• Posté par : Tom 12 oct. 2014


      ◄►◄►◄ Présentation du livre ►◄►◄►

    L'univers romanesque de Sylvie Germain est hanté par d'étranges forces, d'inquiétants personnages. Franz, le héros de Magnus, est né avant la guerre en Allemagne. De son enfance, il ne lui reste aucun souvenir, sa mémoire est aussi vide qu'au jour de sa naissance. Il lui faut tout réapprendre, ou plutôt désapprendre ce passé qu'on lui a inventé et dont le seul témoin est un ours en peluche à l'oreille roussie : Magnus.
    Dense, troublante, cette quête d'identité a la beauté du conte et porte le poids implacable de l'Histoire. Elle s'inscrit au coeur d'une oeuvre impressionnante de force et de cohérence qui fait de Sylvie Germain, prix Femina pour Jours de colère, un des écrivains majeurs de notre temps.


    Par Sylvie Germain
    Aux éditions Albin Michel (aussi disponible en poche)
    288 pages 
    17 € 75
                   
     ◄►◄►◄ Chronique ►◄►◄►



                    Ce livre est l’histoire d’un homme, d’un bambin, d’un enfant, d’un adolescent, d’un homme, bref de notre jeune Magnus ? qui semble prendre part à la vie comme le premier son qu’on fait : on crie. Lui est balloté dès la naissance et est soudain ramené au calme par des bras aimants, ceux d’une mère qui s’oublie en lui. Ainsi, c’est l’histoire sans ligne temporelle, sans temps, d’un jeune homme amoureux de la vie mais bouleversé par celle-ci. Magnus est un grand livre.


                    Dès le départ, le ton est lancé par l’auteure : une écriture délicate et minutieusement travaillée pour un message assez clair, assez certain qui ne trompe pas le lecteur : on ne raconte pas une vie dans son ordre chronologique, on la refile, on la défile pour la recoudre comme il faut la raconter : le texte est là pour ça : comprendre une vie, ou la revivre, dans la splendeur d’instants décousus qui s’assemblent peut-être mieux dans un autre ordre. Ce prologue en avertissement, nous montre la réflexion de l’auteure qui la pousse jusqu’à nous interroger sur notre propre histoire : comment raconterions nous notre passé, notre histoire, si nous étions amenés à la raconter ?


    Cet incipit peu commun, qui ne s’attarde pas sur l’histoire ni sur les personnages, censé les introduire, est aussi le moyen pour l’auteure de montrer son style, son talent, son art. Avec des mots qui dépictent une vie, qui dépeignent une idée, elle sait manier la plume comme on apprend à parler : elle y va, elle s’essaye et finalement elle le sait depuis trop longtemps d’une manière réussie pour buter contre les mots ou s’y accrocher. C’est en elle, et ça prend aux tripes tellement son écriture forte et talentueuse bouleverse dès les premières phrases.


    Ainsi on semble entrer dans une fable réaliste très bien écrite, où la voix d’un enfant, sensible, insouciant, s’élève aux premiers chapitres entrecoupés de notules ou biographies plus documentaires qui semblent être la métaphore d’une vie pleine d’émotion, renversante, qui couchée sur le papier administrativement tous les jours ne veut plus rien dire.


    Puis l’enfant grandit, devient adolescent. Il découvre sa puberté, l’amour, les hauts et les bas. Il découvre les splendeurs terrifiantes ou maladroites de l’adolescence avec un regard ciselé, fin, attentif, ou les mensonges, les chutes, les secrets, en bref les maux humains qui peuvent même défaire une vie. Dans les rebondissements de sa vie on trouve ceux d’une histoire racontée avec soin et force, avec facilité et le coeur d’une romancière qui se prend dans sa plume et nous plonge aventureux dans une vie toute simple, qui prend toute son ampleur.


