• Posté par : Tom 23 sept. 2014


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    Le récit d’exil d'un père et sa fille, dont les deux voix, mues par une énergie d'entrailles et tissées sur le fil du rasoir, disent l’abîme qui les sépare : la rage urbaine de la jeune Adama face au mutisme résigné de son père, qui voit comme une malédiction la mort arriver par la main de sa fille inculpée pour un incendie dans la cité.


    Par Carole Zalberg
    Aux éditions Actes Sud, Collection Un endroit où aller
    11,50€
    80 pages
                   
     ◄►◄►◄ Chronique ►◄►◄►
                    Il faut dire que ce n’est pas vraiment à cela qu’on s’attendait. Et pourtant, ça n’a pas changé les attentes émotionnelles. Ce texte court, débité d’une haleine, prend aux tripes, empoigne nos émotions, expirées d’un coup par un vent engouffré d’une bouffée dans nos existences en flammes. Ce livre aux allures ancestrales, comme une voix venue de loin, des tréfonds d’un peuple oublié, se forme soudain, et, au détour de phrases limpides, s’attaque soudain à un engagement inattendu, à la volonté de dénoncer, mais bien plus de montrer, d’émouvoir, et enfin, de comprendre.

                    Ainsi, le ton est poignant dès les premières lignes. Le texte, sous la forme d’un long monologue, se souffle d’une expiration déclarée d’un père à sa fille. C’est ce qui s’affiche en premier, s’étouffe de mots durs, comme une coque protectrice, pour se parer contre le monde, pour éviter de fracasser cet amour immense mais d’une fragilité sans nom. C’est dans ces deux aspects que résonne toute l’émotion du livre, toute la chaleur des mots, et leur pouvoir incontestable. Carole Zalberg, par son héros en cavale perpétuelle contre le monde, offre au lecteur un récit touchant et pigmenté d’émotions extrêmement fortes qui gonflent les mots d’existence. C’est la voix d’un père qui parle à sa fille, raconte, mais plus que cela veut la protéger de ce monde devenu brutal, horreurs, erreurs. L’auteur nous envoie en pleine face un flot continu de mots dans lequel elle semble contenir tout ce que les mots peuvent faire : protéger, battre, protéger encore, et aimer.


                    C’est en cet aspect d’une vie décousue mais racontée avec ferveur, et de cet amour paternel universel, que l’on se prend à trouver en cette histoire quelque chose d’intemporel, de non défini, où tout résonne en anachronismes sans qu’on puisse encore les qualifier comme tels. En même temps, on a l’impression que la voix surgit d’un ailleurs profond et caverneux. Le décor poussiéreux, tantôt noir, tantôt rouge, offre un temps ancien, immémorial, tandis que se glisse des pigments d’humanité à ses commencements ou dans sa frugalité la plus simple mais la plus vivante. La voix spectrale du héros surgit de partout, de nulle part et nous entraîne dans ce récit fort, aux mots bruts, crus, dans une langue hachée avec talent, mais contenue avec habilité, pour un résultat souple et immémorial, dosé avec justesse. Dans ce récit talentueux se mêle le commencement de l’Homme, le commencement de tout, le commencement des mots… mais aussi des maux.


                    Au fur et à mesure se dépeint une modernité qu’on avait alors jusque là pas imaginée tant le style prenait son ampleur sur l’histoire, tant cette voix tentait de ne se concentrer que sur l’instant, l’émotion, l’amour, pour protéger sa fille d’un monde trop dur. En fait, résonne de part en part les horreurs des conflits, les horreurs d’une guerre actuelle qu’on a du mal à cerner mais qui ne compte pas vraiment. Cette voix vétuste conte un monde affreux, conte l’humanité dans son horreur, ses rejets, ses conflits, ses combats improbables. Une voix immémoriale qui raconte la folie humaine et la guerre de tout temps. Voilà pourquoi on ne reconnait pas ce pays, cette guerre, seulement parce que compte cette pensée si forte derrière tout : rien ne changera, l’Homme s’est toujours battu, et se battra toujours, au dépend des plus faibles.


                    Mais finalement, on se prend à regarder ces gens exclus et rejetés de notre société, que l’on tend à reconnaître dans ce récit évasif sur leur identité, et à les voir autrement. Ils sont ici, comme tous, et ont tout à fait le droit. S’ils sont là, ils se rappellent qu’ils sont ici non pas pour y être heureux mais parce que là-bas nous n’aurions tout simplement pas vécu. Ils ont peut-être tout simplement cette rage de vivre mais ont, comme tout un chacun, cette envie au bonheur ou seulement de paix. Carole Zalberg en dresse un portait touchant, de gens perdus qui cherchent à se protéger derrière des mots ou des attitudes, tout simplement en perpétuelle fuite, face aux horreurs des hommes, à ses folies de la guerre, de la perte, mais aussi face à l’indifférence des autres ou à leurs rejets.


                    En conclusion, Carole Zalberg dresse un portrait touchant d’un peuple déraciné, aux mots qui s’usent mais qui protègent, et qui ne cherchent qu’un peu de paix pour se rappeler qu’ils sont toujours vivants et qu’ils espèrent toujours le bonheur. Elle dresse aussi un portrait bouleversant d’une humanité qui s’égraine, se perd dans des folies alarmantes ou des guerres intemporelles. Elle montre une humanité qui, tantôt soudée tantôt défaite, peut arriver à tout faire jusqu’au pire, et dans les deux cas. C’est le discours poignant d’un père à sa fille, qui, comme l’Homme qui marche de Giacometti en couverture, semble se courber en une perpétuelle errance face à une humanité alarmante, et transmet dans ses mots tout son amour, et tout ce qu’il peut offrir à sa fille de protection et de mots justes. Un témoignage juste et poignant, qui pour « dire le monde » - comme le souhaite le prix Littérature Monde obtenu pour cette édition 2014 par Feu pour feu - se frotte à lui avec ardeur et sait en capter sa déperdition, son espoir et son souffle.

    ◄►◄ LES + ►◄►
    - Beaucoup d'émotion, de son père à sa fille
    - Un récit humain et profond
    - Un style qui guide l'histoire, dans un souffle, dans une langue hachée et réussie
    - Une histoire sensible et qui délivre avec force sa vérité

    ◄►◄ LES + ►◄►
    Un témoignage juste et poignant, qui pour « dire le monde » se frotte à lui avec ardeur et sait en capter sa déperdition, son espoir et son souffle.

    "Tel est le mystère des hommes qui parfois s'aident et se comprennent et parfois se déchirent."
    "J'ai accepté que le monde se glisse entre toi et moi et regarde, mon Adama, regarde où le monde t'a conduite ! Regarde où il t'a jetée !"
    "La vie que tu n'as pas eu le temps de connaître, ma première et seule vraie vie, n'avait pas l'opulence qui nous fait rêver mais chez nous, dans notre coin de Terre Noire où ne s'était abattue nulle famine, nous avions l'essentiel avant que les hordes de soi-disant rebelles commencent leurs ravages."
    "Je n'ai jamais oublié que nous sommes ici non pour y être heureux mais parce que là-bas nous n'aurions tout simplement pas vécu."
    "Notre périple a fait de toi une machine à vivre. Une machine à vivre, Adama, pas à tuer. Pas à allumer quinze après feu pour feu."
    "Je suis l'unique lieu où tu peux être."

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    1. Cette chronique est superbe, tu m'as donné envie de lire le livre alors merci :)

      Jennifer

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    Alex la Belette et moi, on aime bien les commentaires ! Ça nous donne de l'audace !
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