• Posté par : Tom 18 avr. 2017


    I like Europe est un projet protéiforme. D’abord documentaire radiophonique depuis 2012, c’est finalement devenu une série d’épisodes radios vivants à la Maison des Métallos (Paris 11e)  : Radio Live et un livre chez Actes Sud Junior (2015).
    C’est dans ce lieu culturel qui fait croiser arts du spectacle et théâtre social que j’ai découvert le travail riche et engagé de Aurélie Charon et Caroline Gillet. Avant de parler de ces expériences radio inédites à la Maison des Métallos, mais aussi du livre qui m’a motivé à écrire cet article et à partir à la rencontre des deux journalistes, revenons aux origines du projet.


    De la radio au radio liv(r)e

    Aurélie et Caroline se sont d’abord rencontrées en école de journalisme et ne se sont plus vraiment quittées depuis. Elles sont parties ensemble dès leurs années étudiantes, puis pour France Inter dans le cadre de reportages in situ.
    «  En 2011, on a réalisé une série documentaire en neuf épisodes. C’était pendant l’été, juste après les Printemps Arabes, et on se demandait pourquoi il n’y avait pas eu de révolution, pourquoi on n’avait pas fait tomber le dictateur là-bas.
    L’été suivant on a été en Europe. La crise avait 4 ans et on commençait à sentir des remous assez forts et beaucoup de menaces sur l’Euro. On partait toujours voir au-delà de nos frontières, alors on s’est demandées s’il ne fallait pas d’abord chercher à comprendre notre identité commune en Europe. Profiter de ces frontières ouvertes, justement, pour comprendre ce qui nous rassemble et ce qui nous divise… En bref, qu’est-ce que ce visage de l’Europe  ?  »

    La radio en livre
    À la rentrée, après l’été des documentaires radiophoniques, Aurélie avait quitté France Inter pour France Culture, mais Caroline a continué les émissions sur la jeunesse européenne. «  J’ai demandé à une amie si elle avait des idées d’illustrateurs pour m’accompagner sur la route. » Le projet  ?
    • Un témoin dessin moins intrusif que la photographie ;
    • Un témoin dessin qui laisse place, comme le fait la radio, à l’imaginaire ;
    • Dans le but d’agrémenter les podcasts radios, notamment sur les réseaux, de les faire vivre  ;
    • Mais aussi avec pour idée finale… un livre.


    «  Ce n’était pas évident au moment de choisir car on allait devoir cohabiter dans des chambres d'hôtel, être toujours ensemble… et ce n’est pas quelque chose qu’on fait avec tout le monde. Par exemple avec Aurélie on l’a fait très vite en école de journalisme, et plusieurs fois. Mais là je devais partir avec quelqu’un que je ne connaissais pas… et finalement ça s’est extrêmement bien passé.  »
    «  Puis c’est nous qui avons démarché des maisons d’édition. Elle était auteure jeunesse et avait des contacts là-bas… et je ne suis pas sûre que ça aurait collé en livre adulte. Une partie a d’ailleurs été reprise dans un manuel scolaire, et je pense qu’en effet c’est un contenu intéressant pour les profs pour essayer de donner un visage à l’Europe au-delà de ses institutions un peu imposantes.  »
    C’est sans doute à partir de là qu’est réellement né l'idée du Radio Live. Cette série de spectacle aujourd’hui encore inachevée est en effet la convergence de diverses envies  :
    • Celle de faire dialoguer les jeunes qui, jusqu’à présent, ne s’étaient jamais rencontrés, sinon écoutés via les podcasts radios ;
    • Celle de continuer à faire vivre ce projet…
    • … et dans «  faire vivre  », il y a déjà l’idée du live, presque du spectacle vivant, en bref de respecter l’essence de la jeunesse qui s’agite.

    La radio en live  : «  un saut dans le vide qui fonctionne  »
    «  On avait envie de prolonger les rencontres et ce qu’on avait fait à la radio, on avait envie de continuer à partager avec eux  » et avec un public. Tous les ans, à la Maison des Métallos, des Radio Live sont donc organisés. Cette expérience radio en 3D a d'abord été pensée et proposée ailleurs en France, par exemple en 2013 à Marseille. Le projet s’étend aujourd'hui au reste de la France et même du monde. Les deux journalistes se rendront bientôt à Casablanca ou à Athènes.