    Puis il devient homme. Homme. Homme en déperdition et en éructations incessantes. On se prend à s’attacher encore plus à ce héros presque romantique, en perte de lui-même, noyé dans l’amour, perdu dans sa foi chancelante ne l’humanité, et marqué par SON Histoire, mais par l’Histoire aussi qui s’invite dans sa vie en coups de fusils nazis. Dans la fable sur la fin presque onirique de sa vie, ou en tout cas délicate, tout en douceur, en sentiments, et en emphase avec la lecture, Sylvie Germain nous montre les sentiments qui trompent l’humaine ou l’engorgent de contraires, qui le font devenir autre, qui l’abiment pour qu’il renaisse, et ainsi l’animent. Avec brio, elle manie tout ça dans un récit élancé, et nous montre comment ce héros va renaître, comme un enfant tenant toujours à son ours en peluche et qui un jour le lâchera peut-être, en est-on certain ? C’est réussi, c’est ténu et profond.


    Finalement, Sylvie Germain nous parle de la mémoire qui va au-delà des mots, des hommes, des émotions et de l’Histoire. La mémoire humaine qui a parfois du mal à s’élancer dans les mots quand la danse de la vie prend un tournant trop subtil, qu’elle rend pourtant avec la justesse de celle qui tourmente, fait mal, ou bouleverse ; la mémoire humaine qui s’attache à l’Histoire ou s’en détache car cette mémoire unique parmi tant de milliards qui personnelle à chacun est souvent trop émotionnelle pour en voir un tableau clair, non brouillé, non sentimental, et intégré dans une Histoire trop grande pour elle. Finalement elle montre l’importance de celle-ci dans nos vies, et à quel point elle nous définit comme elle peut nous hanter.


    En conclusion, Sylvie Germain présente l’histoire fragile d’un garçon à qui on a menti, et qui va être poursuivi longtemps par un passé trop lourd pour lui. Elle montre dans cet homme qui s’élance dans la vie et s’y heurte de plein fouet, sans cesse ramené à son histoire, sans cesse malchanceux, qui s’heurte à la vie. Elle décrit tout cela avec justesse, avec force, avec émotion, et avec le talent d’une écrivain qui s’anime dans l’écriture comme on s’anime à la vie, ou s’abime à ce monde.

    ◄►◄ LES + ►◄►
    - Une écriture magistrale
    - Un personnage étonnant et attachant
    - Une histoire prenante, et forte
    - Quelque chose de juste qui fait frémir les mots

    ◄►◄ EN BREF ►◄►
    Magistral.

    (Malheureusement pas notées durant ma lecture tant le livre entier était beau. Voici quelques extraits des citations sur Babelio.)

