Félines, de Stéphane Servant (Éditions du Rouergue, 2019)


10 août 2019. J’ai plusieurs heures devant moi et entre les mains le roman le plus attendu pour moi de la rentrée littéraire : Félines.

J'écris « roman », mais, dès le prologue, Stéphane Servant joue de ce genre. Il s'y dit, avec son éditeur, porte-parole d’un témoignage réel. C’est celui de Louise, une « Féline » : une adolescente qui, du jour au lendemain, voit sa peau se recouvrir d’un pelage. Elle raconte à Stéphane Servant — donc à ses lecteurs et lectrices — son histoire et celle des autres Félines, ces jeunes femmes au corps devenu « étrange ». Bientôt, elles sont pointées du doigt, stigmatisées puis enfermées.

Le témoignage de Louise, en réalité fictionnel, est d’une crédibilité glaçante. Le roman propose à lire la complète naissance et montée en puissance d’un état totalitaire : une situation initiale inexplicable qui effraie, la concentration des pouvoir et la création d’un gouvernement tout puissant, les bouc-émissaires qu’on désigne pour répondre à la peur, la réponse religieuse extrémiste, la surveillance et les lois restrictives…

Il est difficile de ne pas reconnaître à travers l’appétit de lecture que je ressens, l’habileté narrative de Stéphane Servant. Le roman se construit sur une tension en perpétuelle ascension : le choix est pertinent et le rythme finement mené.

En filigrane de la dimension intimiste, c’est tout un engagement politique que déploie l’auteur sans grands discours ni élitisme. Il y convoque une pensée pointue sur le corps, sur nos carcans et nos libertés, mais aussi sur la nature (l’écrivain poursuit là ce qu’il avait entrepris dans Sirius), sur le féminisme (intersectionnel), sur le genre ou les luttes anti-capitalistes. Les mots ne sont pas trop grands, et surtout pas à la lecture. Ils résonnent de manière surprenante avec toute ma pensée : toujours j’opine, soufflé d’être d’accord avec tout ce que je lis.

Sirius (Éditions du Rouergue, 2017)

Le roman engagé a néanmoins un équilibre difficile et Félines m’a semblé vaciller plus d’une fois. La démonstration est un sans-faute, mais reste une démonstration : elle ne prend pas toujours en tant que roman. Si le rythme tient en haleine, la distance du discours sort de la lecture. La narration parfois cousue de fil blanc ne laisse pas entièrement exister les personnages qui manquent d’épaisseur, et perdent parfois en cohérence. Leur évolution n’est quelques fois prétexte qu’à un simple ressort narratif. Et la prose de Stéphane Servant, d’habitude toute en poésie, qui se contente ici (et à raison) de se mettre au service de la voix de son héroïne, ne permet pas de singulariser cette histoire parfois trop attendue sur le fond. Sans doute est-ce le choix narratif qui veut ça : un témoignage suppose une prise de recul qui accroît l’aspect analytique.

