• Posté par : Tom 26 juin 2015

    Comme un feu furieux, c’est l’histoire de Galya Bolotine et de sa famille, disloquée, chancelante, qui tente, malgré Tout, d’avancer. Il y a elle, qui raconte, ses yeux vont de l’avant, son corps est pourtant là, toujours perdu dans « cette étouffante immensité » qu’est Tiksi. Mais il y a aussi Lazar, son petit frère survolté, curieux et insouciant, qui se frotte au monde dans son étoffe la plus tendre qui soit. Et il y a Gavriil, enfermé, poète à moitié disparu, dont on ne voit plus que son ombre… l’aîné d’une famille un peu morte déjà. Tandis que leur père travaille, les enfants font leur vie, entre rêves et noir, peurs et cauchemars, espoirs et souvenirs.


    Avec ce trio attachant et leurs émotions qui arrachent le cœur, on plonge au sein d’un portrait de famille bouleversant et unique. On assiste à leur vie quotidienne, entre le noir incessant d’un monde glacé et les espoirs lumineux d’une narratrice qui peine à avancer dans cette masse qu’on distingue mal qu’est le chagrin familial. Marie Chartres dépeint plus qu’une famille, elle dépeint un monde de froid et d’abandon, dans une ville minuscule de Russie, qui a tout perdu après la chute de l’URSS. Jusqu’à ses habitants et son humanité. Il semble que les habitants survivent plus que ne vivent, aiment plus que ne tombent amoureux, sourient plus que ne rient, et évoluent les yeux brillants plutôt que de courir dans une lumière éclatante.

                    « Là où j’habitais, durant d’interminables semaines, c’était l’hiver polaire, le soleil ne se levait pas. Il n’y avait rien pour les couche-tôt ni pour les couche-tard, la frontière entre la lumière et l’obscurité était comme gommée ou annulée. »

                    Finalement, cette glace et ce froid, cet abandon miteux et ces bâtiments qui semblent comme des corps vidés de toute substance ou émotion, apparaissent soudain comme une métaphore glaçante et effondrante d’une vie qui s’est figée, éteinte, arrêtée dans un instant éternel d’un chagrin hivernal. Entre lumière et ombre, comme un hiver polaire, la vie de nos personnages ne bouge plus, reste morne et morte dans cet instant, ce chagrin… mais quel chagrin ? De quoi ? Sans trop nous tenir en haleine ni vraiment nous surprendre, l’auteure arrive quand même à ménager le suspens, tout en le laissant s’étioler pour y laisser tant et surtout une émotion forte, une déchéance, une douceur qui se frotte à la dureté d’un chagrin trop noir qui « pend comme un épais rideau le long des fenêtres. » La vie, au ralenti, est comparable à cette mer de glace qui est immense, criarde, étonnante, mais toujours la même, morne et terrifiante, fascinante et devenue soudain axe de peur, et de chagrin. 


                    Marie Chartres dépeint une vie recluse et éteinte, faite de rêves inachevés mais comme un feu furieux, et de mots trop précieux, parfois trop blessants, mais le plus souvent puissants et touchants, tout comme les siens. En effet, elle use de ceux-ci dans un style unique et bouleversant qui créent à eux seuls tout un univers et tout un panel d’émotions, infini et mordoré.

                    « J’ai pensé qu’un jour, au printemps, je ne savais lequel, toute cette montagne de glace se briserait. Elle craquerait de tous les côtés et les crues emporteraient tout, l’écraseraient avant de l’entraîner plus loin, pour la pulvériser contre les rochers. Alors ce serait fini. Et le silence aussi. »

                    La lumière parcourt finalement toute l’œuvre, et elle l’utilise comme métaphore ultime et sublime pour les personnages. Arrimés à la vie, pulvérisés dans le chagrin, la lumière est cet espoir, la lumière est ce passé, la lumière est cet avenir… elle est aussi cette peur incommensurable d’aller de l’avant, de sortir de cette mer glacée où on s’est noyés, mais qu’il faut affronter, pour vivre, non pour mourir. L’héroïne, dans la simplicité de son quotidien qui va soudain être bouleversé, dans sa tendresse et ses pleurs, va en user, la tirer, comme un fil, pour ramener la vie autour d’elle, ramener l’espoir chez les siens.