    L’idée est simple  : entre 3 et 4 jeunes montent sur scène pour se raconter, l’entretien étant menée par les deux journalistes, et leurs récits croisent autour d’une thématique ceux des autres jeunes présents.

    L’improvisation est au centre du processus. «  C’est beaucoup de travail, et à chaque fois une grosse mise en danger  », mais ça fonctionne toujours. Et c’est aussi ça, la beauté du projet. Rien n’est préparé, «  un Radio Live n’est jamais pareil qu’un autre  (c’est «  on going  », on se renouvelle toujours)  », mais pas un seul ne m’a laissé neutre, étranger aux récits, sans émotion. J’ai toujours vécu le moment, vécu les histoires de jeunes venus se raconter. Il y a une richesse émotionnelle à la fois tendre et bouleversante qui agit sur scène juste devant le spectateur totalement inclus dans ce processus vivant qu’est le Radio Live.

    «  À chaque fois on les trouve impressionnant  : on dirait qu’ils se connaissent, ils sont à l’aise. On ne sait pas si on aurait cette capacité-là à se raconter. On ne se rend pas trop compte mais dérouler sa vie comme ça sur une scène alors que tu n’as ni l’habitude de raconter ta vie ni de parler devant 300 personnes… c’est difficile  ! On les choisit évidemment aussi car on sait qu’ils ont une certaine force de caractère ; ce sont tous des gens forts et un peu engagés... mais quand même, à chaque fois, on se dit que  c’est un saut dans le vide et que ça marche quand même.  »



    Ces entretiens sont rendus vivants, outre par la présence des jeunes qui augmentent la tension émotionnelle du récit, par une graphiste qui retouche des photos, dessine les participants, leurs lieux de vie… Elle glisse parfois une ou deux vidéos comme le clip d’une chanson d’adolescence d’un des jeunes participants  : «  on a tous écouté de la musique naze quand on avait 14 ans  ! Personnellement j’ai passé des heures dans mon lit à en écouter et à faire la gueule, raconte Caroline Gillet. C’est universel. Et on se dit  : qu’est-ce que ça raconte de cette personne  ? est-ce qu’on a envie de la rencontrer, d’en apprendre plus  ? Même si on n’a pas tous les outils pour comprendre des contextes géopolitiques parfois complexes, on va se sentir plus proche ; ça incite au dialogue.  »

    S’ajoutent à cette recette en or une musicienne, parfois quelques friandises venues d’ailleurs ou encore une invitation à monter sur scène pour danser. C’est la force évidente de ce concept  : la rencontre avec l’autre y est centrale, vivante, étonnamment touchante.

    Amélie Fontaine, Aurélie Charon et Caroline Gillet

    «  On veut ouvrir un peu les horizons  »

    Aurélie Charon et Caroline Gillet proposent ainsi avec leur œuvre radiophonique, théâtrale et littéraire plusieurs voyages. D’abord un voyage en dehors de nos frontières physiques, celles de la France, pour aller jusqu’en Europe et autour de la Méditerranée. Elles-mêmes sont parties rencontrer les jeunes, et cette démarche crédibilise et fait vivre leur projet de manière très inclusive. Dans le livre comme dans les lives, on découvre leur quotidien, des photos de leurs villages, un plan de leur maison…



    «  On n’avait pas envie juste d’aller interviewer des gens. On avait vraiment envie de rentrer dans leur vie quotidienne  : de quelle couleur est leur chambre  ? que font-ils le soir  ? avec qui sortent-ils  ? c’est qui leurs parents  ? vont-ils en vacances, et où  ? À travers des petites choses qui paraissent anecdotiques, forcément elles ne le sont jamais. Tout a une raison  ! Du coup ça enclenche une discussion.  »

    Ce voyage, on le ressent beaucoup dans le livre qui a le mérite de réunir plus de pays, plus de jeunes, d’installer aussi une relation plus distante. L’émotion est moins présente, mais la documentation, la réflexion et la découverte peut-être plus riche. Le livre propose aussi des illustrations fines et précises d’Amélie Fontaine, partie avec Caroline Gillet en Europe, et laisse entrevoir d’autres coutumes, des lieux étrangers étonnants ou familiers. Le dessin, comme l’expliquait Caroline Gillet, laisse place à l’imaginaire tout en représentant bien les choses.



