• Posté par : Tom 22 oct. 2014


                    « Et samedi, vingt-six, une heure avant dîné » ou peut-être « Sur les trois heures après dîner » le drame se déroule. On ne sait plus vraiment quand se situe la scène finale de Cyrano de Bergerac quand Thomas Bertin s’embrouille dans ses mots et se prend à avoir peur de cette réplique, jusqu’à l’oublier, ou ne pouvoir la dire. Et c’est un peu de cette façon que le roman entier prend sa force : entre théâtre et vie, entre l’intrigue et celle des personnages d’Edmond Rostand, chacun s’y voit à sa façon, et le lecteur entre, sans le vouloir, dans la théâtralisation de la vie et du récit. 

                    C’est quand le nouveau professeur de théâtre - Thomas Bertin - arrive dans le cours de terminale que le rideau s’ouvre. L’intrigue a commencé et les personnages peuvent entre en scène. Justine et sa boulimie tant par sa corpulence que par son appétit des garçons, Kader, le beau gosse séduisant et légèrement sensible, Bastien jeté et repris, faible amoureux, et enfin Rachel, l’amoureuse tragique, ou tragédienne amoureuse… allez savoir. C’est ce petit panel de protagonistes qui se lance dans une dernière année de lycée, retranscrite avec petites touches de joie réussies et assez d’émotion pour soupeser le tout, qui s’empare de la scène et nous la rend vivante. Michel Quint réussit le pari de montrer cette année de terminale, si proprement émouvante au lycéen, si indescriptiblement forte.

                    Mais avant tout, ce récit commence sur la voix de Rachel. Ce récit existe par cette voix simple et douce qui monologue pendant une centaine de pages et nous livre son histoire. Avec une écriture directe et des mots bruts, sans chercher à les rendre confortables, Michel Quint offre à son héroïne le pouvoir de s’exprimer, de se raconter, en un souffle. Extrêmement touchante, elle nous livre en récit peint de sentiments, troublant et puissant, qui en plus de raconter une histoire, raconte la vie, le théâtre, l’amour, la mort, et que quand on grandit on peut tomber sans comprendre comment on se relève, ou sans comprendre qu’on est vraiment tombés.

                    Ainsi, en aparté, elle se dévoile : son histoire d’amour, cette forte sensation, ce coup étonnant, cet amour improbable qui la prend quand elle comprend tout de suite que Thomas est l’être aimé. Même si Rachel en devient parfois agaçante, parfois trop amidonnée dans son amour sans faille, et que cette histoire à deux ou trois fois exagérée dépeint un sentiment très vif ; finalement cette fragilité, cette maladresse des mots ou du récit rappelle les cailloux de la vie, ses erreurs butées ou ses impasses tristes. Rachel nous touche dans toute son humanité et dans cet amour qui dévore et dans lequel on ne peut s’empêcher de se reconnaître.

                    Et au fur et à mesure que cette intrigue progresse, que naît l’amour et qu’il s’attise, survient le drame. Dans toute sa vibration il fait trembler les mots, trembler les lèvres, trembler les rêves. Le ton change un tant soit peu, puis vient avec douceur la résurrection face à une humanité déchirée, qui prend aux tripes. L’histoire d’amour devient histoire de promesses, promesses faites à deux ou d’un à l’autre, la promesse d’un lendemain, la promesse d’un drame qui doit s’écouler peu à peu de la plaie pour ne laisser qu’une paix sereine et amoureuse. Le récit devient plus saccadé, parfois plus lent, et ce rythme de la vie accordé au rythme des mots résonne en diapason pour le lecteur.

                    Mais dès le début on s’y attend, dès le début on comprend, et s’invite dans la danse la tragédie qui revêt soudainement un habit dramatique : on le sait, on l’oublie, on s’envole, puis on retombe. Michel Quint réussit son récit avec talent et s’accorde une nouvelle fois à notre existence qui s’accommode de bonheurs, de danses et d’amour, puis résonne soudainement en tragédies que l’on prend pour des drames.

