’est grâce à un texte tendu comme un fil, survolant le pathos sans presque jamais y tomber, que Cathy Ytak raconte les années Sida, avec des personnages aussi attachants que nuancés, aux relations fines et réalistes. Si l’écrivaine se laisse parfois emporter par sa plume, rendant certains dialogues parfois bancals malgré la justesse qui les anime tout le long du roman, elle dessine un récit profond et juste, qui donne à voir la force de ces héros de l’ombre et leur fureur de vivre, cette fureur qui voudrait ne plus voir bouger « autour d’eux que le souffle du vent qui se lève »… en vain.
    « Je suis persuadé que la mort, jamais, n’arrêtera nos voyages. »

    ____________________

    1992. Mary, Monelle, Julien et Sami sont lycéens dans une école d’art. En cours de dessin, leur modèle préféré s’appelle Joos. Il est jeune, libre et beau. À l’âge des premières expériences amoureuses, l’épidémie de sida s’immisce brutalement dans leurs vies. La plupart des adultes se taisent et semblent ignorer la tragédie. Mary décide de briser le silence, d’affronter le regard de ses parents, de la société, et de s’engager.


    De Cathy Ytak
    Éditions Talents Hauts, collection Les Héroïques
    256 pages
    16 €

    { 2 commentaires... lisez les commentaires ou Commentez }

    1. Il est très chouette ! je l'ai avalé en deux jours et j'ai trouvé l'écriture très belle, surtout les moments qui parlent de couleur, de peinture, ou qui se perdaient dans le futur comme la citation que tu as données !

      J'ai trouvé que c'était un très bon complément au film : le film entre vraiment dans l'intimité d'un couple qui doit gérer le problème et le livre s'intéresse à quelqu'un qui n'a a priori aucune "raison" de se joindre à Act Up, si ce n'est le sentiment de faire ce qui est juste. Et les discussions entre Mary et son amie sont intéressantes pour le lecteur qui doit aussi se dire : mais pourquoi s'engager dans cette asso, pourquoi parle-t-on de cette maladie et pas d'une autre ? Ce qui va très bien avec le format romanesque, quand le film s'est attardée sur les moments et actions choc.

      Par contre, j'ai ce petit soucis avec les romans des Héroïques : je l'ai trouve intelligent, bien écrits voire touchants, mais je ne vis absolument pas l'histoire à travers le personnage. Je le suis de loin, comme si on me permettait de remonter le temps pour observer quelqu'un, mais je n'entre pas en empathie comme je peux le faire avec certains romans. C'est mon seul regret ! (mais je pense que c'est un ressenti très personnel et qui n'a rien à voir avec la qualité du roman !)

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      1. Super content que tu l'aies aimé !
        Et belle analyse. Je trouve ça intéressant en effet cette complémentarité que tu soulèves. Par ailleurs je trouve aussi que le film expose plus de choses sur le fonctionnement d'Act Up là où le roman est parfois plus dans l'émotion, dans ce ressenti de ce que c'est que la mort au milieu de la sexualité pour ces jeunes privés de jeunesse voire de vie.
        Pour ce que tu dis sur les romans Héroïques, je ne suis pas vraiment d'accord... dans Quand le monstre naîtra je trouve qu'on est assez proches de l'héroïne et plus encore dans D'un trait de fusain qui pour moi nous rapproche vraiment des personnages et de leur sensibilité.
        Merci pour ton commentaire !

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    Alex la Belette et moi, on aime bien les commentaires ! Ça nous donne de l'audace !
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