    Mais l’autre voyage qu’elles proposent à travers cette exploration de pays européens, c’est une expérience humaine, une ouverture des possibles. «  On montre qu’on est capables d’inventer des choses, de réfléchir. On veut ouvrir un peu les horizons et rendre d’autres choses possibles par des exemples d'histoires concrètes.  »

    Plus que dans le livre, donc, à chaque Radio Live, il y a quelque chose qui se passe qui est fort, bouleversant. Je suis toujours impressionné par ces jeunes européens, par ces parcours souvent difficiles, par ces engagements parfois très forts. Et en même temps je suis complètement stimulé par ces femmes et ces hommes qui n’ont pas vraiment quelque chose en plus que tout un chacun, qui n’ont pas à impressionner justement parce qu’ils sont comme nous… «  C’est vrai que c’est stimulant mais on ne veut pas non plus que ce soit trop impressionnant car ce sont aussi des gens comme tout le monde. On veut essayer de transmettre ça, l’idée que ça ne part de pas grand-chose. Ils ne se réveillent pas un matin en se disant «  je vais sauver la planète  ». Finalement, l’idée est de montrer que ça peut être simple de mettre en place des projets pour notre génération. Par exemple, Georgio a créé une application pour sauver le patrimoine de Beyrouth. Dès qu’il y a des destructions du patrimoine pour les remplacer souvent frauduleusement par des grands buildings, on peut aller sur l’application et le signaler. Puis tout le monde se retrouve devant et fait barrage avec son corps. Ou il y a Inès qui a refusé que le musée national soit fermé (pour plein de raisons  politiques et identitaires) et a décidé de rassembler des citoyens, de le rouvrir, de le faire visiter.
    C’est une génération assez créative pour inventer des nouveaux modes d’actions car le mode traditionnel de politique ne fonctionne pas dans ces endroits — et même chez nous. Ils ont besoin de ces nouveaux modes et c’est ça qui est particulièrement intéressant  : qu’est-ce qu’on invente comme alternative  ? C’est à la portée de n’importe qui ayant des idées, étant créatif, ayant envie d'agir.  »

    «  Une jeunesse qui doit oser pour exister  »

    Le flambeau plein de bonnes vibrations que font vivre Caroline Gillet et Aurélie Charon sur scène et dans leur livre est donc stimulant et entraînant. S’il fascine par sa richesse culturelle et citoyenne, il est aussi touchant dans la rencontre qu’il produit entre ces européens et le public. Dans tous les cas, c’est un flambeau vivant et crépitant que les deux journalistes finissent par passer  : de la jeunesse à la jeunesse.



    «  Je pense que toutes les générations et toutes les jeunesses doivent oser pour exister, explique Caroline Gillet. C’est le propre de la jeunesse d’imaginer que tout est possible. C’est donc bien dans notre société de faire de la place à cette fragilité-là et à ces initiatives pas toujours très ordonnées et abouties… mais en tout cas avec de l’impulsion.  »

    «  Mais c’est aussi un peu une responsabilité, ajoute Aurélie Charon. Tu ne peux pas que rester dans ton coin, sans être concerné parce qu’il se passe dans ton pays. C’est une responsabilité individuelle à son échelle de faire quelque chose, en tout cas de réfléchir au monde dans lequel on vit. Et notre idée était un peu de faire une place à cette génération.  »