                    C’est là que frémis toute l’habilité de Michel Quint à accorder ses mots à ses personnages, à nous-mêmes et au théâtre. Tout le roman cache en réalité une complexité semblable à l’humain et semblable au théâtre. L’intrigue revêt d’un premier récit, celui de Rachel, de son amour et ses amis, mais s’amplifie par une identification, une comparaison ininterrompue au théâtre, à la scène, et plus particulièrement à Cyrano de Bergerac joué avec fusion par Rachel, Kader ou Thomas, qui s’approprient les personnages comme un masque de leur propre visage. Michel Quint propose donc sa réflexion sur le théâtre et sur la vie, en mettant en parallèles confondues ces deux décors, ces deux vies différentes qui s’affrontent et se confondent avec souplesse. Un acteur joue pour jouer, joue pour lui, joue pour l’auteur avant de jouer pour le spectateur. Le comédien vit sur scène autant que dans la vraie vie et peut-être plus pleinement : il se cache pour se dévoiler, et se fond dans un rôle pour laisser l’auteur parler. On est tous un peu Christian, à se cacher derrière un texte pour dire nos propres mots, on est tous un peu Cyrano, à faire jouer ses mots pour les rendre vivants, pour oser les laisser se confronter au monde. C’est ainsi le discours de tout une dimension théâtrale réussie, et pensée avec soin.

                    Finalement, cette résurrection qui se joue face à une mort passante se fait par le théâtre mais semble parfois être faite dans la vie pour pouvoir remonter sur scène. En un sens, elle retentit et se murmure encore plus forte en Rachel même, qui, alors qu’elle nous parle, nous raconte son apprentissage, comment elle grandit, comment elle essaye d’affronter la vie, et se heurte aux premières fois, aux premiers émois, aux premières chutes, aux premiers chagrins. L’héroïne joue donc sa naissance même en faisant renaître Thomas Bertin, et leur relation au tissu épais brûle dans toute cette tension qui bruisse toujours entre eux, et nous entraîne ainsi dans la frénésie d’un amour naissant, et les étincelles de deux humains qui apprennent ou réapprennent à grandir.

                    En conclusion, ce court récit fort et doux à la fois, court mais direct, raconte un amour impossible qui se joue sur scène comme dans la vie et saisit le lecteur dans cette mise en abyme complexe mais fidèle à la vie même. C’est aussi l’histoire d’une résurrection, et bien plus encore un témoignage saisissant, remuant, de la complexité de la vie, et de cet apprentissage timide de l’existence.

    ◄►◄►◄ Présentation du livre ►◄►◄►


    Quand Thomas Bertin, le nouveau prof de théâtre, est apparu, Rachel n'a pas compris tout de suite ce qui lui arrivait. " Du chaud aux joues, un picottis partout partout et une bête envie de pleurer ". Le mot amour, elle n'y a pas pensé tout de suite. C'est le soir qu'elle a compris. Elle aimerait Thomas Bertin jusqu'à son " dernier battement de cœur ". Sauf que Rachel n'est qu'une lycéenne de dix-sept ans, sauf qu'il y a Babette, la ravissante compagne de Thomas... Et sauf qu'un matin, la tragédie décide de s'en mêler. Le cours va commencer mais Thomas n'arrive pas...


    Par Michel Quint
    Aux éditions Gallimard Jeunesse - Collection Scripto
    7€10
    112 pages 


    Même quand l'un de nous se casse la figure, on est là pour le relever.

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    1. Wahou wahou... Comment ne pas vouloir lire ce livre avec une chronique pareil ?!? Les mots que t'utilisent, les phrases,... J'ai l'impression de lire de la poésie tellement c'est beau ¤.¤
      Si jamais un jour tu écris une histoire, fais moi signe, dac ?!? =D Franchement, j'adore♥

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      1. Merci c'est adorable !! Lis le alors ce livre est super beau ♥

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    2. Très beau blog, très belle chronique !

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    Alex la Belette et moi, on aime bien les commentaires ! Ça nous donne de l'audace !
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