Félines se distingue néanmoins grâce à des personnages secondaires d’une grande richesse. Patricia et Sara, notamment, apparaissent moins manichéennes et plus humaines, crédibles, voire touchantes, quand elles suivent, par intérêt personnel, le chemin le moins engagé. Le personnage de Satie, lui, comme Kid dans Sirius, rend aux enfants leur spontanéité et ainsi leur intelligence : ce sont eux, avant tout le monde, qui ont raison.
« Un soir, alors que nous rentrions à la maison, il avait vu un rouge-gorge mort sur le trottoir. Il s’était penché au-dessus de la petite boule de plumes flétrie. Le poitrail de l’oiseau était aussi éclatant qu’une flamme. Un éclat de soleil tombé sur terre.
— Laisse, Satie, c’est sale !
— C’est pas sale. C’est doux. »
L'écrivain-narrateur, aussi, dont Stéphane Servant trace la figure de livre en livre. Dans Sirius, il recueillait la parole, dernier souvenir de notre humanité. Dans Félines, il la transmet, la brandit : et si la parole ou l'écriture étaient le premier acte politique ?
« Réfléchir, c’est commencer à désobéir.
Lire, c’est se préparer à livrer bataille. »
Tom, enfin, m’a touché (et fait pleurer, un peu). Si on voit fleurir dans la littérature ados de plus en plus de personnages hors normes, qui élargissent la galerie des représentations, il est rare voire unique de lire un personnage d’une telle complexité — et de s’y reconnaître autant. Plus encore est rassurant la construction, en littérature, et particulièrement dans celle destinée aux adolescent·es, d’un personnage qui s’autorise une telle singularité, une telle fluidité : bref, qui s’autorise à être soi.
« Dans ce monde, être soi, c’est déjà beaucoup.
Être soi est un acte de résistance.
Le premier de tous, peut-être. »
Est-ce donc mon affection toute particulière pour les romans de Stéphane Servant, mon attente d’un roman plus narratif, ou mon approbation quasiment entière à tout le propos du roman qui me rend si exigeant ? Et si l’équilibre du roman engagé est difficile, Stéphane Servant ne tombe pas dans l’excès, pourtant si tentant, de la persuasion. Il ne démontre pas pour convaincre, il démontre pour ouvrir les yeux. Félines pose des questions, interroge et se fait l’illustration juste et vivace de nos luttes contemporaines.

Roman engagé, faux témoignage plus vrai que nature, dystopie réaliste et féministe… le nouveau Stéphane Servant n’en reste pas moins un livre que j’espère voir fleurir dans les fusils de tou·tes les adolescent·es, se propageant aussi rapidement que la révolte qui gronde déjà depuis leurs rangs plus si serrés.
« Les gens qui liront ce que vous écrivez ne vont pas aimer ça, je le sais. La plupart des lecteurs veulent des histoires qui se finissent bien, avec de beaux personnages courageux qui sauvent toujours le monde et un happy end sur fond de coucher de soleil. Ils lisent comme on mange un carré de chocolat. Un truc sans conséquence. Un petit plaisir. L’assurance que le monde est bien fait, malgré tout, quand ils referment leur livre. Moi, je repense sans cesse aux histoires que je lisais à Satie. Ces récits d’ogres et de dragons. Oui, ces histoires disent qu’on peut vaincre. Oui, les histoires peuvent nous donner du courage, nous inspirer, nous aider à trouver d’autres chemins. »
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Personne ne sait exactement comment ça a commencé. Ni où ni quand d'ailleurs. Louise pas plus que les autres. Ce qui est sûr, c'est quand les premiers cas sont apparus, personne n'était prêt et ça a été la panique. Des adolescentes qui changeaient d'un coup. Des filles dont la peau se recouvrait de... dont les sens étaient plus... et les capacités... Inimaginable... Cela n'a pas plu à tout le monde. Oh non ! C'est alors qu'elles ont dû se révolter, être des Félines fières et ne rien lâcher ! Après Sirius (prix Sorcières 2018), Stéphane Servant revient avec un roman coup de poing.

464 pages
15,80 €
Aux éditions du Rouergue, collection Épik


Félines from Éditions du Rouergue on Vimeo.

Commentaires

  1. Whoop whoop he's back !
    Alors tout à fait d'ac avec ta chronique même si j'y ai vu moins de faiblesses narratives que dans Sirius. Le propos engagé prend parfois peut-etre trop de place sur l'intrigue et la poésie mais quel plaisir à lire ! J'adore sa manière de réinjecter automatiquement l'actualité dans son écriture, notamment avec la référence aux lycéens de Mantes pour moi..
    Je crois que j'aurais aimé que ce soit en deux tomes, pour prendre le temps, pour les persos, les décisions politiques, l'évolution des choses...
    Mais <3

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    Réponses
    1. Fidèle au poste, je t'adore ! <3
      Merci pour ton commentaire, et ravi de voir que je ne suis pas le seul à penser ça, même si tu es peut-être un peu moins dure. L'idée sur deux tomes n'est en effet pas mauvaise.
      Après je suis d'accord avec toi : tellement dans l'actualité, moderne... qu'on en ferait bien un pamphlet justement ! Peut-être que ce qui lui a manqué c'est du temps, on sent que ça a été fait presque dans l'urgence.

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