    Ce propos qu’on ressent de manière étourdissante dans le projet est transmis à des classes de lycéens qui travaillent à chaque Radio Live avec elles. «  On échange avec des classes de milieux différents. C’est un âge où chacun doit décider quoi faire et chacun a l’impression que rien n’est possible et que, de toute façon, tout le monde sera au chômage. On leur dit qu’il y a aussi des choses possibles.  » Comme elles font ensuite avec le public, Aurélie et Caroline essayent de les secouer un peu, ou du moins de les forcer à s’interroger, à se poser des questions. «  C’est ça le début de l’engagement : est-ce que j’accepte tout  ? Qu’est-ce que je remets en cause  ? Les jeunes de Radio Live ne sont pas toujours des gens qui diraient qu’ils sont engagés (pas comme Georgio qui a formé un collectif ou d’autres qui ont créé des associations et des ONG). Là c’est notre travail à nous de les trouver et de leur dire que ce qu’ils ont à dire est important. Ce sont aussi souvent des gens qui ne se trouvent pas intéressants alors que c’est hyper important d’écouter ce qu’ils ont à dire. Dans leur quotidien, dans leurs choix de vie, ils sont engagés ou, en tout cas, ils sont dans un mouvement qui fait qu’ils font avancer les choses, qu’ils remettent en question ce qui existe.  » Pourtant, les jeunes ne comprennent pas toujours tout, ils peuvent parfois être durs avec les récits exposés. Mais finalement, «  ils captent la fragilité du truc, que c’est quelqu’un assez proche d’eux, ce n’est pas un acteur : c’est juste quelqu’un qu’est lui-même et qui te parle. Ça les ouvre, ça apporte un autre regard que l’école et les parents. On te parle différemment  : on n’est pas dans un reportage télé, dans la télé réalité, ni sur les réseaux… C’est un vrai mec, en face de toi, tu ne peux rien tweeter ou répondre. Il y a une certaine générosité et il y a un respect immédiat de ça et de cette fragilité. Et c’est ce dont on a tous besoin aujourd’hui et qui est de plus en plus rare  : de se parler, ou juste d’écouter un inconnu qui ne pense pas comme toi. »



    Là réside, au-delà de cette vibrante jeunesse, l’âme de Radio Live et du projet «  I like Europe  » qui donne à lire un autre monde, et ce de façon tolérante, juste, sensible. «  Il y a un niveau de tolérance et d’écoute en ce moment les uns envers les autres qui est en baisse. Donc c’est vrai qu’on avait envie de faire ce contre-pied à l’hystérie des débats, la tension, la non-écoute. On se dit juste que ça fera du bien de s’écouter tranquillement, notamment les 18 et 19 avril à Paris. On ne veut pas être d’accord sur tout, ce sont des points de vue différents, mais on veut juste s’écouter et rencontrer des gens qu’on n’aurait pas rencontré si on ne l’avait pas proposé.  »

    Les Radio Live et le livre I like Europe sont donc des OVNIs dans le paysage culturel français actuel. Ce sont des projets inédits, touchants et vivants qui proposent à voir autre chose, à vivre autre chose. Et avec humanité et une mise en scène ou une écriture brillantes, on se «  demande (enfin ?) concrètement comment on vit ensemble et réinvente des façons de cohabiter même si on ne se ressemble pas et on n’est pas toujours d’accord  ? comment ne pas tomber dans le repli  ? comment faire résonner ces expériences d’ailleurs  ? pourquoi il y a de plus en plus de frontières et symboliques et entre les gens et de méfiance et d’intolérance  ?  »

    Les prochaines dates Radio Live :

    • PARIS 18 et 19 avril, Maison des Métallos
    • MONTPELLIER 21 avril, CCN C Rizzo
    • TOULOUSE 28 avril, AFEV
    • CASABLANCA 5 mai, Institut Français
    • ATHÈNES 19 mai, Nuit de l'esthétique
    • LYON 25 mai, European Lab Forum, Nuits sonores


    ____________________

    Voici l’Europe d’aujourd’hui, à travers les témoignages de dix jeunes de différents horizons. Un reportage documentaire novateur.
    À partir d’une dizaine de témoignages de jeunes Européens diffusés sur France Inter en 2014, Caroline Gillet et Amélie Fontaine dressent un portrait illustré, vivant et émouvant de l’Europe, loin de l’image bureaucratique de l’Union européenne. Au-delà des problèmes de la vie quotidienne, ces témoins abordent des questions qui, du sud au nord de l’Europe, touchent la plupart d’entre nous : le féminisme, l’amour, la sexualité, la politique… À la manière d’un roman graphique, les illustrations viennent enrichir le propos avec sagacité.

    En partenariat avec France Inter

    Éditions Actes Sud Junior
    72 pages
    14,50 €

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