    "Écrire,c'est descendre dans la fosse du souffleur pour apprendre à écouter la langue respirer là où elle se tait, entre les mots, autour des mots, parfois au coeur des mots."
    "Le vin chantonne à l'aigu dans les verres, en fraîcheur dans les bouches, et bientôt chante en beauté dans quelques gorges enjouées."
    "Chacun porte son poids de temps dans la discrétion ; rien n’est renié ni effacé, mais ils savent qu’il est vain de vouloir tout raconter, qu’on ne peut pas partager avec un autre, aussi intime soit-il, ce que l’on a vécu sans lui, hors de lui, qu’il s’agisse d’un amour ou d’une haine. Ce qu’ils partagent, c’est le présent, et leurs passés respectifs se décantera en silence à l’ombre radieuse de ce présent."
    "Tant pis pour le désordre, la chronologie d’une vie humaine n’est jamais aussi linéaire qu’on le croit. Quand aux blancs, aux creux, aux échos ou aux franges, cela fait partie intégrante de toute écriture, car de toute mémoire."
    "Les mots de sa langue d’autrefois se mettent à bouger au fond de sa gorge, à balbutier en sourdine, mais ils s’y nouent en une boule grumeleuse. Un caillot de vocables dont la beauté est obscurcie, craquelée."
    "D’un homme à la mémoire lacunaire, longtemps plombée de mensonges puis gauchie par le temps, hantée d’incertitudes, et un jour soudainement portée à incandescence, quelle histoire peut-on écrire ?"
    "Il est des fois des personages en errance qui n'en finissent pas de déambuler dans la nuit du réel, et qui transhument d'un récit vers un autre, sans cesse en quête d'un vocable qui enfin les ferait pleinement naître à la vie, fût-ce au prix de leur mort.
    Il serait une fois des personnages qui se rencontreraient à la croisée d'histoires en dérive, d'histoires en désir de nouvelles histoires, encore et toujours."
    "Il n'y a pas que l'Histoire en majuscule qui se répète, cela arrive aussi dans l'histoire des familles. Dans les deux cas, la répétition se pimente de nuances, de menues modifications, ainsi tempère-t-elle l'effet de rabâchage."
    "Chaque être aimé, en disparaissant, ravit un peu de chair, un peu de sang, à ceux qui restent sur la terre, tremblant de froid et de fadeur dans le crachin continu de l’absence."
    "Voilà donc à quoi se résume une vie, un corps qui fut si ardemment en marche, bruissant de paroles, de rires et de cris, mû par d'innombrables projets, d'insatiables désirs : une poignée de cendres blêmes solubles dans le vent."
    "Le chant assaille le corps rompu du chasseur de chimères. C'est le choeur des insectes dans la chaleur vibrante de midi, voix multiple, monotone et vorace. L'air brûlant crisse, grésille, le sol émet de menues stridulations, des fredons sourds. Les insectes brodent de leurs petites voix têtues le silence de la terre recrue de soleil, ils vaquent à leur destin minuscule, à fleur de vide, ils rayent l'heure incandescente de stries vocales comme pour laisser une trace de leur présence dont nul n'a souci, se prouver qu'ils existent, et jouir le plus bruyamment possible de leur passage éphémère en ce monde. Chant d'ivresse, de désolation et de pugnacité. chants des vivants, bêtes et hommes."
    "D'un éclat de météorite, on peut extraire quelques menus secrets concernant l'état originel de l'univers. D'un fragment d'os, on peut déduire la structure et l'aspect d'un animal préhistorique, d'un fossile végétal, l'ancienne présence d'une flore luxuriante dans une région à présent désertique. L'immémorial est pailleté de traces, infimes et têtues.

    D'un lambeau de papyrus ou d'un morceau de poterie, on peut remonter vers une civilisation disparue depuis des millénaires. A partir de la racine d'un mot, on peut rayonner à travers une constellation de vocables et de sens. Les restes, les noyaux gardent toujours un infrangible grain de vigueur.
    Dans tous les cas, l'imagination et l'intuition sont requises pour aider à dénouer les énigmes.
    D’un homme à la mémoire lacunaire, longtemps plombée de mensonges puis gauchie par le temps, hantée d’incertitudes, et un jour soudainement portée à incandescence, quelle histoire peut-on écrire ?"
    "L'écho est une forme sonore qui s'inscrit dans le temps et se produit dans certains milieux propices à la réflexion d'un son originel."

    { 2 commentaires... lisez les commentaires ou Commentez }

    1. Ce livre à lair merveilleux ! Ta chronique est superbe, et donne envie *-*

      RépondreSupprimer
      Réponses
      1. Merci beaucoup, et lis le alors il en vaut la peine...

        Supprimer

    Alex la Belette et moi, on aime bien les commentaires ! Ça nous donne de l'audace !
    N'hésitez pas à poster votre avis, une idée, une blague, une remarque. Tout ce que vous voulez, tant qu'on peut échanger. Parce que la littérature n'est jamais plus belle que quand on la partage.

  • - Copyright © 2016 La Voix du Livre - K-ON!! - Powered by Blogger - Designed by Johanes Djogan -