                    Comme un feu furieux, c’est le texte glaçant puis élancé, bouleversant puis lumineux, d’un deuil, d’un chagrin, d’une déchéance, de la vie qui continue malgré tout. Comme un feu furieux c’est un roman brillant et détonnant, touchant et explosif, doux et plein de rêves, qui conte l’avenir, la vie, l’espoir et l’amour. En un sens, Marie Chartres va plus loin et énonce le pouvoir de l’imaginaire, et celui simple mais puissant des mots, qui peuvent défaire une immensité, sublimer des souvenirs, et créer à partir de rien une légende magistrale. Et c’est le mot : Comme un feu furieux est simplement magistral.


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    Par Marie Chartres
    Aux éditions L'école des loisirs
    165 pages
    14€

    Quelques inspirations de l'auteure


      Anna Gawlak

     

      Anna Leppala 



    « Son visage était pâle et immobile.

    Comme la lune là-haut dans le ciel.

    Comme les fantômes là-bas dans la mer. » p12

    « Parfois je le regardais s’en aller comme on regarde un oiseau à l’horizon, visible seulement parce qu’on l’a suivi du regard. Je le suivais sur une ligne d’horizon, la ligne droite et noire de Tiksi. Mon père devenait cet oiseau puis ce papillon puis ce point minuscule. » p12

    « Le noir se cachait partout autour de nous. Il pendait comme un épais rideau le long des fenêtres. Il était là et m’entourait comme une grosse écharpe, il nous accompagnait du matin au soir.

    Là où j’habitais, durant d’interminables semaines, c’était l’hiver polaire, le soleil ne se levait pas. Il n’y avait rien pour les couche-tôt ni pour les couche-tard, la frontière entre la lumière et l’obscurité était comme gommée ou annulée.

    C’était un monde où le crépuscule était permanent, c’était un monde où tout était différent, c’était un monde où tout se retenait. » p13

    « Les gens étaient partis.
    Les gens nous avaient laissés à notre mer de glace, à nos jeux dans la neige.
    L’hiver s’étirait à l’infini comme il s’étirait depuis seize ans, depuis le jour de ma naissance, mais je ne savais pas pourquoi, aujourd’hui, il me terrifiait.
    Je suis restée un temps suspendue, un temps immobile sur le chemin de l’école. Je pensais aux gens qui s’en vont. » p18

    « J’ai trouvé à cet instant que le monde était magique et étrange.

    « Je me suis imaginée dans trente ans sur une des places de Tiksi avec une fleur coupée ou un caillou entre les mains. Rien d’autre, seulement ça, ce caillou et cette fleur coupée et la neige blanche tout autour. » p19

    « Cette chose informe, c’était peut-être l’instant où on ouvrait les yeux. » p24

    « J’ai regardé autour de moi, tout ce qu’on laissait sur les chemins ou les routes, au milieu des pierres et dans leurs ombres. Et ce silence qui planait aux alentours. (…)
    J’ai pensé qu’un jour, au printemps, je ne savais lequel, toute cette montagne de glace se briserait. Elle craquerait de tous les côtés et les crues emporteraient tout, l’écraseraient avant de l’entraîner plus loin, pour la pulvériser contre les rochers. Alors ce serait fini. Et le silence aussi. » p29

    « Je sentais qu’une colère montait de toute la maison. Quelque chose de terrible et d’implacable parce qu’elle était seulement constituée de silence, de blanc et de vide. Il n’y avait pas de mots, pas de majuscules, pas de respirations, plus de notes, plus de musique. Cette colère était une béance. J’ai pensé que c’était la pire. » p40

    « Le chagrin est assis
    Au pied de mon lit
    Où il fait semblant de lire
    Un journal qui parle
    Du soleil qu’il y aura
    Sûrement
    Le lendemain matin » p42

    « Il y a une longue histoire derrière chaque objet, chaque vêtement, chaque ordure. » p49

    « Dans la nature, la lumière ne ment jamais, elle te guide pour que tu ne te perdes pas, qu’elle soit soleil, feu de bois ou phare allumé dans la nuit. Tu pourras toujours lui faire confiance. » p50

    « Toutes les voix d’une vie

    Tous les visages d’un jour sur terre

    Engloutis

    Dans la grande bouche de la mer

    Tu es devenu

    Un jardin de porcelaine

    Sous une pluie de météorites » p64

    « On se souvient toujours d’un rire après une tragédie. Parce que c’est le premier et que son écho semble à la fois beau et monstrueux. Il revient de loin et porte quelques valises de faute et de culpabilité. » p68-69

    « Dans l’air il y a

    Des papillons et des points lumineux

    Et dans l’eau,

    Des noyés et des trésors,

    Et dans le feu,

    Des amoureux et des martyrs,

    Et dans la glace,

    Le vide du monde,

    Et puis,

    Du jour au lendemain,

    Peut-être

    Je dis bien peut-être

    Moi » p70

    « Nous étions tous des noyés dans l’univers. » p84

    « Eau de larme

    Eau de mer

    Rien à faire

    Pour écrire le poème

    On dirait que c’est mort » p84-85

    « C’est lui qui m’a expliqué que le mot pouvait avoir un parfum, une couleur ou une âme. Je lui avais alors répondu qu’avec la mer ça me faisait la même chose. » p88

    « Et puis rien.

    Je crois que je suis tombée.

    Je suis restée debout mais je suis tombée à l’intérieur de moi. En mille morceaux. » p100

    « Tous les rêves brillent comme de plaies
    Et l’univers entier ressemble à une bouche de silence
    Mais je cherche sur tes bras nus
    Un beau vaccin en cratère de lune
    Qui me sauverait un peu l’âme » p102-103

    « Parfois les gens sont durs uniquement envers ceux qu’ils aiment. » p110

    « Le moral dans les pieds
    Je me cire un peu l’âme et les chaussures
    Avant d’entrer
    Dans l’éternité
    La peur d’avoir loupé
    Des printemps en sirop et
    Des automnes en confitures » p113-114

    « Avec une corde de violon

    La plus aiguë

    La corde de mi

    Je pars recoudre

    La déchirure

    Que ce charmant garçon

    Au pedigree de chien écrasé

    A dans le cœur

    Le secret est d’ériger

    Un petit mur

    Dans son cœur raccommodé

    Et alors

    Je m’en irai

    Un peu après » p121

    « Sous une pluie d’étoiles brille la Lune
    Et sur ma planète blanc et bleu
    La vie se dépêche
    Comme une dame sous la pluie
    Mes nuits commencent à ressembler à des petits comas en boucle
    L’avenir me pend
    Au bout du nez
    J’irais bien me moucher
    Dans tes nappes à carreaux » p148

    « Personne ne sait ce qui arrive à la fin du voyage. Personne ne sait où vont les morts. En revanche, il y a les histoires et les aventures. L’histoire de ta mère est belle comme une légende. Transforme-la en légende. Raconte-la autour de toi, le plus que tu pourras. Tu peux l’inventer, la broder, ou dire exactement la vérité, mais rends-la vivante. Utilise des mots, dessine-la, danse-la, transmets-la et ajoute-lui du merveilleux. Tu peux parler d’amour et de voyage, de ton chagrin, de glace et de vagues. Au fil du temps, l’histoire devenue légende t’échappera, d’autres personnes la recueilleront, la transformeront à leur tour et elle deviendra comme la mer qui va et vient. Chaque jour différente, chaque jour revenue. » p153

    « J’ai eu l’impression que quelque chose se soulevait en lui, je ne sais quoi, un oiseau minuscule chargé d’électricité peut-être, une lumière, une décision. » p158

    « Tout n’est pas fragile et surtout pas les rêves. » p159

    « J’ai plié mon rêve et je l’ai rangé dans mon sac sans l’abîmer. J’avais hâte de trouver mes nouveaux murs, mon nouvel horizon. J’avais hâte de découvrir mon nouveau ciel, ma nouvelle mer. » p163

    « Je ferme pour de bon les portes du théâtre polaire

    Et j’avale la clé

    Je tire la langue

    Pour te montrer que tout est terminé

    Je vais, entre le bout de mon nez et la fin du monde,

    Me promener

    Et pour ne jamais t’oublier

    J’écrase les morts

    Au fond du cendrier » p164

    Chronique publiée le 18 février 2015

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